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Le féminisme rejoint la pensée marxiste

Philosophe et psychanalyste, Nicole-Édith Thévenin dresse un constat sans concession sur le mouvement féministe qu’elle estime, aujourd’hui, cantonné à la seule revendication des droits des femmes et à la réclamation. Elle appelle à la création d’une puissance politique capable de s’ancrer dans la lutte des classes, contre le capitalisme et le patriarcat.*

On réduit souvent le féminisme à la seule défense des droits des femmes. N’est-ce pas révélateur d’une méconnaissance de la pensée féministe ?
Nicole-Édith Thévenin. Au commencement du mouvement, le féminisme ne dissociait pas revendication des droits et lutte pour une totale émancipation. En s’en tenant à la simple revendication des droits, on recule idéologiquement et politiquement. Aujourd’hui, le mouvement féministe tourne en rond, s’agite sans se poser la question de ce qu’il est devenu. Il lui manque la prise qui lui permet non seulement de résister dans le courant, mais, surtout, de résister au courant. Il est nécessaire de se battre pour les droits fondamentaux, aussi bien pour l’égalité que pour être sujet de droit à part entière. L’ambiguïté de ce combat est d’être obligé de passer par le droit de propriété de soi-même – mon corps m’appartient – pour pouvoir revendiquer la capacité de dire « oui » ou « non » et décider ainsi de son propre destin. Il doit donc s’inscrire dans le système juridique dominant. Comme le mouvement ouvrier, le mouvement féministe est marqué par la contradiction consistant à revendiquer des droits nécessaires, et en même temps d’avoir une position politique de remise en question de toute structure politique et idéologique de domination et d’exploitation.

Le mouvement féministe ne sait plus, aujourd’hui, dépasser cette contradiction ?
N.-É. T.
La « démocratie » n’est pas un simple concept. C’est une structure de pouvoir qui se fonde sur un système de représentation qui assure la reproduction d’un appareil d’État. Celui-ci est là pour maintenir et la soumission des classes exploitées et la soumission des femmes au système patriarcal, tout en leur assurant des modes d’expression qui ne mettent pas en cause la reproduction de l’ensemble. Les partis et syndicats se sont construits sur ce modèle et malgré leur soutien au « féminisme », rien ne bouge quant à la reproduction idéologique d’un « machisme » inhérent à leur fonctionnement, donc invisible. Il y a certes des avancées, grâce aux luttes des femmes, mais il reste que la structure générale ne change pas. Si bien que, selon les rapports de forces en cours, cette structure peut revenir sur les droits acquis. C’est pour cela que je dénonce l’illusion étatique et démocratique. Les féministes elles-mêmes sont prises dans cette illusion juridique consistant à croire qu’une fois les droits inscrits, elles ont gagné. Dans cette lutte, toute avancée est précaire et nous oblige donc à constituer un mouvement politique.

La structure patriarcale est, selon vous, à la base de toute forme sociale de la domination ?
N.-É. T.
Une structure modèle le champ politique et social, et donc la subjectivité. La forme patriarcale de la domination dans la famille est la première forme de domination et soutient toutes les autres formes. Elle vient articuler jusque dans le privé les formes subjectives et structurelles du pouvoir. Aujourd’hui, on ne théorise plus la question du pouvoir comme appareil d’État, comme a tenté de le faire Louis Althusser, à la suite de Marx, en mettant l’accent sur les formes de sa reproduction, entre autres dans sa théorie des appareils idéologiques d’État. Si bien que l’on a tendance à s’en remettre à l’État et au droit comme ultimes recours et même à vouloir reconstruire la famille, c’est-à-dire à vouloir reconstruire l’absolu juridique de la protection au détriment de sa propre prise en charge politique. Ce qui nous fragilise face à un pouvoir qui peut revenir sur ce qu’il accorde.

Pour vous, le recul du poids idéologique des féministes est un signal que la bataille idéologique est perdue pour tout le mouvement social ?
N.-É. T.  Elle est perdue pour le mouvement social radical. Elle est perdue pour tous ceux, progressistes ou révolutionnaires, qui veulent abolir les systèmes de pouvoir, que ce soit au niveau de la structure patriarcale, capitaliste, du racisme, de l’homophobie… en fait, tout système de pouvoir qui engendre la mainmise sur les groupes, les classes ou les individus. Je ne vois pas comment on peut s’émanciper en laissant les structures de domination en place. La structure patriarcale ne se réduit pas au système capitaliste, elle a existé bien avant. Mais ce dernier l’a incorporée pour sa propre reproduction. Ce qui fait que l’idéologie de la libération des femmes rejoint la libération de l’individu. Mais en n’allant pas dans le sens de la destruction du capitalisme, les femmes luttent, de fait, pour leur propre pomme et revendiquent d’être dans le pouvoir comme les hommes. Elles s’intègrent dans le système tel qu’il existe. Or, comme le mouvement prolétarien, le mouvement féministe a trouvé dans l’exploitation et la domination des femmes les forces de sa radicalité. Le féminisme radical rejoint la pensée marxiste, plus même, un tel radicalisme est le moteur de la révolution.

Le féminisme et le marxisme ne peuvent donc être que liés, selon vous ?
N.-É. T. Évidemment. Le marxisme est la seule théorisation qui s’entête à montrer comment fonctionne un appareil d’État et que donc, pour s’en libérer, il faut le détruire. Le capitalisme comme le patriarcat peuvent intégrer des avancées qui leur permettent de survivre. On ne peut se libérer de l’un sans se libérer de l’autre.

Pourquoi affirmez-vous que le féminisme, en tant que mouvement, doit se confronter à la « duperie de soi » pour saisir le processus de la reproduction ?

N.-É. T. Je parle là du processus d’assujettissement qui concerne tout un chacun. Être dans l’opposition peut nous faire croire que nous échappons à l’idéologie que nous combattons. Or tout sujet est divisé entre son désir de se libérer et un désir inconscient d’être « assujetti » à un pouvoir structurel qui en même temps nous donne de quoi être reconnus. Nous reproduisons tous donc à notre insu la pensée dominante, ses formes sociales et politiques. Nous sommes pris dans cette contradiction. S’opposer, réclamer nous donne bonne conscience et circonscrit un terrain bien balisé. C’est nécessaire, mais c’est en même temps une duperie, car on ne se met pas à ce travail de déliaison incessant qu’il nous faut mener pour nous séparer de notre propre aspiration au pouvoir. D’où, d’ailleurs, l’éclatement du mouvement où tout le monde veut avoir son « chez soi » associatif, institutionnel. C’est là où la psychanalyse nous est précieuse. Elle interroge l’être qui ne se sent pas bien avec lui-même. Elle signale qu’il y a un malaise qui est dans la duperie de soi. On reproduit quelque chose qui ne va pas avec nos exigences internes. La psychanalyse nous permet de faire la différence entre ce qu’il en est du besoin immédiat et ce qu’est un « je » qui ne renvoie pas au narcissisme mais, comme le dit Lacan, au mouvement de ne pas céder sur son désir. La psychanalyse consiste à libérer des fausses identités, du moi idéal, comme dit Freud. [...]

Le mouvement féministe doit-il dresser un bilan sans concession sur lui-même et analyser sa stratégie face aux rapports de forces ?
N.-É. T. Le féminisme s’est intégré dans les institutions. Il se contente aujourd’hui de réclamer. Il a perdu sa force d’opposition radicale. Marie-Josèphe Bonnet, dans son dernier livre, Adieu les rebelles ! (éditions Flammarion, « Café Voltaire », 2014), analyse lucidement la confusion idéologique dans laquelle les féministes (et les homosexuels) se sont enfermées en abandonnant l’idéal d’émancipation pour un idéal juridique d’intégration des petits moi au nom de tous… Il faut former une puissance si on veut éviter que l’histoire ne soit éternelle répétition. On ne peut s’en tenir au bilan des « acquis » perdus. On ne récupérera pas sur la base de l’ancien, sur l’État en l’améliorant. Il faut faire un bond en avant. Le mode de production capitaliste se perpétue en construisant les sujets dont il a besoin. Mais, comme le dit Foucault, sa domination n’est aussi domination que par rapport à un sujet ou des masses supposés capables de se soulever. Mais au lieu d’accentuer l’écart, nous nous efforçons de coller à ce qui nous assujettit, d’en réclamer la reconnaissance. Et la protection. Or, s’il nous faut déployer une dialectique entre conquêtes immédiates et processus révolutionnaire, ce ne peut être que du point de vue du communisme, comme surdétermination idéologique et politique. Ce n’est pas la Révolution française, qui s’est bâtie sur l’exclusion des femmes, qui doit être notre filiation, mais la Commune de Paris. Là-dessus, Badiou a raison et on ne saurait lui reprocher de cultiver le mythe du grand soir. Le mouvement doit être communiste ou ne pas être.

À vous entendre, on croirait que le féminisme et le communisme sont de simples synonymes.
N.-É. T.  La structure de domination sur les femmes est un impensé de la lutte révolutionnaire. C’est un impensé de tout homme et de toute femme, car on a tous été élevés dans ce bain. Si on reproduit par nous-mêmes l’évidence qu’il y aurait une inégalité naturelle entre les sexes, qu’il y a une nature femme, appelée à être naturellement dominée et appelée à faire certaines tâches et à reproduire les rôles, eh bien un processus révolutionnaire échoue à se concrétiser. La théorie féministe vient interroger non seulement la structure, mais aussi bien l’idéologie qui modèle notre subjectivité. Et la « guerre des sexes », ce ne sont pas les femmes qui la mènent, mais bien les hommes… Ce n’est pas pour rien que Engels déclarait que le niveau d’une civilisation se jugeait à la place qu’occupent les femmes dans la société !

Le féminisme et le communisme sont les deux pieds du même corps ?
N.-É. T.
On ne peut penser le com­munisme sans penser le féminisme. Le féminisme fait partie intrinsèque du mouvement communiste. Il conditionne le devenir révolutionnaire de la révolution qui, sinon, se transforme en contre-révolution. Si le mouvement féministe ne se réveille pas au niveau politique et ne retrouve pas sa radicalité et son autonomie, s’il ne se forme pas au niveau de la lutte idéologique et théorique, il en reprend pour mille ans, et le mouvement révolutionnaire avec. Mais, après tout, n’avons-nous pas dit que rien n’est acquis ? Mais à quel prix !

*Extraits de « Le féminisme rejoint la pensée marxiste » entretien réalisé par Mina Kaci, L’Humanité, 7 mars 2014, publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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