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« Faire son temps » au quartier des mineurs, Jérôme Fatet et Romuald Josserand*

La construction de l’expérimentation pédagogique décrite ci-dessous, mise en place dans l’école du quartier des mineurs d’un centre pénitentiaire porte sur la construction personnelle de la notion de temps. Elle est rendue possible par l’étroite collaboration, avant la classe et dans la classe, d’un historien des sciences et d’un enseignant du centre pénitentiaire.

Le constat
L’action pédagogique en milieu carcéral est rendue difficile par le fonctionnement institutionnel lui-même. à l’extrême hétérogénéité des niveaux scolaires et aux parasitages liés à la situation carcérale, il faut ajouter que ni l’enseignant ni les élèves ne maîtrisent complètement le déroulement du temps. Nous sommes confrontés à un mouvement permanent, chaque jeune étant pris en charge pour une durée prévisible mais non définitive. Les jeunes, qui n’ont souvent connu que l’immédiateté et l’impulsivité, attendent. Ils vivent plusieurs dimensions du temps : temps de détention en journée, temps de détention nocturne, temps de parloir, temps d’école. Chacun est déconnecté des autres. Ce morcellement ne permet ni la mise en projet, ni la construction d’une identité.
De plus, la première insécurité, après celle de l’incarcération, pour ces élèves, est celle liée à l’apprentissage : s’avancer et s’engager dans un domaine peu ou mal connu, bousculer des repères familiers, tout ça ne va pas sans créer quelques angoisses et résistances. Il nous faut donc enrôler nos élèves, leur proposer des défis réalisables mais complexes ; c’est ici que l’histoire des sciences joue son rôle, elle rappelle à des adolescents la permanence des grandes questions de l’humanité, et pose les jalons d’une démarche scientifique.

L’expérience tentée
Nous utilisons deux outils de gestion du temps. Le premier est une organisation pédagogique modulaire. Un module court aux objectifs annoncés, limités et gérés à flux tendus permet à l’élève, dans le cadre d’un travail en groupe, de se projeter dans le temps à venir. Un module ouvert basé sur la différenciation pédagogique facilite la gestion des entrées et sorties permanentes et les absences du temps présent. Un module orienté vers les stratégies cognitives de l’élève développe des attitudes réflexives et permet ainsi un retour sur le temps passé.
Le second outil consiste à entraîner l’élève à penser le temps comme un système global. La manipulation expérimentale et la contractualisation de l’emploi du temps, participant à l’instauration d’un cadre hors menace, peuvent engager l’élève dans une démarche d’anticipation et de préparation aux apprentissages. L’enjeu est de faire de l’école en prison un lieu socialisant de stabilité, de permanence et de progression dans le temps, donc un lieu de contenance et non de contention.
Cette organisation du temps d’apprentissage permet à l’élève incarcéré de s’emparer de son temps, subjectif, de le mettre à distance et de le penser. Mais la prise de conscience du temps universel, objectif, constitue l’essence même des contenus abordés dans le module expérimenté.

Les contenus scientifiques de l’apprentissage se centrent sur les spécificités utiles au projet de l’école en prison : ils sont réfutables, découlent d’observations et d’analyses de phénomènes concrets, et sont reproductibles dans divers espaces et à différentes époques. Ils permettent alors ce qu’aucun autre champ de la connaissance humaine ne permet, de faire des prévisions sur le déroulement d’un événement futur. L’approche historique permet de répondre au besoin de ces élèves d’une temporalité structurée. Découvrir qu’une connaissance qu’ils construisent a été élaborée plusieurs siècles avant eux, avec des protocoles très proches de celui qu’ils proposent, permet de penser que certains éléments du monde ont une stabilité au-delà de l’échelle humaine et sont toujours reproductibles.

La plupart de nos élèves présentent des difficultés de lecture et d’écriture qui pourraient freiner leur engagement. Nous avons donc choisi de leur « raconter de l’histoire », illustrée par de nombreux supports visuels. Le passage par l’anecdote historique et la légende, si elles sont présentées sous ce statut, stimule l’intérêt et la curiosité. Décrire l’homme derrière les découvertes rend à la science sa place d’activité humaine, ne nécessitant ni génie, ni chance, et fait prendre conscience aux élèves que les principaux facteurs de réussite d’un scientifique sont sa méthode, son travail et sa persévérance.
On fait le pari qu’une telle activité cognitive les autoriserait à rompre avec un temps carcéral cyclique. Connecter les temps, c’est rendre possible la construction d’une histoire personnelle et des projets d’avenir. n

*Jérôme Fatet est historien
des sciences. Il est maître de conférences à l’université de Limoges.
Romuald Josserand est enseignant spécialisé au quartier des mineurs, centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand (71).

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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