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L’art délicat de l’interview

Les interviews occupent aujourd’hui une place centrale dans les programmes d’information des grands média. Dans les matinales des radios généralistes, dans les journaux télévisés des principales chaînes, et naturellement dans les média d’information en continu, elles font figure de produit d’appel annoncé en ouverture des journaux, elles en constituent souvent une pièce de choix. Capables de « doper » l’audience d’un programme, elles sont
à ce titre l’objet d’une concurrence farouche – surtout quand il s’agit d’une célébrité, ou d’une personnalité dont on attend un scoop ou des révélations en « exclusivité ». Souvent conçues, présentées et interprétées comme des affrontements, ou des performances –  d’acteurs ? –, elles participent à la personnalisation de la politique, et à la spectacularisation de l’information. Omni­présentes, les interviews semblent même se substituer de plus en plus à d’autres productions journalistiques, notamment le reportage ou l’enquête.

L’interview, un objet médiatique non identifié
L’objectif premier de l’interview, en tout cas tel qu’il est enseigné dans les écoles de journalisme, est de recueillir et de transmettre la parole originale d’un individu dont on estime que les propos peuvent avoir une valeur informative pour les lecteurs, auditeurs et/ou téléspectateurs. À la différence de l’interview conduite par un chercheur en sciences sociales, l’interview « médiatique » est par définition publique, et doit en quelque sorte se suffire à elle-même  ; les propos recueillis par l’intervieweur ne sont pas destinés à ce dernier afin qu’il produise dans un second temps une information. Une interview peut faire l’objet, par la suite, de commentaires, d’analyses, de reprises partielles, etc. Cela ne change toutefois rien au fait que le rôle de l’intervieweur n’est pas de se comporter en simple récepteur passif de la parole de l’interviewé, mais d’être un acteur dans un exercice qui est, en dernière analyse, un dialogue. Un dialogue asymétrique dans la mesure où l’information est la parole de l’interviewé tandis que celle de l’intervieweur n’a pas de valeur informative, mais un dialogue tout de même.
L’intervieweur est donc pris dans une tension entre, d’une part, un effacement devant les propos de l’interviewé, qui seront la seule « valeur ajoutée » de l’exercice et, d’autre part, un interventionnisme destiné à « peser » sur le contenu de l’interview. En d’autres termes, si un interviewer « omniprésent » empêche, par définition, la production d’un réel contenu informatif, un interviewer « absent » s’interdit de construire un objet médiatique original, et donc une information digne de ce nom.

Des interviews à géométrie variable
C’est ici, si l’on peut dire, que les problèmes commencent. Et ils sont de plusieurs ordres. En premier lieu, on constate que l’équilibre entre l’absence et l’omniprésence est rarement trouvé, du moins chez les intervieweurs « vedettes » des grands média, et que le curseur se déplace davantage en fonction du statut de l’interviewé que de la personnalité de l’intervieweur. En d’autres termes, même si les intervieweurs ne sont pas interchangeables (nous y reviendrons), on constate chez la plupart d’entre eux une propension à être, comme le rappelle la double « une » du no 21 de Médiacritique(s), « dur avec les faibles » et « faible avec les puissants ».
Précisons ici que les qualificatifs « faibles » et « puissants  » ne traduisent pas un jugement subjectif porté sur la personnalité ou les opinions des invités eux-mêmes, mais font référence à leur position dans les rapports de forces politiques, économiques, sociaux, idéologiques. Et cette position joue un rôle déterminant, pour les interviewés, dans leur rapport aux média et dans leur capacité à y trouver leur place et y tenir un discours. Mais ceux qui font profession de les recueillir et de les faire entendre ne se soucient guère de favoriser et de faciliter la parole des « faibles » ou des voix discordantes.
Dans notre contribution au numéro d’octobre de La Revue du projet, nous soulignions ainsi les différences de traitement, de la part d’un interviewer de BFM-TV, entre un sociologue hostile à la loi Travail et un représentant d’un syndicat policier, et ce sur le même plateau à seulement quelques minutes d’intervalle. Les exemples ne manquent pas, comme ces interviews à géométrie variable de Patrick Cohen sur France Inter qui, s’il n’hésite pas à malmener certains de ses invités, est à l’inverse particulièrement conciliant avec d’autres. Ainsi, le 27 juin dernier, Patrick Cohen, assisté de Thomas Legrand, harcelait littéralement Cécile Duflot au sujet de la consultation sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes « Le peuple a parlé, vous avez perdu » ; « Vous auriez préféré que le périmètre [de la consultation] soit taillé pour le non ? »  « Votre truc, là, c’est “pile je gagne, face tu perds” » (sic) ; etc. Au point que la responsable écologiste a fini par faire la remarque suivante à l’intervieweur de France Inter : « Je vous écoute tous les matins et, c’est bizarre, vous n’utilisez pas tout le temps le même ton. » Vérification faite le lendemain, avec l’accueil réservé à Alain Juppé qui, alors qu’il refusait de répondre à une question concernant Patrick Balkany, n’a pas subi les assauts de Patrick Cohen, ce dernier se contentant de… changer de sujet en donnant la parole à un auditeur. Alain Juppé n’en demandait pas tant.

Valoriser l’information ou l’intervieweur ?
Logique de concurrence aidant, les grands média, à l’image des radios généralistes, diffusent leurs interviews politiques à peu près aux mêmes heures et reçoivent, à tour de rôle, les mêmes invités. Dès lors, la personnalité de l’intervieweur, que d’aucuns appelleront son « style », de même que sa « popularité », sont de plus en plus des « arguments de vente », au détriment du contenu informatif lui-même.
On louera ainsi « l’impertinence » de X, le « sérieux » de Y ou encore la « précision » de Z, et l’on décernera chaque année le prix du « meilleur interviewer politique ». Les intervieweurs sont peu à peu devenus de véritables vedettes que les grands média s’arrachent à prix d’or sur le marché des transferts, troquant leur identité éditoriale contre la valorisation de journalistes-marques et abolissant, entre autres, les frontières entre média privés et service public de l’information.
La rentrée 2016 aura été l’occasion de le vérifier une fois de plus, avec une activité particulièrement intense sur le marché des transferts, et le passage remarqué de Jean-Michel Aphatie d’Europe 1 à France Info, la nouvelle chaîne publique d’information en continu. Jean-Michel Aphatie, transféré en 2015 de RTL à Europe 1, connu notamment pour ces célèbres diatribes à propos de l’argent public, toujours trop — et mal — dépensé :  on s’étonne de sa soudaine passion pour le service public, mais aussi de la soudaine passion du service public pour Jean-Michel Aphatie. Un étonnement naïf si l’on observe attentivement, d’une année sur l’autre, le mercato des médiacrates (qui ne concerne pas que les intervieweurs). À chaque rentrée, c’est à un véritable ballet que l’on assiste, à la fois source et symptôme d’une tendance générale à l’homogénéisation des formats et des contenus médiatiques. L’inter­vieweur-vedette, qu’il s’appelle Nicolas Demorand, Yves Calvi ou Léa Salamé, peut passer sans encombre d’une station de radio à l’autre, du privé au public (ou l’inverse), sans que cela influe sur leur façon de conduire leurs interviews. D’ailleurs, ces intervieweurs-vedettes sont aussi bien souvent des présentateurs-vedettes, comme si ce qui importait était d’abord la notoriété de l’intervieweur, avant son savoir-faire, et, dans un jeu de miroir délétère pour l’information, sa capacité à se faire valoir plutôt qu’à s’effacer derrière son invité.

L’intervieweur-éditorialiste
Enfin, le troisième problème majeur, qui découle des deux premiers, est le statut de plus en plus ambigu des intervieweurs qui, tout en prétendant être là pour « faire parler » leurs invités, se comportent en réalité comme des éditorialistes. Une ambiguïté malsaine dans la mesure où elle n’est pas assumée ; et, sous couvert de questions empreintes d’une fausse neutralité ou de « bon sens », nombre d’intervieweurs contribuent à diffuser et/ou reproduire les clichés et les idées dominantes. La façon dont le responsable de la CGT Philippe Martinez a été (mal)traité lors de nombreuses interviews durant le mouvement contre la loi Travail en a fourni une éclatante et déplorable illustration. Mais ces exemples récents ne sont malheureusement ni nouveaux ni isolés. Qu’ils accompagnent docilement leurs invités ou qu’ils se confrontent parfois violemment à eux, les intervieweurs sont ainsi devenus de véritables acteurs du débat public, tout en jouant de leur statut de journaliste alors qu’ils ont renoncé à la vocation principale de l’interview : contribuer à la formulation d’une parole originale et donc à la production d’un contenu informatif. C’est ainsi que l’intervieweur-éditorialiste s’est imposé comme une figure centrale dans les média, alors que l’exercice auquel il s’adonne s’avère être de plus en plus éloigné du journalisme. n

*Ce texte est une reprise, légèrement modifiée, de l’introduction du dossier « L’art délicat de l’interview », publié dans le no 21 de Médiacritique(s) (oct.-déc. 2016).

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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