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Tactique en temps de crise révolutionnaire, Florian Gulli et Aurélien Aramini

La révolution qui embrase la Russie en 1905 est pour Lénine une « révolution bourgeoise ». Quelle tactique adopter à partir de cette analyse ? La révolution sera-t-elle conduite par la seule bourgeoisie ? Quel rôle doit tenir le prolétariat ? Doit-il rester en dehors des combats au motif qu’il vise une révolution, non pas bourgeoise, mais socialiste ? Ou doit-il combattre l’autocratie en soutenant la révolution bourgeoise ? Pour Lénine, la révolution bourgeoise doit être un objectif du Parti social-démocrate. Mais, écrit-il, il faut cesser de penser, en ce début de XXe siècle, que la bourgeoisie est encore une force révolutionnaire. La république démocratique n’a de chance de voir le jour que si elle est portée par une « révolution populaire », une insurrection du prolétariat allié à la paysannerie.

La révolution démocratique est bourgeoise. Le mot d’ordre de partage égalitaire, ou de terre et liberté, mot d’ordre le plus répandu dans les « masses paysannes » ignorantes et asservies, mais qui cherchent passionnément la lumière et le bonheur, est bourgeois. Mais nous, marxistes, nous devons savoir qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir pour le prolétariat et pour la paysannerie d’autre chemin vers la liberté véritable que celui de la liberté bourgeoise et du progrès bourgeois. Nous ne devons pas oublier que pour rendre le socialisme plus proche, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir aujourd’hui d’autre moyen qu’une entière liberté politique, qu’une république démocratique, que la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. En notre qualité de représentant de la classe d’avant-garde, de la seule classe révolutionnaire, révolutionnaire sans réserve, sans hésitation, sans coup d’œil en arrière, nous devons poser devant le peuple entier les problèmes de la révolution démocratique, avec le plus d’ampleur, de hardiesse et d’initiative possible. Les amoindrir, c’est en matière de théorie faire du marxisme une caricature, le dénaturer à la manière des philistins1 ; dans la politique pratique, c’est abandonner la cause de la révolution entre les mains de la bourgeoisie qui se détournera inévitablement de l’accomplissement conséquent de la révolution.

1. Philistins, ici « ignorants ».

Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie
dans la révolution démocratique
(1905)
Œuvres complètes, tome 9, Éditions sociales, Paris,
Éditions du progrès, Moscou, 1966, pages 110-111.

Une révolution populaire
Élaborer une tactique, c’est d’abord identifier les différentes forces sociales en présence ainsi que leurs intérêts objectifs, afin d’essayer de prévoir, autant que faire se peut, leur comportement au cours de la révolution. Quelles sont les forces opposées à l’autocratie féodale du tsar ? Le prolétariat, la bourgeoisie et les masses paysannes. Lénine propose, comme tactique de la social-démocratie, l’alliance des ouvriers et des paysans. Et s’oppose vigoureusement à une seconde tactique proposée dans le parti par les mencheviks1 qui, en raison d’une méfiance à l’égard de la paysannerie, préconisent l’alliance du prolétariat avec « les maîtres économiques du monde », la bourgeoisie capitaliste.
Lénine justifie sa tactique en s’appuyant sur l’analyse des intérêts objectifs des différentes forces sociales. La bourgeoisie ne veut pas la fin du tsarisme mais seulement des réformes, en vue d’une Constitution libérale et monarchiste. À aucun moment, elle ne propose d’en finir avec le tsarisme pour établir la république démocratique. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie craint la montée en puissance du prolétariat au cours de la révolution. « Il est avantageux pour la bourgeoisie, écrit Lénine, de s’appuyer sur certains vestiges du passé contre le prolétariat, par exemple sur la monarchie, l’armée permanente, etc. ». Pas question donc de supprimer intégralement le tsarisme, de faire la révolution jusqu’au bout. L’armée du tsar pourrait être utile à la bourgeoisie pour écraser une révolution menaçant ses intérêts.
La révolution bourgeoise aura quelque chance de succès qu’en tant que « révolution populaire », alliance des ouvriers et des paysans. Bien sûr, il existe toutes sortes de paysans aux intérêts divers ; des riches, des pauvres, des petits-bourgeois, des exploitants, des salariés. Mais Lénine pense que les intérêts de toutes ces catégories sont identiques, à ce mo­ment, et convergent avec ceux du prolétariat. Et il est évident que « l’unité de volonté » d’aujourd’hui est vouée à se dissoudre, dès après la chute du tsarisme. Mais peu importe, la tâche actuelle est de mettre un terme à l’autocratie. La bonne tactique est celle qui saisit le moment précis où les intérêts des grandes masses se mettent à converger dans une direction émancipatrice.

Une révolution démocratique et bourgeoise
Les mots d’ordre de la révolution qui fait vaciller le pouvoir tsariste durant l’année 1905 sont « bourgeois ». Ainsi en est-il de la revendication majeure des « masses paysannes ignorantes et asservies » : « la liberté et la terre ». Le mot d’ordre « La terre » vise à la destruction du régime féodal de la propriété, « cela veut dire compter non sur un accord des paysans avec les seigneurs terriens, mais sur l’abolition de la grande propriété foncière » (Lénine, Le Prolétariat et la paysannerie, in Œuvres complètes, t. X, p. 33). Le mot d’ordre « La liberté » est lui aussi bourgeois, c’est-à-dire antiféodal et démocratique car il « signifie l’élection des fonctionnaires et des administrateurs dirigeant les affaires de l’État et de la société […] la suppression complète de tout pouvoir d’État qui ne dépendrait pas entièrement et exclusivement du peuple, qui ne serait pas élu par ce dernier, qui ne serait pas responsable devant lui, qui ne serait pas révocable au gré du peuple » (ibid.).
Cependant, ce n’est pas parce qu’elle est « bourgeoise » que la révolution de 1905 s’oppose aux intérêts des classes opprimées : elles ont en effet tout à gagner de la liquidation du pouvoir tsariste. En premier lieu, les libertés politiques et le parlementarisme, sans lesquels la diffusion des idées du Parti social-démocrate est entravée. Pour cette raison, le prolétariat doit non seulement prendre part à cette révolution mais il doit être à son avant-garde afin qu’elle s’accomplisse pleinement, c’est-à-dire qu’elle détruise intégralement le régime féodal et instaure la démocratie : « La révolution bourgeoise est précisément une révolution qui balaye de la façon la plus décidée les vestiges du servage (qui comprennent non seulement l’autocratie, mais encore la monarchie), et assure au mieux le développement le plus large, le plus libre et le plus rapide du capitalisme » (Deux tactiques…, op. cit.).
Mais la révolution bourgeoise ne constitue qu’une étape nécessaire vers la révolution socialiste qui est une lutte contre la domination du capital. Lénine insiste sur le fait que « celui qui n’a que ses bras sera toujours l’esclave du capital, même dans une république démocratique, même si la terre appartient au peuple entier. L’idée de ’’socialiser’’ sans socialiser le capital, d’égaliser la jouissance du sol en régime capitaliste, en régime de production marchande, n’est qu’une illusion » (Le Prolétariat et la paysannerie, op. cit., p. 34). L’horizon qui commande la tactique défendue par Lénine est donc bien la lutte « contre la domination du capital » ; mais, pour abolir la domination du capital, il faut qu’ait eu lieu préalablement la révolution bourgeoise abolissant la domination féodale et l’autocratie. Au cours de cette étape nécessaire de l’émancipation des classes opprimées, le prolétariat allié aux masses paysannes doit jouer un rôle décisif pour que cette révolution soit portée à son terme, ce que la bourgeoisie libérale russe ne fera justement pas.

La dictature démocratique
Une fois identifiées les forces susceptibles de renverser le tsarisme : les ouvriers et les paysans, une fois défini l’objectif politique : la république démocratique, il reste encore à déterminer les moyens à mettre en œuvre pour parvenir à cette fin. Pour Lénine, il s’agit de « la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». Il complète la formule « dictature du prolétariat », aboutissement de la lutte des classes pour Marx, pour l’adapter au contexte de la Russie de 1905, largement paysanne.
Qu’est-ce que la dictature ? La notion vient des Romains. Le dictateur était un magistrat auquel on accordait les pleins pouvoirs, pour un temps limité, afin de mettre un terme à une situation d’urgence menaçant la république. La dictature désigne donc un pouvoir illimité fondé sur la violence. L’exercice de ce pouvoir n’était légitime que dans une situation exceptionnelle, lorsque la république était menacée.
Pourquoi choisir un tel moyen d’action ? Ne vaudrait-il pas mieux suivre la voie pacifique du dialogue et de l’action parlementaire ? Cette alternative – dictature ou discussion – est abstraite. Lénine écrit en pleine guerre civile et non dans une société en paix. Il ne cesse de le répéter : « Le gouvernement n’a-t-il pas déjà commencé lui-même la guerre civile en fusillant partout en masse des citoyens paisibles et sans armes ? » (Deux tactiques… op. cit.). La situation ne laisse pas le choix des moyens d’action. Rester désarmé, c’est s’offrir, impuissant, à la violence de l’autocratie, c’est faire triompher le tsar. L’état d’exception est précisément celui où il n’est plus possible d’échapper à la violence. Refuser la violence révolutionnaire, c’est permettre la violence de la réaction féodale.
Ce qui distingue cette dictature de celle de Nicolas II, c’est qu’elle est « une dictature démocratique ». Expression paradoxale. Une dictature est démocratique lorsqu’elle est exercée par la majorité contre la minorité, ici par les ouvriers et les paysans contre le système tsariste. Le mot « dictature » désigne un mode d’exercice du pouvoir et non le nombre de ceux qui l’exercent.
Le « manifeste d’octobre » signé par le tsar et la formation des premiers soviets à la fin de l’automne 1905 pouvaient laisser présager une victoire prochaine du prolétariat et de la paysannerie. Il n’en sera rien, car la révolution de 1905 va être suivie d’une réaction particulièrement violente sous l’égide de Stolypine (1862-1911), Premier ministre du tsar, que Lénine qualifiera de « pendeur en chef ». n

Notes de La Revue du projet

1. Les « menchéviks » constituent une fraction du Parti ouvrier social-démocrate de Russie qui s’est divisé en 1903 en « menchéviks » (« minoritaires ») et en « bolchéviks » (« majoritaires »).

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016

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