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Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Florian Gulli et Aurélien Aramini

La question des revendications nationales est délicate dans le cadre d’une stratégie socialiste visant l’union des prolétaires au-delà de leur appartenance nationale. La perspective internationaliste semble en effet conduire à condamner les mots d’ordre « nationalistes » qui sont utilisés par la bourgeoisie pour diviser le prolétariat en nationaux et étrangers. Mais dans l’État tsariste d’alors, qualifié de « prison des peuples », les revendications des nations opprimées sont-elles nécessairement réactionnaires ou doivent-elles être soutenues par les révolutionnaires ? Lénine défend le « droit des nations à disposer d’elles-mêmes » en l’inscrivant cependant dans un horizon internationaliste.

Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes signifie exclusivement leur droit à l’indépendance politique, à la libre séparation politique d’avec la nation qui les opprime. Concrètement, cette revendication de la démocratie politique signifie l’entière liberté de propagande en faveur de la séparation et la solution de ce problème par la voie d’un référendum au sein de la nation qui se sépare. Ainsi, cette revendication n’a pas du tout le même sens que celle de la séparation, du morcellement, de la formation de petits États. Elle n’est que l’expression conséquente de la lutte contre toute oppression nationale. Plus le régime démocratique d’un État est proche de l’entière liberté de séparation, plus seront rares et faibles, en pratique, les tendances à la séparation, car les avantages des grands États, au point de vue aussi bien du progrès économique que des intérêts de la masse, sont indubitables, et ils augmentent sans cesse avec le développement du capitalisme. Reconnaître le droit d’autodétermination n’équivaut pas à reconnaître le principe de la fédération. On peut être un adversaire résolu de ce principe et être partisan du centralisme démocratique, mais préférer la fédération à l’inégalité nationale, comme la seule voie menant au centralisme démocratique intégral. C’est précisément de ce point de vue que Marx, tout en étant centraliste, préférait même la fédération de l’Irlande avec l’Angleterre à l’assujettissement forcé de l’Irlande par les Anglais.
Le socialisme a pour but, non seulement de mettre fin au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations, non seulement de rapprocher les nations, mais aussi de réaliser leur fusion. Et, précisément pour atteindre ce but, nous devons, d’une part, expliquer aux masses le caractère réactionnaire de l’idée de Renner et de O. Bauer1  sur ce qu’ils appellent « l’autonomie nationale culturelle » et, d’autre part, revendiquer la libération des nations opprimées, non pas en alignant des phrases vagues et générales, des déclamations vides de sens, non pas en « ajournant » la question jusqu’à l’avènement du socialisme, mais en proposant un programme politique clairement et exactement formulé, qui tienne tout particulièrement compte de l’hypocrisie et de la lâcheté des socialistes des nations oppressives. De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer.

Lénine, « La révolution socialiste et le droit des nations
à disposer d’elles-mêmes », avril 1916, Œuvres complètes, tome 22,
Éditions sociales, Paris, Éditions du Progrès, Moscou, 1960, p. 158-159.

Que signifie le « droit des nations à disposer d’elles-mêmes » ?
Le droit à l’autodétermination des nations consiste dans la possibilité pour les nations de pouvoir librement se séparer de la nation qui les opprime pour former un État indépendant. Ce droit à l’autodétermination est une revendication démocratique élémentaire : l’accès à la souveraineté. Loin d’être une revendication réactionnaire, le droit à l’autodétermination est donc une revendication démocratique contre l’oppression nationale. Le « nationalisme » des opprimés n’est donc pas celui des oppresseurs.

Entendu dans ce sens précis, le droit des nations à l’autodétermination ne conduit pas à défendre le morcellement d’un État en une infinité de petits États dont la faiblesse militaire et économique en fait des proies faciles pour les politiques impérialistes. Lénine ne considère pas non plus le fédéralisme comme l’aboutissement d’une politique internationale. L’éventuelle division en nations particulières ne saurait en aucun cas être un état final et définitif, bien au contraire. Le droit à la sécession défendu par Lénine s’inscrit dans une vision dynamique des rapports de force internationaux afin de garantir la possibilité pour les nations de s’unir ensuite, une fois leur liberté reconnue, au sein de grands États démocratiques centralisés : ce n’est qu’en reconnaissant la liberté des nations que la formation de grands États se produira nécessairement et volontairement, et non violemment comme dans le cadre de l’Empire tsariste. Tel sera le cas pour Lénine parce que la formation de grands États démocratiques correspond autant aux intérêts économiques qu’à ceux des masses populaires. Reconnaître le droit de se séparer est donc indissociable de la perspective de constituer librement de grands États ; la sécession, si sécession il y a, n’est donc qu’une étape transitoire mais parfois nécessaire de la lutte contre l’oppression.
Concernant la relation entre les nations, Lénine s’inscrit dans la perspective de la constitution de grands États unitaires organisés selon le principe du « centralisme démocratique » : contre le principe fédératif où chaque nation conserve une autonomie d’action plus ou moins forte, le centralisme démocratique – d’abord envisagé par Lénine au sein du parti – doit garantir à chacun une totale liberté de discussion tout en exigeant de chacun l’unité d’action lorsque celle-ci a été déterminée démocratiquement. Cette position de Lénine rejoint celle de Marx vis-à-vis de la revendication séparatiste de l’Irlande. Dans une lettre datée du 29 novembre 1869, il écrit à Kugelman que la classe ouvrière anglaise doit rompre avec « la politique des classes dominantes », non seulement en faisant « cause commune avec les Irlandais » - c’est-à-dire en soutenant leur revendication nationale – mais aussi en prenant « l’initiative de dissoudre l’Union décidée en 1801 pour la remplacer par des liens fédéraux librement consentis ». Une fois le peuple irlandais devenu maître de son destin, sa lutte contre l’aristocratie foncière irlandaise sera bien plus aisée et la classe ouvrière anglaise sera, quant à elle, d’autant plus en mesure de renverser le pouvoir capitaliste britannique. Libre ensuite aux Irlandais et aux Anglais, lorsque la révolution socialiste aura triomphé, de s’unir dans un grand État démocratique centralisé.

La fusion des nations
Toute la réflexion de Lénine sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes s’inscrit dans un cadre internationaliste. La revendication nationale est bien prise en compte, mais elle est subordonnée au but du socialisme : la fusion des nations. « Fusion de toutes les nations dans une unité suprême qui se développe sous nos yeux avec chaque nouvelle verste2 de chemin de fer, chaque nouveau trust international, chaque association ouvrière », précise Lénine dans ses Notes critiques sur la question nationale (1913). La fusion des nations n’est cependant pas un objectif politique immédiat. Il est l’horizon lointain, mais « inévitable », du développement historique.
Lénine inscrit donc la revendication nationale dans un horizon internationaliste. Une revendication nationale n’est donc pas toujours légitime. Elle ne l’est qu’à la condition de préparer d’une manière ou d’une autre la fusion des nations. Le prolétariat « soutient tout ce qui aide à effacer les distinctions nationales et à faire tomber les barrières nationales, tout ce qui rend la liaison entre nationalités de plus en plus étroite, tout ce qui mène à la fusion des nations ». Raison pour laquelle Lénine critique l’idée d’« autonomie nationale culturelle » formulée dans le cadre de la social-démocratie autrichienne. Loin de contribuer à l’effacement des différences nationales, cette revendication les renforce considérablement. Dans un État multinational, comme l’Autriche-Hongrie, il s’agit d’accorder à chaque nationalité la possibilité de s’administrer elle-même, mais sans aller jusqu’à reconnaître un droit de séparation. Il s’agit en particulier de laisser à chaque nationalité la liberté d’organiser ses institutions scolaires. Ainsi, dans l’Empire austro-hongrois, on trouverait dans chaque localité, en fonction des nationalités présentes, des écoles allemandes, des écoles tchèques, des écoles ruthènes, etc.
Pour Lénine, « l’autonomie nationale culturelle » est inadmissible. Cette doctrine est un « nationalisme raffiné3 » puisqu’elle renforce les différences entre nationalités, affaiblissant par là même la conscience de classe des ouvriers. Tout à l’opposé, Lénine préconise de « rechercher la fusion des enfants de toutes les nationalités au sein d’écoles uniques dans une localité donnée4 ». Fusion des élèves qui anticipe la fusion des nations.
Lénine s’oppose à un autre courant à l’intérieur de la social-démocratie, diamétralement opposé au précédent : l’internationalisme intransigeant. Ce dernier préfère ajourner la question nationale qui ferait toujours obstacle à la lutte des classes. Anton Pannekoek, l’un de ses chefs de file, écrit : « Si l’on commence à en parler [de la nation], l’esprit de l’auditeur est immédiatement orienté vers le domaine national et ne pense qu’en termes de nationalisme. Par conséquent, il vaut mieux ne pas en parler du tout, ne pas s’en mêler. À tous les slogans comme à tous les arguments nationalistes, on répondra : exploitation, plus-value, bourgeoisie, domination de classe, lutte des classes5. »
Lénine, quant à lui, reconnaît la légitimité des luttes nationales lors­qu’elles concernent les nations opprimées. De telles luttes ne sont pas socialistes, il est vrai, mais elles ne détournent pas du socialisme. Il s’agit de luttes pour la démocratie, pour la souveraineté populaire et l’égalité entre les nations. Elles sont des étapes sur le chemin de la révolution socialiste, et non des obstacles. Un parti socialiste n’aurait de socialiste que le nom s’il refusait d’entendre les aspirations d’une nation opprimée au sein d’un État multinational et s’il rejetait, au nom de l’internationalisme, les mots d’ordre nationaux dans les colonies. L’internationalisme n’est donc pas nécessairement hostile aux revendications nationales. Il estime leur légitimité selon qu’elles contribuent ou non à l’horizon d’une fusion des nations. 

Notes de La Revue du projet

1. Hommes politiques autrichiens, Karl Renner (1870-1950) et Otto Bauer (1881-1938),  sont des théoriciens de « l’austro-marxisme ».
2. Mesure de longueur utilisée en Russie autrefois. Une verste correspond à un peu plus d’un kilomètre.
3.     « De l’autonomie nationale culturelle », Œuvres complètes, tome 19, p. 542.
4.     « La composition nationale des élèves dans les écoles russes », Œuvres complètes, tome 19, p. 570.
5.     Josef Strasser, Anton Pannekoek, Nation et lutte de classe, 10/18, 1977, p. 177.

Lors de la Première Guerre mondiale, l’affrontement des grands empires d’Europe centrale ravive de nombreuses aspirations à l’indépendance nationale. Notamment en Pologne, dont la partie russe est occupée par l’armée allemande dès 1915. Des socialistes russes développent le mot d’ordre de « paix sans annexion », slogan pacifiste qui refuse que la Pologne soit annexée par l’Allemagne. Mais ce slogan signifie concrètement : retour de la Pologne russe sous domination tsariste et refus de reconnaître la revendication nationale polonaise. Lénine publie « La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes », en avril 1916 dans Le Social-démocrate, pour substituer à ce slogan conforme aux intérêts de l’empire celui du « droit des nations à disposer d’elles-mêmes » qui donne leur place aux luttes nationales.

La Revue du projet, n° 62, décembre 201-)àç!èrefzcs +:;jhgfdc vbkÏ

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