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Le dialogue des cultures selon Enrique Dussel, Aurélien Aramini*

Philosophe mexicain d’origine argentine et professeur de philosophie à l’Universidad Autónoma Metropolitana (UAM, Iztapalapa, ciudad de México), Enrique Dussel est l’auteur d’une œuvre immense.

Malheureusement, seule une infime partie de ses travaux est traduite en français. Pourtant, la réflexion politique française contemporaine aurait tout intérêt à découvrir la pensée de l’initiateur de la « philosophie de la libération ». D’abord, parce que ce philosophe est un représentant majeur de la pensée foisonnante d’un continent en pleine ébullition sociale. Ensuite, parce qu’il développe une conception du « dialogue interculturel » bien différente de celle promue par le multiculturalisme libéral, qui s’accommode très bien d’échanger « conceptuellement » avec les cultures qu’il écrase. Aux antipodes (au sens propre et figuré) de la pensée européenne postmoderne, le propos d’Enrique Dussel cherche à poser les conditions d’un dialogue interculturel « transmoderne ». Il s’agit là d’un dialogue philosophique de libération du « bloc social des opprimés » (conception du peuple empruntée à Gramsci),  qui part de « cette radicale nouveauté que signifie l’irruption, comme du néant, depuis l’extériorité alternative du toujours “distinct”, de cultures universelles en cours de développement, qui assument les défis de la modernité, et aussi de la postmodernité européo-nord-américaine mais qui répondent depuis un autre lieu ». La lecture de l’article « Transmodernité et interculturalité (Interprétation du point de vue de la philosophie de la libération) » permet de retracer dans ses grandes lignes la genèse de la conception du dialogue des cultures développée par Enrique Dussel – à travers l’étude puis la critique de la philosophie de la culture – depuis les conceptions « européocentristes » qu’il découvre à l’université, en Argentine, dans les années 1950, jusqu’au concept de « transmodernité » qu’il développe dans le sillage des mouvements populaires sud-américains.

La conception européocentriste
de la culture

Né en 1934, Enrique Dussel fait ses études à une époque où, rappelle-t-il, il va de soi, en Argentine, que ce pays appartient à « l’Occident ». Dans les années 1950, la philosophie de la culture qu’il découvre à l’université se fonde sur une vision substantialiste des cultures où celles-ci se succèdent, dans une chronologie orientée téléologiquement, de l’Est à l’Ouest, selon un schéma linéaire correspondant à une vision de l’histoire universelle héritée du modèle hégélien. Dans cette perspective, une culture se développe tel un organisme et s’identifie au « contenu éthico-mythique d’une nation (ou d’une conjonction de nations) ». Mobilisant ces catégories conceptuelles, les travaux du jeune philosophe dans les années 1960 s’orientent dans une direction qu’il récusera ensuite : s’efforçant de comprendre l’origine, le développement et le contenu de la culture latino-américaine, la philosophie de la culture consistait alors avant tout à rechercher « l’identité culturelle » d’un continent dont il faut dégager les traits essentiels et qu’il faut situer relativement à la modernité européenne.

La critique du concept
de « culture »

À la fin des années 1960, Enrique Dussel change radicalement de perspective. Trois influences majeures vont contribuer à réorienter sa conception philosophique de la culture. D’abord, le développement des sciences sociales critiques latino-américaines qui reposent en grande partie sur la « théorie de la dépendance » selon laquelle le développement du « centre » a pour condition la dépendance des périphéries. Ensuite, la lecture de Totalité et infini de Levinas où il découvre, contre la philosophie hégélienne ou cartésienne, une pensée de l’altérité radicale qui s’affirme, de manière irréductible, à travers le visage de l’Asiatique, de l’Africain ou du Sud-Américain . Enfin, la force des mouvements populaires et étudiants de 1968 qui se développèrent dans le monde entier mais connurent une ampleur toute particulière en Amérique latine. « Centre et périphérie », « Le visage de l’autre » et « Révolution », autant de concepts que la philosophie de la culture doit intégrer.
Or, si la définition de la culture se construit à partir des « classes sociales comme acteurs intersubjectifs », cela conduit à « scinder le concept “substantialiste” de culture et […] [à] commencer à découvrir les fractures internes à chaque culture et les fractures entre les cultures (non seulement comme “dialogue” ou “choc” interculturel mais plus strictement comme domination et exploitation de l’une par l’autre). À tous les niveaux, il faut tenir compte de l’asymétrie des acteurs ». Par conséquent, les discours et, plus généralement, les productions culturelles s’inscrivent moins dans une « structure » que dans une lutte des classes. Ainsi, toute pensée doit être immédiatement localisée car elle est « articulée depuis les intérêts de classes déterminées, de groupes, de sexes, de races ».
L’idée même de « philosophie de la libération » développée par Enrique Dussel consiste justement dans sa localisation. Cela suppose de s’affranchir d’un type de dialogue philosophique répandu dans le monde postcolonial : les élites éclairées du tiers-monde ont perpétué un dialogue asymétrique où la « culture » – pensée à travers les catégories de la modernité occidentale – domine la majorité de la population qui « s’appuie sur ses traditions et défend (fréquemment de manière fondamentaliste) ce qui lui appartient contre ce qui est imposé par une culture technique économiquement capitaliste ». La philosophie de la libération prétend « générer une nouvelle élite dont “les lumières” s’articuleront aux intérêts du bloc social des opprimés ». C’est donc l’extériorité de la théorie philosophique et de la culture populaire que la philosophie de la libération veut dépasser. Mais la perspective d’Enrique Dussel n’est pas pluraliste : il est avant tout question de libérer la « culture populaire ».

La culture populaire
Le concept de « culture populaire » (ni démagogique, ni nationale) est central dans la pensée du philosophe sud-américain : « La culture populaire n’était pas populiste. “Populiste” indiquait l’inclusion dans la culture “nationale” de la culture bourgeoise ou oligarchique de son élite et la culture du prolétaire, du paysan et de tous les habitants du sol organisé par un État (ce qui se nomme en France le “bonapartisme”). Le populaire, à l’inverse, était tout un secteur social d’une nation exploité et opprimé mais qui gardait une certaine extériorité – comme nous le verrons plus loin. Opprimés dans le système étatique, alternatifs et libres en ces moments culturels dépréciés purement et simplement par le dominateur, tels que le folklore, la musique, la nourriture, les vêtements, les fêtes, la mémoire de ses héros, les “gestes” émancipatrices, les organisations sociales et politiques ».
Se défiant des approches postcoloniales qui mobilisent les concepts des Lumières européennes, la philosophie de la libération telle que la défend Enrique Dussel construit son discours de « l’extérieur » de l’Europe en refusant de « définir » l’Amérique latine relativement à la modernité ou à la postmodernité européenne. Il est question de partir de l’immanence des pratiques populaires amérindiennes. L’expérience des luttes paysannes montre que les cultures paysannes ont des ressources propres ; il existe des modes d’organisation sociales alternatives quant à leur inscription dans l’environnement, modes d’organisation en partie hérités du monde précolombien. Mais ces formes de vie ne se perpétuent que parce qu’elles résistent face à l’impérialisme. Ce sont ces formes alternatives qui émergent dans la pensée philosophique de la culture entendue comme libération de la culture populaire.
Loin d’être une survivance archaïque conservant sa pureté à l’ombre de la modernité, l’extériorité dont parle Enrique Dussel est celle de « ces cultures universelles, asymétriques du point de vue de leurs conditions économiques, scientifiques, technologiques, militaires [qui] gardent pour cela une altérité respectivement à la Modernité européenne avec laquelle elles ont vécu et qui ont appris à répondre, à leur manière, à ses défis ». Cette conception de l’asymétrie constitutive des relations au sein d’une culture se retrouve aussi dans le dialogue interculturel : l’asymétrie est un fait premier qu’il n’est pas légitime de vouloir voiler.

Dialogue interculturel transmoderne
Comment penser un dialogue entre les cultures musulmane, andine, chinoise, européenne et étasunienne ? Non dans le cadre du multiculturalisme libéral qui repose, selon Enrique Dussel, sur « l’optimisme superficiel d’une prétendue facilité avec laquelle s’expose la possibilité de la communication et du dialogue multiculturel en supposant ingénument (ou cyniquement) une symétrie inexistante en réalité entre les personnes qui argumentent ». Le point de départ d’une libération du bloc social des opprimés réside dans le fait indépassable que les cultures qui seraient censées dialoguer « s’affrontent aujourd’hui à tous les niveaux de la vie quotidienne, de la communication, l’éducation, la recherche, les politiques d’expansion et de résistance culturelle jusqu’à militaire ».
Contre l’idée de dialogue multiculturel, Enrique Dussel insiste, d’une part, sur l’asymétrie des relations concrètes que prétend « voiler » l’acceptation de certains principes procéduriers et, d’autre part, sur le fait que les principes procéduriers en question relèvent d’une forme d’État appartenant à la culture occidentale qui, de fait, « restreint la possibilité de survie de toutes les autres cultures » de par sa technologie militaire et sa domination économique. À l’overlapping consensus  de John Rawls, le philosophe mexicain oppose le projet d’une future culture « transmoderne » valorisant, tout en évaluant la modernité européenne, les aspects culturels qui se situent « au-delà » ou qui sont « antérieurs » aux structures de la culture moderne européenne et nord-américaine. Loin d’être une globalisation indifférenciée et vide, la culture « transmoderne » tendra à un « pluriversalisme » qui « doit clairement prendre en compte les asymétries existantes ». Quand commencera ce dialogue interculturel ? Et où ? Selon Enrique Dussel, ce dialogue a déjà commencé, au Sud… n

Reproduction d’extraits de Transmodernidad e interculturalidad (Interpretación desde la Filosofía de la Liberación) », traduit par Aurélien Aramini.

*Aurélien Aramini est responsable de la rubrique Dans le texte de La Revue du projet.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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