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L’art en prison, Emmanuelle Duguet*

L’intervention artistique en milieu pénitentiaire, c’est apporter une respiration dans l’institution. Il faut changer le regard sur la prison et concevoir le réapprentissage de la liberté.

Intervenir en prison, en tant qu’artiste, oblige à articuler son action à plusieurs visées qui dépassent largement celle de l’artistique. Il s’agit d’abord de s’accorder au fonctionnement des établissements pénitentiaires, dont la mission première est de détenir, placer sous main de justice des personnes condamnées ou en attente de jugement. L’intervention artistique s’inscrit ensuite généralement dans le cadre des protocoles initiés en France dès les années 1980 entre le ministère de la Justice et le ministère de la Culture, visant avant tout l’accès de tous à la culture. Bien souvent, l’intervention est parallèlement portée par une structure associative, engagée dans l’accompagnement des personnes détenues, la réinsertion ou le maintien des relations, et motrice de réflexions sociales. Enfin, il s’agit aussi de permettre à des personnes incarcérées, non seulement de se saisir de l’activité artistique pour suspendre un instant la lourdeur de la détention, mais surtout d’en faire le moyen d’une reconstruction personnelle passant notamment par le réapprentissage – ou l’apprentissage – de la liberté.
Tous ces acteurs sont amenés à se rencontrer lors de la mise en œuvre d’une intervention artistique. L’artiste intervenant doit alors prendre conscience qu’il a les moyens d’agir en conciliation avec chacun d’entre eux et qu’il peut, ce faisant, favoriser leur dialogue. Intervenir, en ce sens, doit être entendu au sens littéral du terme, à savoir : « venir entre ». Tierce personne, l’artiste peut éveiller des questions utiles pour faire évoluer l’institution prison, ses fonctionnements et son rôle dans la société, tant du côté du personnel des établissements, des citoyens, que des personnes détenues.

Les regards sur la prison
L’enjeu est alors de pouvoir faire évoluer les regards sur ce que représente la prison. Pour les personnes incarcérées, c’est là un moyen de prendre du recul sur la situation et de la vivre de la manière la plus utile possible. Pour le personnel pénitentiaire, la possibilité de considérer avec un autre regard les personnes détenues et même d’envisager son métier autrement. Pour les citoyens enfin, parfois éloignés de cette réalité qu’est la prison, de prendre conscience de son rôle politique et social. Tels sont les mouvements que peut apporter la mise en place d’interventions artistiques en prison, lorsqu’elles ont pour étape la tenue d’un atelier composé de plusieurs séances pratiques : une présentation, au sein même de l’établissement pénitentiaire, des créations réalisées pendant l’atelier, une présentation hors de l’établissement, dans un espace ouvert à tous, et la réalisation d’un objet de restitution (livre, CD, DVD…) conservable et potentiellement diffusable – quoique les droits d’auteurs des personnes réalisant des créations dans un tel cadre, encore trop peu considérés, fassent l’objet de questions épineuses.

L’apprentissage
de la liberté

Qu’il s’agisse de théâtre, d’arts plastiques, d’écriture ou de musique, les activités artistiques apportent des outils d’expression dont chacun peut se saisir d’une façon personnelle. Elles sont aussi divers moyens d’apprentissage de la liberté, d’une liberté vécue socialement. L’atelier de pratique artistique offre un cadre bienveillant pour expérimenter et se découvrir soi-même : les pratiques artistiques sont en effet des outils de médiation ou, pour le dire autrement, des moyens pour entrer librement en contact avec les autres autour de soi et l’environnement extérieur. Chacun peut y chercher sa propre créativité, son propre langage. Pour les personnes incarcérées, constamment tenues de s’adapter au fonctionnement contraignant de la prison, sujettes à une surveillance continuelle, l’atelier représente donc un espace-temps où il est possible de retrouver des modes de communication apaisés avec les autres et de se réapproprier une place dans un groupe. Ce qui est en jeu, c’est alors d’apprendre à user d’outils d’expression pour entretenir son existence en tant que personne à part entière, au sein d’une communauté. La liberté est là, dans la possibilité d’exister en société. n

*Emmanuelle Duguet est docteure en arts, artiste plasticienne, cofondatrice de l’association L’inter(s)tisse (Lille).
La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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