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Une égalité réelle encore à gagner, Roland Pfefferkorn*

C’est au cours de la seconde moitié du XXe siècle que la lente marche vers l’égalité entre les hommes et les femmes a commencé à modifier la situation de ces dernières à l’intérieur des formations sociales capitalistes « développées ».

Au regard de la loi, en France comme dans nombre d’autres pays, les femmes semblent à présent être les égales des hommes, ce qui était loin d’être le cas pendant très longtemps. Le droit de vote n’a été obtenu qu’en 1944, en France, quelques décennies après les campagnes menées par les féministes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, alors qualifiées de « suffragettes ».
Au cours des années 1970-1976, la seconde vague du mouvement des femmes a rendu possibles des avancées quant au droit des femmes à disposer de leur propre corps : elle a notamment permis de rendre effectif le droit à la contraception voté en France en 1967 et d’arracher la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse, votée une première fois en 1975, sous conditions et à titre provisoire pour cinq ans, définitivement fin 1979. Le mouvement des femmes a, de même, contribué à la modification des régimes matrimoniaux et parentaux. La scolarisation massive des filles, le développement de l’activité professionnelle des femmes et la maîtrise de la fécondité ont participé structurellement à la transformation des rapports entre les femmes et les hommes au cours des dernières décennies.

Cependant, des inégalités persistent dans de très nombreux domaines, dans la sphère privée comme dans l’espace public ou l’activité professionnelle (pour la France, un bilan synthétique est proposé par Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Hommes-Femmes, quelle égalité ?, Éditions de l’Atelier, 2002 ; pour une synthèse internationale, voir Isabelle Attané, Carole Brugeilles et Wilfried Rault (sous la direction de), Atlas mondial des femmes. Les paradoxes de l’émancipation, coédition Autrement/INED, 2015). Le taux d’activité des femmes est très variable selon les pays, les régions ou les catégories sociales, sans compter les freins, voire les vents contraires, qui ne manquent pas de se manifester. [...]

Depuis plus de trois décennies les femmes font les frais du tournant néolibéral, et surtout de la remise en cause des services publics et de l’État social, à trois titres. D’abord comme travailleuses de ces secteurs, tout comme leurs collègues masculins, elles font face à une dégradation de leurs conditions de travail, voire à la disparition pure et simple de leur emploi sous l’effet de la privatisation ou des mouvements de compression de personnel. Ensuite, comme bénéficiaires de certains programmes sociaux en voie de détérioration ou de disparition : disparition de certains services de « garde » des enfants dans les pays de l’Est européen, remplacement du welfare par le workfare dans plusieurs pays, etc. Enfin, comme substituts aux services publics défaillants, les femmes doivent assumer une part croissante de la prise en charge des personnes dépendantes (enfants, personnes âgées, personnes handicapées, personnes malades).

Les femmes qui sont affectées à ces travaux sont en outre de plus en plus souvent des migrantes venues de pays pauvres. Il faut donc prendre en compte, dans l’analyse des changements intervenus, cette « chaîne internationale du care », qui se traduit par l’arrivée massive de femmes venant, selon les pays de destination, du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, de Turquie, des pays de l’Est européen, d’Amérique latine ou d’Asie du Sud-Est, notamment des Philippines. Dans les pays « riches », ces femmes prennent en charge une part croissante des travaux liés aux soins, à la sollicitude et, plus largement, à l’entretien des personnes et des locaux. Elles travaillent au domicile des ménages des catégories supérieures, voire moyennes, comme femmes de ménage, baby-sitters, aides auprès de personnes âgées ou travailleuses salariées, presque toujours mal rémunérées, mais aussi dans les hôpitaux, maisons de retraite ou hôtels, sans compter celles qui vendent des services sexuels (Jules Falquet, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Brahim Labari, Nicky Le Feuvre, Fatou Sow (sous la direction de), Le Sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Presses de Sciences Po, 2010).
Les freins et les vents contraires viennent d’une part de ceux qui cherchent à brider la liberté reproductive et l’autonomie personnelle des femmes comme à encadrer leur accès à l’éducation, à la formation et à l’emploi. D’autre part, certains milieux libéraux, qui se présentent parfois comme « postféministes » et qui s’appuient sur l’idée que l’égalité serait d’ores et déjà advenue, se dressent plus particulièrement contre l’émancipation des femmes du monde populaire. À les entendre, les luttes féministes auraient porté leurs fruits et les inégalités statistiques que l’on peut encore constater entre les hommes et les femmes seraient appelées à disparaître sous l’effet de l’évolution « naturelle » des sociétés occidentales. Ce présupposé leur permet de rejeter l’idée d’une lutte toujours nécessaire pour avancer vers l’égalité.
De tels points de vue sont exprimés dans les magazines ou sur les plateaux de télévision, parfois avec une rhétorique explicitement sexiste, le plus souvent de manière insidieuse. Les inégalités résiduelles ne seraient plus qu’anecdotiques ou alors ne concerneraient que le monde populaire et plus précisément les populations originaires de pays à tradition musulmane, un ailleurs globalement considéré comme rétrograde ou barbare. Cette racisation du sexisme s’effectue principalement en considérant les violences sexistes comme spécifiques aux groupes stigmatisés et comme relevant du culturel. Cette forme d’antiféminisme larvé s’accompagne en outre, depuis quelques années, de la montée de prises de position clairement racistes. Le « débat » politico-médiatique sur le voile conduit à réduire le sexisme ordinaire des Français « sans origine » à peu de chose, seuls les migrants originaires de contrées musulmanes, ou leurs descendants, étant, aux yeux de certains, concernés par des pratiques patriarcales insupportables (voir Nilüfer Göle, Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, La Découverte, 2015 ; l’enquête de terrain conduite de 2009 à 2013 dans vingt et une villes européennes par la sociologue Nilüfer Göle propose une mise en perspective remarquable qui bouscule les idées reçues, elle souligne la diversité et la complexité des pratiques ; voir aussi Jacqueline Heinen, Shara Razavi, « Religion et politique. Les femmes prises au piège », Cahiers du genre, hors-série,  L’Harmattan, 2012).

Le mouvement vers une égalité réelle entre hommes et femmes apparaît bien comme partiel et contradictoire, les avancées en droit et en fait étant contrebalancées par des stagnations, voire des reculs. Il suffit de penser à l’activité professionnelle des femmes au regard de celle des hommes, à la question dite de la « conciliation » entre vie professionnelle et vie familiale, à la situation des femmes dans l’espace public, dans la vie politique ou à celle des violences faites aux femmes.  n

*Roland Pfefferkorn est sociologue. Il est professeur de sociologie à l’université de Strasbourg.

Texte extrait de Genre et rapports sociaux de sexe, postface de Catherine Vidal, 3e édition revue et augmentée, coédition Page deux, Lausanne, Syllepse, Paris, octobre 2016, 148 pages [1re éd. 2012], reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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