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Le jardin dans la ville, Violette-Ghislaine Lorion-Bouvreuil*

Au fil du temps, le jardin, espace privé au départ est devenu lieu de production alimentaire dans l’espace public (jardins ouvriers) et lieu de sociabilisation (jardins partagés et jardins publics).

 Dans les villes occidentales, le seul lieu encore ouvert sur l’horizon est le jardin, le parc. Cela devient révélateur du quotidien, d’une fragmentation du quotidien vécu. Le jardin serait la compensation d’une ville agressive, ce serait un rattrapage du vivant dans l’urbain, au point que l’on réinstalle, l’on réenferme, l’on résidentialise le jardin à l’usage d’un faible nombre, comme la bourgeoisie enfermait son parc derrière de hautes clôtures – il l’est dans les gated communities (résidences fermées), dans certains projets de tours écologiques – comme un élément de richesse à l’inverse du jardin potager dont l’engouement actuel est autant lié à la nécessité de s’assurer de la qualité de l’alimentation qu’à la possibilité de s’alimenter en réduisant les dépenses.
Ici, le choix est celui d’appréhender le jardin, et en particulier le jardin potager, par l’angle de la discontinuité entre pratiques et espaces privés et publics, entre ce qui est invisible et ce que l’on donne à voir, discontinuité où les variations temporelles qui sont celles du jardin et des sociétés viennent à leur tour accentuer la juxtaposition d’espaces et les enchevêtrer.
Le jardin est donc un lieu clos, clôture présente dans son étymologie persane, latine, gallo-romane, tout comme dans sa définition spatialisée : le jardin est fermé. Y est placé ce qui est précieux, réellement ou symboliquement : la connaissance pour les uns, des collections végétales d’ornement pour d’autres, le potager et le verger enfin… Extrêmement construit, maîtrisé, le jardin existe par l’illustration du rapport du corps à son environnement, au soin porté à l’un comme à l’autre. Jardin thérapeutique ou jardin de sorcière, jardin d’agrément ou de production nourricière, il est civilisé, ordonné, mais il est d’abord privé. Il est lié à la propriété et à ce titre il est peu démocratisé, jusqu’à ce que la ville puisse être conçue comme une cité-jardin.

Les jardins ouvriers
La création des jardins ouvriers libère le jardin. L’attribution d’un lopin de terre aux ouvriers au début du XXe siècle ouvre à la démocratisation. Le jardin, jusque-là réservé aux classes privilégiées, est peu à peu accessible à toutes les classes sociales. Pendant longtemps, il est un élément extérieur de l’habitation, puis peu à peu conçu comme une pièce supplémentaire, aménagée. Les Trente Glorieuses s’illustrent par l’accession à la propriété des classes populaires et la transformation du jardin en terrasse, cuisine et salon d’été. On installe des dallages, des pelouses, les végétaux sont à la fois agréables à contempler et simples d’entretien. Dans le même temps que les pavillons du périurbain se standardisent au profit de promoteurs, les jardineries organisent les rythmes des modes végétales. Les modèles restent toutefois identiques, recopiant en formes réduites des univers architecturaux et paysagers inventés par la bourgeoisie, eux-mêmes inspirés des propriétés aristocratiques.
Ainsi la production alimentaire est-elle repoussée à l’arrière de la maison, quand le devant du domicile est mis en valeur comme une vitrine. Le jardin pavillonnaire de la fin des années 1970 cache les potagers et les vergers, comme les demeures bourgeoises de la fin du XIXe siècle.
Entre les deux, entre les demeures bourgeoises du XIXe siècle et les pavillons périurbains de la fin du dernier quart du XXe siècle, naissent les jardins ouvriers. Ils accompagnent l’urbanisation de la révolution industrielle et l’exode rural. En 1876, la démarche de l’abbé Lemire, député-maire chrétien de la ville d’Hazebrouck, créant les conditions pour que se développent des jardins ouvriers, dans le but d’améliorer la situation des familles ouvrières, prend sa place dans la mouvance hygiéniste à destination des populations ouvrières. L’enjeu est alors d’extraire l’ouvrier des taudis où sévit la tuberculose, de l’éloigner du bistrot, de lui insuffler une certaine idée du foyer, et d’éviter qu’il s’imprègne d’idéaux révolutionnaires.
Ces jardins ouvriers survivent à la désindustrialisation et, la politique paternaliste en moins, deviennent des jardins familiaux : parcelles closes mais souvent visibles, au moins depuis les autres parcelles sinon de la rue. Le travail de production alimentaire revient par ce biais dans l’espace public.

La pratique du jardinage
Les formes jardinées publiques suivent une évolution parallèle. Dans la ville de la modernité de l’immédiat après-guerre, la rue est minérale. Le zoning fonctionnel urbain issu des réflexions des congrès internationaux d’architecture moderne (CIAM) a enfermé dans les interstices plus ou moins périphériques les « espaces verts » au profil de pelouses éternellement vertes, condamnant du même coup les parcs et jardins publics et leur diversité de milieux.
De ce point de vue, le paysage et le jardin, ensemble ou distinctement, sont un outil éminemment politique au sens où ils influent considérablement sur les dynamiques de peuplement, sur l’aménagement et donc sur la gestion de la ville. C’est d’autant plus vrai lorsque l’espace public est à nouveau pensé pour être comestible. Le retour en grâce des jardins de production alimentaire, leur réapparition dans l’espace public rendent possibles des actions de développement d’agriculture urbaine, certaines à l’initiative d’habitants (sous forme d’associations comme les Incroyables comestibles ou d’associations de quartier d’aménagement de jardins partagés). Ces initiatives se vivent comme un engagement à individualiser cet urbain, comme un geste de résistance à l’homogénéisation (et donc à la suppression) du paysage.
Une abondante littérature montre que le jardin (privé comme familial ou partagé) et la pratique du jardinage possèdent des effets bénéfiques sur la santé des individus. Alors que les organismes et institutions de promotion des jardins partagés comme de l’agriculture urbaine mettent en avant les éventuels bénéfices de l’activité de jardinage comme de ses résultats (la consommation de produits locaux, frais, sains), les participants et participantes semblent retenir le bien-être mental et physique qu’ils en retirent. Les jardins partagés apparaissent comme des lieux de valorisation et d’estime de soi. Ce rôle thérapeutique du jardin peut également être appréhendé à l’échelle du corps social et à ce titre donne au profil hétérotopique une diversité de fonctions dont l’une, et non des moindres, pourrait être d’utiliser la discontinuité physique du jardin pour dépasser les discontinuités sociales. En effet, les jardins partagés constituent des lieux de rencontre, des lieux (re)créateurs de liens sociaux de différentes natures. Cette fonction sociale du jardin est utilisée depuis des décennies par les travailleurs sociaux. En France, les jardins de réinsertion se sont en effet massivement développés depuis les années 1990.
Cet ensemble d’éléments illustre le caractère multidimensionnel des notions de santé et de bien-être. En effet, à l’image de la définition retenue par l’Organisation mondiale de la santé dans la Charte d’Ottawa, la santé apparaît non pas comme la présence ou l’absence de maladie mais comme un état de bien-être physique, mental et social. Dans ce cas, le rôle des jardins collectifs urbains, et, parmi eux, des jardins partagés, participe de la production d’urbanités. n

* Violette-Ghislaine Lorion-Bouvreuil est cartographe.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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