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La prévention spécialisée, Entretien avec Fabien Hennebert*

Pour combattre l’insécurité, la délinquance, il existe autre chose que la sanction. Dans cette société d’exploitation, de chômage et d’injustices – que nous essayons de changer, mais qui n’excuse pas tout –, il y a des voies possibles, cependant elles sont étroites et difficiles.

Tu as été éducateur de rue à Bogotá en Colombie, puis à Ambérieu-en-Bugey dans l’Ain. Pourquoi avoir choisi cette activité délicate et s’agit-il dans les deux cas d’expériences analogues ?
J’ai toujours souhaité m’investir dans l’éducatif et le social, peut-être l’humanitaire, mais non aider pour aider, il s’agit de permettre aux jeunes d’acquérir de l’autonomie, non de vivre dans la dépendance. L’éducation conditionne tout. J’ai adhéré à la Jeunesse communiste de l’Ain dès 16 ans, pour moi tout cela était en cohérence.
En Colombie, j’avais 21 ans, c’était un stage de master dans le cadre d’un échange universitaire, pas une activité militante (qui aurait été là-bas plus que risquée !). Je suis arrivé à Bogotá en septembre 2009, mon stage a duré de janvier à juin 2010, j’étais avec d’autres éducateurs colombiens et je maîtrisais bien la langue, y compris l’argot des jeunes. C’était au sein de l’ONG Procrear, aidée par Handicap International et Caritas. Les trois publics visés étaient les sans-abri, les consommateurs de drogues et les transsexuels (souvent prostitués) ; j’ai plutôt suivi les consommateurs de drogues.
Quand je suis rentré en France, j’ai envisagé de préparer une thèse ou de devenir enseignant, mais finalement j’ai préféré exercer tout de suite, notamment comme surveillant et assistant pédagogique à Vaulx-en-Velin et à Vénissieux, puis j’ai trouvé ce travail d’éducateur à Ambérieu, à vingt minutes de train de Lyon. C’est un autre monde. En Colombie, même si la violence avait beaucoup diminué en 2010 par rapport aux deux décennies précédentes, la mort rôde partout, non seulement autour des trafics, mais aussi contre les gens honnêtes, syndicalistes, journalistes, juges, etc. Ambérieu est certes une petite ville sinistrée, mais il n’y a pas de ghetto, la population est mélangée dans tous les quartiers, on n’est pas dans un pays qui a connu des dizaines de milliers d’assassinats.

Tu venais de faire des études d’anthropologie et de sciences politiques, quel lien y avait-il avec le travail d’éducateur de rue ?
À l’université, on a quand même une certaine liberté de pensée et d’action, beaucoup plus que dans les grandes écoles, tu peux travailler sur toutes les dominations informelles, développer les capacités d’autonomie. C’était le cas dans les filières que j’ai suivies à l’université Lyon 2. On peut ouvrir les yeux, s’initier à des démarches peu connues. Par exemple, l’œuvre et l’action de Murray Bookchin (1921-2006), sorte d’anarcho communiste américain, sont intéressantes à cet égard. Cela dit, sauf exceptions, mes camarades de promotion ne se sont pas lancés dans le travail social.

Est-ce que ces expériences ont correspondu à tes espérances, à tes craintes ? As-tu l’impression d’avoir été utile à quelque chose ?
Les espérances, c’étaient la liberté et l’autonomie dans le travail, elles ont été partiellement satisfaites pendant ces deux ans et demi : une souplesse de fonctionnement, une proximité de la personne. Les craintes : aujourd’hui, il y a une mise au pas de cette « prévention spécialisée ».
Disons que je me suis senti utile pour une douzaine de jeunes, c’était plus par des discussions ou des actions (sportives, culturelles) que par des démarches vers les administrations. Pour être reconnu par les jeunes, un éducateur de rue a besoin de deux ans environ ; pour bien maîtriser son métier, il lui en faut quatre ou cinq. Ce n’est pas du tout en adéquation avec la culture du chiffre immédiat, on est dans une démarche différente des missions locales, de Pôle emploi, des assistantes sociales, où l’on exige des professionnels qu’ils insèrent les jeunes dans des cases préétablies. Si tu veux que les jeunes ne rechutent pas six mois après, il faut travailler sur le fond et non sur les symptômes, il faut donc du temps. On peut y arriver avec les plus jeunes. Avec les 25-30 ans, c’est très difficile, ils sont trop aigris, trop loin d’une confiance dans la société, tu passes souvent pour un guignol parce que tu viens de l’extérieur et que tu n’as jamais été « comme eux », il faut former alors des nouveaux « qui s’en sont sortis ». Mais attention, il y a deux écueils : la répression (méthode de la droite et du gouvernement actuel) et l’excuse généralisée au nom des conditions de vie désastreuses ; la voie à suivre est donc étroite et exigeante.

Quels sont les obstacles aujourd’hui ?
En plus de la diminution alarmante du nombre d’éducateurs et des subventions, il y a une évolution du sens même, le travail n’est plus à l’échelle de la personne mais du résultat. Jusqu’aux années 1980, l’action sociale relevait du service public ; maintenant on est passé à une logique de compétition avec des appels d’offres accordés au moins-disant. Il y a pression de la hiérarchie pour ne plus considérer les jeunes comme des êtres humains, mais comme du chiffre, pour tomber dans le culte de l’efficacité statistique. L’essentiel n’est plus « ce que tu as fait » mais « comment tu donnes à voir ton travail », pour continuer à exister. Donc, le cadre institutionnel s’assombrit, l’aspect revendicatif décline souvent. Alors que les associations ont des valeurs nobles dans leurs statuts, leur fonctionnement s’adapte progressivement aux objectifs de leurs financeurs. C’est comme dans la plupart des anciens services publics, de plus en plus marchandisés et gérés comme des entreprises privées.
Malheureusement, la résignation a touché beaucoup de travailleurs sociaux eux-mêmes.Ils ont d’abord résisté, mais nombreux sont ceux qui finissent par penser selon les nouvelles normes ; bien sûr, il y a des protestations et des luttes, mais les marges de manœuvre sont faibles. Cet état d’esprit touche aussi d’autres associations et des partis politiques bien intentionnés, on se replie trop souvent sur la volonté de conserver ses acquis, son organisation, en oubliant en partie les objectifs.
Mais je ne veux pas désespérer les bonnes volontés, il ne s’agit pas d’abandonner, il faut que la réflexion rebondisse. Face à la destruction des solidarités voulue par les gouvernants, on peut en reconstruire par en bas, retrouver des lieux de vie communs, grâce aux repas populaires, aux ateliers de langues, aux activités culturelles et sportives, etc., en ayant toujours en vue l’acquisition d’autonomie. Il s’est passé des choses intéressantes en Espagne à cet égard. En d’autres termes : inverser la logique de construction de l’action, pour que la spontanéité conduise à quelque chose de durable. À mon avis, pour le moment, il y a davantage de marge d’action dans une association libre que dans le travail social institutionnalisé.

En conclusion, revenons au dossier de ce numéro, comment places-tu ces activités éducatives et sociales dans le cadre de la prévention et des alternatives au pénitentiaire ?
L’arrêté interministériel du 4 juillet 1972 sur la « prévention spécialisée » et ses textes d’application s’inscrivent explicitement comme l’une de ces missions de protection de la jeunesse. Il était excellent et n’a jamais été aboli. Il s’agit en particulier de mener des actions auprès des « mineurs dont la santé, la sécurité et la moralité sont en danger ou risquent de l’être, ou dont l’éducation ou le développement sont compromis ou risquent de l’être, et [de] participer à leur protection ». Si cela est bien fait et dans le bon esprit, c’est clairement une alternative au dérapage, à l’exclusion, puis à la répression. n

*Fabien Hennebert a été éducateur de rue (2013-2016).
Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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