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La CFDT, une conscience hybride, Gérard Streiff

Dans le conflit sur la loi Travail, la CFDT s’est alignée largement sur les choix gouvernementaux. Serait-elle devenue un syndicat « officiel » ? Pourquoi ? Comment ? Petit historique des liens CFDT/PS et bref rappel de l’idéologie cédétiste et de l’ambivalence des adhérents de la centrale.

 La CFDT entretient des liens étroits et anciens avec le PS. Certes, la centrale a ses références, sa logique propre ; ses choix ne peuvent se résumer à un décalque syndical des postures socialistes. N’empêche. L’histoire des relations entre ces deux organisations est éloquente. Sans remonter à André Jeanson, ancien leader de la centrale, et aux Assises du socialisme de 1974, ni à 1981, avec l’entrée massive de cadres cédétistes dans les cabinets Mauroy (Jeannette Laot, Hubert Lesire-Ogrel, René Decaillon), on dira que la date importante est 1988, et l’homme-clé Michel Rocard.
La fameuse « deuxième gauche », qui théorise et organise le social-libéralisme, cible le mouvement syndical et pousse à une recomposition idéologique de la CFDT. On va voir Jacques Chérèque, père de François, nommé ministre délégué à l’Aménagement du territoire et à la reconversion industrielle. C’est à Chérèque Ier qu’on doit cette phrase forte : « Il faut retirer les hauts fourneaux de la tête des sidérurgistes lorrains. »
Au milieu des années 1990, les rocardiens, qui se sentent confortés par le fiasco des pays de l’Est, et qui appréhendent en même temps un regain du mouvement social en France (1995) qui leur échapperait, poussent les feux. Ils contribuent à la venue de Nicole Notat à la tête de la CFDT, laquelle prend le pouvoir dans des conditions complexes : sa ligne est alors à peine majoritaire au congrès et son élection aurait bénéficié d’un sérieux coup de pouce, selon les anciens de la maison. C’est un peu une nouvelle CFDT qui s’installe. Exit les rêveries d’autogestion, bonjour « le dialogue social ». Exit la confrontation, bonjour le « partenariat ». Les contestataires sont mis sur la touche. C’est cette ligne que prolongeront Chérèque fils puis Laurent Berger, l’actuel secrétaire.
La campagne présidentielle de 2012 marquera une nouvelle étape des rapports PS/CFDT. Des dirigeants notoires du syndicat vont soutenir François Hollande, lors des primaires de 2011. C’est notamment le cas de Jacky Bontems, qui fut numéro 2 de la centrale (secrétaire général adjoint) durant dix-sept ans, bras droit de Nicole Notat puis de François Chérèque. Il va apporter au candidat socialiste ses hommes (Michel Yahiel, Joseph Le Corre…), ses réseaux et son savoir-faire, puis deviendra un conseiller écouté du pouvoir.
Il est aujourd’hui chargé de mission à France Stratégie, un commissariat général à la prospective auprès du Premier ministre. Son réseau « 812 » produit notes et conseils.
Les passerelles sont nombreuses, et les renvois d’ascenseur importants. François Chérèque quitte la tête de la CFDT pour finalement remplacer en 2013 Martin Hirsch à la direction de l’Agence de service civique. Laurence Laigo, ex-numéro 3 de la centrale, passe par le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, avant d’intégrer Matignon, chargée de « l’innovation sociale ». On se souvient, sur un autre mode, du cadre cédétiste lorrain Édouard Martin, d’Arcelormittal, devenu député européen PS du Grand Est.
Les liens sont donc nombreux, étroits, installés de longue date, malgré les dénégations officielles. Ils sont « organiques » mais surtout idéologiques. La crise pousse à la colère et à la résignation. La nouvelle CFDT joue de cette acceptation. Elle prône un syndicalisme d’accompagnement de la crise. Les éléments de langage, comme on dit, du cadre cédétiste sont le « pragmatisme », terme ambigu qui balance entre réalisme et corporatisme, l’« apaisement », le « dialogue ».

Dans les premiers cercles du pouvoir
Dans un entretien avec Francis Brochet, du groupe de presse Ebra, Laurent Berger dit sa manière de voir le monde. « Nous avons le choix entre une société autoritaire, qui sera dans le ” y a qu’à, faut qu’on ” et la recherche du bouc émissaire, et une société plus apaisée, du dialogue et de l’écoute. C’est plus compliqué, mais ce sera toujours mon choix. » Il ne précise pas si la manière dont Hollande, Valls et El Khomri ont géré la loi Travail (autoritarisme, criminalisation des syndicats, 49.3) est une façon convenable d’aller vers une société apaisée et ouverte au dialogue.
La direction de la centrale, influente dans les premiers cercles du pouvoir, a donc fait ses choix. En même temps, elle doit tenir compte d’une certaine ambivalence des militants et adhérents cédétistes, ce qu’une étude du CEVIPOF appelle « une conscience hybride ». Cette étude d’octobre 2010, intitulée « Les adhérents de la CFDT aujourd’hui. Valeurs, pratiques à l’entreprise, rapports au politique » des politologues Claude Dargent, Guy Groux et Henri Rey est intéressante. Elle montre des positionnements progressistes des militants cédétistes.
S’ils soutiennent l’économie de marché, ils sont très attachés au droit de grève, au rôle de l’État. Lorsqu’on leur pose la question : « En voyant ce qui se passe autour de vous, avez-vous l’impression que nous vivons dans une société caractérisée par la lutte des classes ? », les trois quarts des adhérents répondent oui. De la même manière, on ne peut pas oublier que lors du référendum européen, où la direction de la centrale n’a pas ménagé ses efforts pour le Oui, cette position (ne) fut soutenue (que) par 60 % des membres, 40 % des adhérents CFDT optant pour le Non.
D’où l’importance accordée par la centrale à la bataille d’idées. Et ce n’est sans doute pas un hasard si François Chérèque, entre deux « pantouflages », préside aussi le laboratoire d’idées socialiste Terra Nova.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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