La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Athènes et l’invention de l’oligarchie, Emmanuèle Caire*

Le vocabulaire politique et tout particulièrement les termes désignant les formes de régimes trouvent leur origine dans le monde grec antique, non seulement du point de vue étymologique par la formation des mots mais aussi du point de vue politique par le contexte qui a suscité leur naissance. Revenir aux origines de ce vocabulaire et aux conditions de son émergence montre que les questions que se posaient les Athéniens du Ve siècle avant J.-C. ne sont pas sans écho dans le monde contemporain.

Aux origines du vocabulaire politique
La réflexion politique grecque s’est très tôt intéressée à la description des modes de gouvernement et d’exercice du pouvoir avec un double objectif : identifier tout d’abord des formes de « régimes », ce que les Grecs appelaient des politeiai – c’est-à-dire les différentes façons qu’ont les hommes de vivre ensemble dans une cité, d’organiser les rapports publics et privés entre les citoyens, d’élever les enfants, de boire et de manger, de se vêtir, d’honorer les dieux… –, déterminer ensuite éventuellement parmi ces formes la meilleure possible, soit dans l’absolu, soit pour telle ou telle cité.
Clisthène est souvent, dans les livres d’histoire, présenté comme le père de la démocratie athénienne. Et de fait les institutions qu’il donna à Athènes en 508 av. J.-C. sont celles qui tout au long des ve et ive siècles, avec un certain nombre d’évolutions certes, ont servi de base à l’organisation politique de la cité athénienne. Mais en 508 le terme de démocratie n’existe pas. Quant à la revendication d’égalité qu’implique le mot isonomie, elle peut s’entendre à différents niveaux. Dans son contexte d’origine, face à la tyrannie qui, étant le « gouvernement d’un seul », peut aussi être appelée mon-archia, l’isonomie exige une répartition égale, mais de quoi, et entre qui ? Du pouvoir entre les chefs des grandes familles pour les uns, des droits politiques entre tous les citoyens pour les autres. Le slogan, peut-être initialement inventé par les premiers contre les tyrans, n’a pas tardé à devenir celui du plus grand nombre, précisément contre ces chefs de grandes familles.
C’est vraisemblablement quelques décennies plus tard, quand, dans la cité athénienne, des luttes politiques intenses divisent les citoyens autour de la question de l’extension de l’exercice des magistratures, l’archè (pour ouvrir par exemple la charge d’archonte aux citoyens de la troisième classe censitaire, alors qu’elle était jusque-là réservée à ceux des deux premières classes, ou pour instaurer des tribunaux populaires où tous les citoyens peuvent également siéger), qu’apparaissent deux nouveaux termes, appelés à connaître un long avenir, mais qui sont sans doute à l’origine, eux aussi, de simples slogans politiques : démocratie et oligarchie. Il est possible que tous deux proviennent de termes négatifs inventés chaque fois par les adversaires de la situation politique qu’ils caractérisent : face à ce que les uns dénoncent comme « le gouvernement du petit nombre » (olig-archia), les autres stigmatisent « la domination du peuple » (démo-kratia).
Mais c’est avec le ve siècle et l’intense réflexion intellectuelle initiée par les sophistes à Athènes que le vocabulaire s’est diversifié, et tandis que les philosophes tendaient d’établir une typologie des régimes, la propagande politique brouillait les pistes en faisant évoluer le vocabulaire.

Les mots de la propagande
La première classification et la plus simple consistait à nommer un régime d’après le nombre des gouvernants : un seul gouverne, c’est une « monarchie », quelques-uns gouvernent, c’est une « oligarchie », l’ensemble du peuple gouverne… ce devrait être une « dèm-archie », mais puisque le terme dèmokratia avait introduit dans le vocabulaire des régimes la notion de pouvoir (kratos) et qu’en réalité la question de fond était bien de savoir qui détient le pouvoir dans la cité, l’invention verbale allait de pair avec les affrontements politiques. Tout d’abord, comment comprendre la notion de dèmo-kratia ? Les démocrates en forgent une définition positive : le dèmos, le peuple, c’est l’ensemble des citoyens, c’est la totalité de la cité, et la démocratie doit donc être définie comme le pouvoir de tous, dans l’intérêt de tous. Les chefs démocrates ne cessent de l’affirmer. à Syracuse, Athénagoras déclare : « Je dis, moi, pour commencer, que la totalité est appelée “peuple”. » à Athènes, Périclès renchérit : « Pour le nom, on l’appelle démocratie parce qu’elle n’est pas administrée dans l’intérêt du petit nombre, mais de la majorité. » Mais, on le voit, des glissements sont possibles : d’une part, parce que le terme dèmos est associé à la notion de grand nombre (polloi) et parce que le fonctionnement de la démocratie repose sur la règle de la majorité, le dèmos devient l’antithèse du petit nombre (oligoi) et de la minorité. Dès lors il est loisible pour les adversaires de la démocratie de dénoncer ce régime comme la domination du grand nombre sur le petit nombre ou de la majorité sur la minorité et, comme le Lacédémonien Brasidas, d’affirmer leur préférence pour des régimes « dans lesquels ce n’est pas le grand nombre qui gouverne le petit nombre, mais bien plutôt une minorité qui gouverne une majorité », c’est-à-dire pour les oligarchies. D’autre part, en grec comme en français, le dèmos, le « peuple », peut aussi être utilisé pour désigner une catégorie de la population, d’abord par opposition aux chefs, aux gouvernants, puis plus généralement aux élites. C’est cette seconde acception que retiennent les partisans de l’oligarchie, et leur propagande politique utilise toutes les ressources du vocabulaire pour stigmatiser ce dèmos qu’ils posent en adversaire, voire en ennemi de classe.
Ainsi un pamphlétaire anonyme décrit dans la seconde moitié du ve siècle la démocratie athénienne comme le régime qui « favorise les mauvaises gens au détriment des honnêtes gens ». Mais il ne s’en tient pas là. Le dèmos trouve toute une série d’équivalents : il est « la masse » ou « la foule », il est constitué des « hommes du peuple », qui sont des « coquins », des « inférieurs », des « pauvres », des « fous furieux », manquant d’éducation et de connaissances. Majoritaires, ceux-ci constituent « la part la plus mauvaise », la lie de la cité. De façon générale, « ceux du dèmos » sont, à quelques exceptions près, issus du dèmos, servent les intérêts du dèmos et sont favorables à la démocratie. Ils agissent tout particulièrement à l’assemblée (en tô dèmô). De l’autre côté, les « honnêtes gens » se confondent avec les « nobles », les « meilleurs », les « gens de bien », les « plus habiles », les « plus capables » (ou les « puissants ». S’ils sont capables et puissants, c’est en vertu de leurs qualités propres mais aussi parce qu’ils sont les « riches », les « gens fortunés ». Ces honnêtes gens sont les « hoplites », « ceux qui cultivent la terre », « ceux qui s’entraînent dans les gymnases et pratiquent la musique ». Ils constituent le « petit nombre » et représentent la « part la meilleure », l’élite de la cité.
La stratégie du vocabulaire vise donc à identifier une catégorie socio-économique, le dèmos, caractérisée par son infériorité en tous domaines, à l’exception notable de son nombre et de sa place dans les institutions athéniennes. La cité quant à elle, la polis, est le lieu où s’affrontent deux catégories radicalement hétérogènes, que leurs intérêts opposent sans conciliation possible. Le choix d’un régime politique sanctionne le triomphe de l’une ou l’autre de ces catégories, et l’auteur fait de cette affirmation un axiome politique universel en écrivant : « Il n’est aucune cité où l’élite soit favorable au peuple (au régime populaire), mais, dans chaque cité, c’est la racaille qui est favorable au peuple. En effet les semblables sont favorables aux semblables… » Les rapports politiques ne sont qu’une lutte pour le pouvoir dans laquelle il n’est pas d’autre alternative : soit la minorité domine la majorité, soit la majorité domine la minorité. Ainsi, les partisans de l’oligarchie peuvent présenter ce régime comme une aristo-kratia, le « pouvoir des meilleurs », et dénoncer la démocratie comme une kako-kratia, le « pouvoir des mauvaises gens », ou encore une plétho-kratia, le « pouvoir de la masse » ou une ochlo-kratia, le « pouvoir de la foule ». Face à eux, leurs adversaires ne manquèrent pas de relever la signification profonde de ce jeu de vocabulaire en qualifiant l’oligarchie de plouto-kratia, le « pouvoir des riches ».

Les échecs de l’oligarchie
De fait lorsque par deux fois, à la fin du ve siècle, les oligarques parvinrent, à la faveur de la guerre, à s’emparer du pouvoir à Athènes, et qu’ils durent, au-delà de la propagande, définir ce que devait réellement être l’oligarchie, ils débouchèrent sur une impasse et sur des dissensions internes qui causèrent rapidement la chute du régime. Car les divergences étaient grandes, dans les faits, entre les conceptions qu’ils avaient de la définition et des limites du « petit nombre » (nombre fixe, minorité étroite ou majorité restreinte, proportion variable entre gouvernants et gouvernés…). Tout aussi grandes étaient leurs divergences sur la manière de comprendre la limitation de l’archè. Il pouvait s’agir de restreindre l’accès à l’ensemble des magistratures par l’établissement d’un seuil censitaire (ce qui ne faisait qu’étendre les restrictions déjà présentes dans la démocratie pour les fonctions de stratège ou les magistratures financières) ; il pouvait s’agir de transférer les fonctions délibératives et judiciaires de l’Assemblée au Conseil, voire à un corps plus étroit encore ; il pouvait s’agir de limiter le statut même de citoyen en réservant ce statut à une partie seulement de la population. Les oligarques ne s’accordaient donc sur la signification, ni de la première, ni de la seconde partie du mot « oligarchie ». Ils ne se retrouvaient que dans leur hostilité commune à la démocratie, contre laquelle ils pouvaient cependant brandir une même revendication : l’établissement d’une « aristocratie ».
Mais défini comme « le pouvoir des meilleurs », le régime soulevait un questionnement sur le critère d’excellence à retenir, qu’il s’agisse de la naissance, de l’éducation, ou du « droit du plus fort » – qu’il se décline selon le critère de la force physique ou de la supériorité intellectuelle. Lorsque enfin le critère retenu était celui de la richesse économique et que l’oligarchie s’identifiait au « gouvernement des riches », il restait là aussi à expliciter le critère censitaire : possessions foncières, évaluation d’un revenu ou encore appartenance à l’une des trois premières classes soloniennes à Athènes, ce qui permettait alors de justifier la restriction du corps civique actif aux seuls citoyens capables de servir comme hoplites.
Le régime oligarchique des Trente qui, en 404-403, s’empara du pouvoir à Athènes fit éclater au grand jour ces contradictions. Entre Critias, partisan d’une oligarchie étroite, qui voulait restreindre à trois mille le nombre des citoyens et déclarait à son collègue Théramène : « Si, parce que nous sommes trente et non un seul, tu penses que nous devons moins nous préoccuper d’user de ce pouvoir comme d’une tyrannie, tu es naïf ! » Et ce même Théramène, partisan d’une oligarchie aristocratique, qui jugeait absurde que « les gens de bien soient au nombre de trois mille et qu’il soit impossible que figurent des gens de qualité en dehors d’eux ou des coquins parmi eux » et se disait l’adversaire de « ceux qui pensent qu’il ne saurait exister de bonne oligarchie avant qu’ils aient soumis la cité à la tyrannie du petit nombre », le conflit se durcit au point de s’achever par l’élimination brutale du second et l’exécution de masse de tous les opposants avérés ou supposés.
Déconsidéré par les violences, les excès, les massacres et l’échec final du régime oligarchique de 403, le mot oligarchie devint au ive siècle un terme honteux que les adversaires de la démocratie n’osaient plus revendiquer. Il leur restait toujours la possibilité de prôner une aristocratie définie comme le pouvoir de la vertu (arètè), ou celui d’utiliser des périphrases aussi séduisantes que vagues, en prônant le retour au « régime des ancêtres » ou à la « démocratie d’autrefois », celle d’avant Périclès, d’avant Solon, celle du temps où la « bonne démocratie » ne confondait pas égalité arithmétique et égalité géométrique et n’était pas encore devenue une
ochlocratie. n

*Emmanuèle Caire est historienne. Elle est professeur de langue et littérature grecques à l’université d’Aix-Marseille.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.