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Les droits des femmes contre les extrêmes droites, Suzy Rojtman*

Les droits des femmes sont à l’heure actuelle un enjeu particulier pour les extrêmes droites, notamment le Front National. Pourquoi ?

 Nonna Meyer, directrice de recherche émérite au CNRS, analyse l’électorat du Front National. On retrouve son argumentation notamment dans un article du Monde de décembre 2015. Elle constate que pendant très longtemps les femmes ont voté moins que les hommes pour le parti d’extrême droite. Et cela se retrouve pour ses homologues européens.

Nonna Meyer en analyse les raisons : les femmes, qui occupent moins souvent que les hommes des emplois manuels, sont moins confrontées à la concurrence internationale ; elles seraient moins tolérantes à la thématique xénophobe. Le facteur religieux joue pour les plus anciennes « imprégnées de valeurs chrétiennes universalistes », le féminisme pour les plus jeunes qui rejettent la vision traditionnelle des femmes véhiculée par les extrêmes droites. De plus l’usage de violences physiques dont font preuve les extrêmes droites, déplairait particulièrement aux femmes. Puis elle cite les chiffres : en 1988, le vote des femmes en faveur du FN était de 7 points inférieur à celui des hommes, 6 en 1995 ; en 2002, l’écart était encore de 6 points ; en 2007, de 3 points. Il s’est encore réduit depuis : il n’était plus que de 2 points en 2012, année où, pour sa première candidature présidentielle, Marine Le Pen a augmenté d’un point le score record de son père en 2002, avec 17,9 %. Mais tout ceci n’est pas encore stabilisé : de nouveau de 5 à 8 points d’écart entre le vote des femmes et celui des hommes pour le FN aux européennes de 2014 et 4 points au 1er tour des régionales de 2015. Voilà où est l’enjeu : le vote des femmes sera décisif. Car on l’a bien vu aux dernières régionales : si le FN fait de très bons scores au premier tour, il achoppe au second car il ne peut nouer aucune alliance électorale. La solution pour lui est donc d’élargir son électorat.

Le fait de capter l’électorat féminin fait partie de l’enjeu plus général de la dédiabolisation, depuis que Marine Le Pen a accédé à la présidence du Front National au congrès de Tours en 2011 : on n’entend plus le FN proférer d’insultes antisémites, il condamne la mondialisation néolibérale, « défend » les ouvriers, les oubliés, les femmes. Il va jusqu’à draguer les jeunes de banlieue. Il prétend respecter les institutions démocratiques, accueillir normalement les journalistes, etc. Mais, tous les analystes politiques le disent et la réalité le montre : le fond est resté le même : anti-immigration par le biais notamment de l’instrumentalisation de la laïcité, de la préférence ou priorité nationale, xénophobe, anti-social, antiféministe, lesbophobe, homophobe.

Un discours ambigu, à géométrie variable
Marine Le Pen a bien perçu que si elle veut accéder au pouvoir, elle ne peut plus servir la même « soupe » que son père, tout du moins à première vue. Notamment sur les femmes. Marine Le Pen s’appuie sur son image de femme moderne, qui travaille, divorcée. Elle se dit presque féministe. Mais, en dehors des déclarations de façade citant Simone de Beauvoir et Olympe de Gouges, quand on y regarde de plus près, le discours est ambigu et à géométrie variable.
En 1996, Jean Marie le Pen déclarait que le corps des femmes ne leur appartenait pas, qu’il appartenait autant à la nature qu’à la nation. Inaudible dans la France actuelle où 75 % de la population est pour l’avortement (sondage IFOP de 2014). Marine le Pen adapte donc son discours. Elle ne serait pas contre l’avortement mais…
Le 15 février 2011, lors d’une interview à La Croix, elle prône le déremboursement de l’avortement.
Dans le programme présidentiel de 2012 elle réclame la « liberté de ne pas avorter », comme si on obligeait quiconque à le faire. Elle préconise aussi l’adoption prénatale, ce qui paraît stupéfiant pour quelqu’un qui prétend combattre fermement la gestation pour autrui. Elle déclare le 5 avril 2012 à Sciences Po « Je suis attachée à cette loi alors que beaucoup de personnalités et d’adhérents y sont opposés ». Mais elle parle « d’avortement de confort », considérant que des femmes emploient l’avortement comme moyen de contraception. Elle avance un argument financier aussi disant que certaines personnes renoncent à se soigner faute de remboursement alors que l’on rembourse l’avortement. Bref les obstacles que dresse le FN contre l’application de la loi sur l’avortement rendraient ce dernier impossible à pratiquer.

En ce qui concerne l’emploi, on assiste aussi à des déclarations démagogiques contre le temps partiel contraint, contre le fait que les femmes seraient une variable d’ajustement pour les multinationales, contre la grande distribution qui malmène ses salariés. Mais au chapitre des solutions, des mesures concrètes, on est renvoyé sans plus de précision au programme de 2012 (interview sur BFM le 16 octobre 2016). Celui-ci, dans un chapitre intitulé « Soutien aux familles et politique nataliste » préconise un revenu parental, payé 80 % du SMIC, qui pourrait donner un statut, un droit à la retraite aux femmes qui sont malmenées par les multinationales. Ce statut serait un rempart contre la précarité. C’est la seule mesure préconisée.
Le FN nous ressort ici une vieille recette : toutes les études montrent que ce sont les femmes qui prendraient ce revenu parental qui risque de les écarter durablement du marché du travail, et donc de brider leur autonomie financière.

Le FN s’exprime aussi sur les violences faites aux femmes. Voilà ce que dit Marine Le Pen dans L’Opinion du 13 janvier 2016, peu après les agressions de Cologne, en parlant des migrants :
« [...] En revanche, qu’ils agissent comme des criminels (viol et tentative de viol sont des crimes, ne l’oublions pas), qu’ils s’affranchissent des règles essentielles de nos sociétés occidentales, et qu’ils méprisent ouvertement les droits des femmes, me préoccupent grandement. »
Et plus loin : « Le droit à l’intégrité corporelle, de quelque sexe que l’on soit, est un droit parmi les plus essentiels. Ce droit est aujourd’hui attaqué pour nombre de femmes. Que la barbarie puisse s’exercer de nouveau à l’encontre des femmes, du fait d’une politique migratoire insensée, me remplit d’effroi. » Ces paroles laissent largement supposer que les auteurs de violences sont exclusivement les immigrés. Ceci est déclaré au mépris des résultats de l’Enquête nationale sur les violences à l’encontre des Femmes en France de 2000 qui montre bien que les violences ont lieu dans toutes les classes de la société.

L’impasse totale est faite sur la famille qui est le premier lieu des violences. Évidemment, ceci est difficile quand le programme de 2012 proclame : « Institution irremplaçable, la famille est la cellule de base de la société ». D’ailleurs Marie-Christine Arnautu, vice-Présidente (suspendue pour son soutien à Jean Marie Le Pen) mais toujours députée européenne, n’a pas hésité à affirmer dans un communiqué de presse le 25 novembre 2014, à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes : « Les gouvernements de François Hollande, comme ceux de Nicolas Sarkozy précédemment, n’ont eu de cesse de disloquer toujours plus la cellule familiale, alors que la crise des familles est la première cause de ces violences. »

Enfin, les déclarations homophobes et lesbophobes qui existaient antérieurement de la part du FN ne sont plus de mise. Le discours du FN semble s’être modernisé. En outre Marine Le Pen s’est bien gardée de participer aux manifs anti mariage pour tous. Elle estime qu’elle n’a pas à « battre le pavé » pour revendiquer (interview du 16 octobre à BFM). Mais sa nièce, Marion Maréchal Le Pen et Bruno Golnish ne sont visiblement pas de cet avis. Cependant, le programme présidentiel de 2012 est clair : la famille c’est exclusivement l’union d’un homme et d’une femme en vue d’accueillir des enfants. Nés d’un père et d’une mère précise le site. Le FN est opposé à tout mariage entre lesbiennes ou gays et à l’adoption. Au-delà du changement de ton, les positions de fond sont restées les mêmes.
Si l’on regarde du côté du parlement européen ce que votent les député-e-s FN, le tableau est édifiant : elles et ils ont voté contre le rapport Estrela (déc. 2013) qui était une proposition de résolution du parlement européen sur la santé et les droits sexuels et génésiques provenant de la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres, contre le rapport Zuber (mars 2014) et contre le rapport Tarabella, émanant de la même Commission (mars 2015). Tous ces rapports étaient plutôt assez progressistes sur les droits des femmes.

On ne peut faire un article sur les extrêmes droites et les droits des femmes sans évoquer brièvement la « Manif pour Tous » qui s’est manifestée à nouveau le 16 octobre. Celle-ci veut peser sur les candidats à la présidentielle. Son credo actuel est de dénoncer les « offensives contre la famille ». Elle dénonce la Procréation médicalement assistée (PMA), « PMA sans père » c’est-à-dire pour les femmes célibataires et les couples de lesbiennes. Découvrir que vivre sans père est très handicapant fera sans doute très plaisir au 1,28 million de familles monoparentales dont le parent est la mère ! (chiffre INSEE 2011).
La « Manif pour Tous » dénonce aussi la gestation pour autrui en utilisant (comme le fait le FN) les mêmes arguments que les féministes : dénonciation de la marchandisation des corps des femmes, de leur instrumentalisation. Mais elle ne le fait pas avec une vision émancipatrice. Elle le fait avec pour but de rétablir la famille traditionnelle : une famille nucléaire bien sûr hétérosexuelle, sans violences en son sein, sans divorce, pas recomposée, pas monoparentale. Avec chacun et chacune à sa place : madame au foyer à élever les enfants et monsieur gagne-pain dehors. Un rêve réactionnaire hors du temps…
En vue de la prochaine présidentielle, il est crucial de dénoncer ce grand bluff : malgré le changement de discours, malgré la captation des arguments féministes, les extrêmes droites ne défendent pas les droits des femmes. n

*Suzy Rojtman est porte-parole du Collectif national pour le droit des femmes (CNDF).

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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