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Pour un engagement politique et institutionnel sur la santé et le travail, Annie David*

L’organisation du travail joue un rôle décisif dans la préservation de la santé des salariés. Le législateur doit s’emparer de cette question et créer les conditions d’un travail émancipateur.

Depuis des décennies, nous ne cessons de parler de l’emploi, ce qui est justifié du fait de la tragédie du chômage, mais ce faisant, nous négligeons le travail. Nous nions ce qu’il apporte aux femmes et aux hommes qui l’exercent. Le travail peut et doit être facteur de santé. Une santé entendue comme la capacité des individus à agir, tant sur le plan économique en produisant que sur le plan social ou sociétal en s’affirmant dans la société. Or, en individualisant les relations dans l’entreprise et en limitant le sens du travail, lu au travers du seul prisme de la production économique court-termiste, on a laissé se développer mal-être et souffrance au travail. Et ce d’autant plus que nos concitoyennes et nos concitoyens s’impliquent sincèrement dans leur travail. Cela explique la forte productivité observée en France, mais exige en retour la reconnaissance du travail accompli, rarement satisfaisante. Et, par ricochet, les difficultés nées de ce manque de reconnaissance et de la perte de sens au travail ont des conséquences économiques, sociales et politiques.
Sur le plan économique d’abord, on décompte un coût direct lié aux maladies professionnelles et aux accidents du travail. Ainsi, les accidents du travail seuls conduisent à ce que la Sécurité sociale finance 37,5 millions de jours en équivalents temps plein (ETP). Surtout, le mal-être et les mauvaises organisations du travail créent bon nombre des atteintes à la santé : accidents corporels, infarctus, dépressions et autres maux qu’il est difficile de faire reconnaître en tant que maladies professionnelles. Au-delà du coût sur la santé et sur notre système de protection sociale, un autre coût économique est à faire valoir, celui lié à l’activité de l’entreprise. Dans l’économie actuelle, l’implication des salariés et leur motivation sont des facteurs primordiaux de compétitivité et d’innovation. Or, si l’on néglige la ressource principale de l’entreprise, à savoir les salariés, c’est la santé économique de l’entreprise et du pays qui est mise à mal.

Repenser l’intervention des pouvoirs publics dans l’entreprise
Dans un contexte où nous combattons le chômage et cherchons à créer de la croissance, nous ne pouvons négliger le travail et la manière dont il est organisé dans les entreprises. D’autant que les tensions nées du travail ne disparaissent pas sitôt passé la porte de l’entreprise et ont des conséquences sociales et politiques, contribuant à la distension du lien social, à l’isolement, aux incivilités. Aussi, les enjeux liés à la reconnaissance du travail dépassent largement le cadre de l’entreprise. Ils invitent à repenser la manière dont les pouvoirs publics interviennent sur ces questions, ils les invitent à ouvrir plus largement la porte des entreprises. D’abord, l’intervention des préventeurs doit être revue pour prendre en compte les maladies d’ordre psychique ; à ce jour, sur 50 000 maladies professionnelles reconnues par an, seules 300 le sont au titre de maladies psychiques. La reconnaissance du syndrome d’épuisement professionnel serait en cela une avancée intéressante, car ce que montre le développement des maladies psychosociales ou des atteintes musculosquelettiques, c’est bien que l’organisation du travail, plus que sa nature, peut être à l’origine de souffrances.
Au-delà des préventeurs et des intervenants traditionnels (syndicats, médecins du travail, employeurs), il convient d’impliquer les pouvoirs publics sur ces questions. Il s’agit de réfléchir à la manière de reconnaître le travail réel, y compris au niveau législatif, de le faire entrer dans le débat politique et de le reconnaître comme un enjeu de performance collective et un enjeu social. Prenons l’exemple de la mise en place de la tarification à l’activité (T2A), décision hautement politique, et de ses effets sur le travail des infirmières et des infirmiers. En ne prenant en compte que la valeur économique de l’acte médical, on omet les nécessaires temps de transmission, les coopérations entre collègues, la prise en charge relationnelle des patients. Outre les contraintes de temps, les infirmières et les infirmiers sont soumis à une perte de sens de leur travail, car elles et ils n’ont plus la possibilité de l’effectuer correctement et finalement, comme tant d’autres salariés du secteur privé qui ont le sentiment d’un travail « ni fait, ni à faire », elles et ils y laissent leur santé ! C’est bien pour cela qu’il est temps de s’emparer de la question du travail : les décisions politiques ne doivent pas aboutir à dégrader les conditions de vie de nos concitoyennes et de nos concitoyens, ni la cohésion sociale, ni même la santé publique ! L’effet sur la collectivité justifie bien que nous nous mobilisions pour replacer la question du travail au centre des préoccupations politiques.
Par ailleurs, avec l’essor du numérique, il me semble nécessaire également de remettre du collectif dans les organisations de travail et de les repenser, notamment les techniques de management actuelles qui ne s’intéressent qu’à l’atteinte d’objectifs, guidés par les gains financiers souhaités et sans considération de l’état dans lequel elles laissent les ressources, qu’elles soient humaines ou naturelles. Si les femmes et les hommes politiques interviennent sur l’influence du travail dans le développement durable, comment ne pas intervenir sur son effet sur la santé des salariés ?
Pour conclure, je dirais qu’il est impératif aujourd’hui de reconnaître le travail comme un levier potentiel de santé, de lui reconnaître son rôle émancipateur, garant du lien social et créateur de valeur, tant sur le plan économique que social ! Il nous revient de manière impérative aussi de comprendre ce qu’est et ce que peut être le travail, comprendre le décalage entre le travail réel et le travail prescrit. Comprendre la différence entre qualité, quantité, performance professionnelle, sans la confondre avec la performance économique, le déni du travail bien fait, la précarisation subjective, au-delà de la précarisation réelle, qui déstabilise et malmène les salariés. Il est temps enfin de s’interroger sur la dévalorisation du travail par la financiarisation de notre économie, sur le travail humain qui doit être au centre du développement social, alors qu’il est devenu la variable d’ajustement ! L’engagement politique et institutionnel doit être au rendez-vous des questions d’organisation du travail, qui est en cause dans les souffrances au travail subies par tant de femmes et d’hommes chaque jour ; ces souffrances doivent être résolues en mettant autour de la table une grande variété d’acteurs, y compris politiques.

*Annie David est sénatrice (PCF) de l’Isère. Elle est membre de la commission des affaires sociales.
La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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