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L’organisation du travail, la question politique centrale ? Nadine Khayi et Antoine Duarte*

« C’est là le véritable problème, le problème le plus grave qui se pose à la classe ouvrière : trouver une méthode d’organisation du travail qui soit acceptable à la fois pour la production, pour le travail et pour la consommation. Ce problème, on n’a même pas commencé à le résoudre, puisqu’il n’a pas été posé ; de sorte que si demain nous nous emparions des usines, nous ne saurions quoi en faire et nous serions forcés de les organiser comme elles le sont actuellement » (Simone Weil, La Condition ouvrière, éditions Gallimard, 1951).

Penser à nouveau le travail comme  un acte fondateur
Lorsqu’il s’agit de traiter de la question du travail, bien souvent les réponses données s’articulent autour de deux thèmes : l’emploi et le revenu. Les projets de société de la gauche politique et syndicale issus de cette manière d’appréhender le travail fondent des revendications qui s’érigent autour de trois éléments principaux : la lutte contre le chômage, la réduction du temps de travail et la hausse des salaires. Ainsi, le contenu même du travail et son organisation sont systématiquement relégués en arrière-plan dans l’élaboration des théories politiques et syndicales, au profit d’une demande d’une plus juste redistribution des richesses et d’une réalisation de soi dans le champ hors travail. Ces revendications, légitimes à bien des égards, font tout de même l’impasse sur la nature du travail, sa finalité et plus largement sa portée anthropologique.

Pouvoir se réaliser dans le travail
L’expérience vécue des travailleurs n’est que très peu interrogée, et d’aucuns réduisent le travail à un simple rapport salarial ou marchand, excluant de leur réflexion toute autre forme de travail. Or les nouvelles formes de travail, même si elles sont déstructurées, récupérées par les forces dominantes pour en extraire un profit maximum, constituent une activité dans laquelle les travailleurs peuvent vouloir se réaliser. Même si la désillusion les guette, cette situation mérite sûrement d’être examinée.
Les nouvelles modalités de travail font irruption dans le débat politique, et, aujourd’hui, le temps semble venu de faire du travail, et surtout de l’organisation du travail, une question politique centrale et irréductible. Il est urgent d’être au clair sur le fait que nous ne pouvons penser l’émancipation dans la Cité sans la penser d’abord dans le travail. Toute Cité est d’abord une Cité du travail, n’en déplaise aux défenseurs des thèses prônant sa fin (Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition ; Jérémy Rifkin, La Fin du travail).
Désormais, l’enjeu est de penser à nouveau le travail comme un acte fondateur. Pour Marx, il est l’acte fondateur de l’homme lui-même : « Le travail est la vie générique. C’est la vie engendrant la vie. » (Manuscrits de 1844). Travailler revêt donc une importance anthropologique fondamentale, car c’est une activité de production qui transforme le monde et qui peut par voie de con­séquence le rendre plus habitable. Assurément, l’avenir de la Terre comme lieu de vie de l’espèce humaine dépend de la manière dont les êtres humains travaillent (cf. Christophe Dejours, Travail vivant, tome II : Travail et émancipation ). Mais le travail est également le lieu où se matérialise l’intelligence humaine. Sans fabrication, sans production, c’est-à-dire sans travail, l’ingéniosité et la créativité humaines ne seraient que des hypothèses. C’est pourquoi, travailler n’est pas seulement fabriquer ou produire, c’est aussi transformer le monde et dans le même temps faire l’expérience de se transformer soi-même.
Le travail est donc l’activité privilégiée pendant laquelle le sujet humain rencontre la nature ou le réel ; de cette rencontre résulte « l’œuvre », d’une part (correspondant plus ou moins à ce qui était prévu), et une mutation de l’individu, d’autre part. Plus concrètement, c’est dans l’expérience faite de la résistance du réel – à savoir ce qui résiste à la maîtrise par les moyens conventionnels – à son action que le travailleur est enrichi par la conscience de sa capacité à surmonter les difficultés qui se présentent à lui dans l’exercice de son travail. C’est par la confrontation à la résistance de la matière qu’il travaille que le sujet prend conscience de sa capacité à la dominer. Par conséquent, nous affirmons que le lieu de la conquête de soi, de son identité et en définitive de l’accomplissement de soi, c’est le travail !

Résister à la casse
des solidarités et des coopérations au travail

Cependant, les malheurs du travail, les souffrances vécues, le drame du chômage et les suicides sur les lieux du travail nous ont poussés à congédier, un peu trop vite, l’idée même d’une émancipation par le travail. La casse organisée des solidarités et des coopérations au travail, par l’instauration des nouvelles formes d’organisation du travail (cf. Christophe Dejours, Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale), a rendu difficile la possibilité de considérer l’organisation du travail comme un problème politique à part entière.
Il faut tout de même préciser ce qu’on entend par « organisation du travail ». Elle ne relève pas de ce qu’on appelle communément les conditions de travail (le temps de travail et les horaires, l’environnement biochimique, le contrat de travail, la distribution des bureaux, etc.).
Non, l’organisation du travail est caractérisée, d’une part, par la division technique du travail qui définit la division des tâches entre les travailleurs, les modes opératoires et, d’autre part, la division humaine du travail, mise en place pour contrôler la bonne exécution des tâches prescrites, c’est-à-dire la surveillance, la discipline, la hiérarchie, bref, les modalités de direction des entreprises. Nous pouvons aussi intégrer la division géographique du travail qui se manifeste par des délocalisations ainsi que par le recours à la sous-traitance de certaines activités permettant l’externalisation des risques. Ces trois dimensions articulées en un ensemble cohérent représentent, de facto, un modèle de la domination dans lequel est pris chaque travailleur. Partant, nous pensons que la subversion de la domination par les travailleurs eux-mêmes n’est pas envisageable si l’on escamote la question de l’organisation du travail.
Dès lors, si les problématiques liées au travail et à son organisation ne sont pas élaborées, l’action proposée se limite, assez classiquement, à intervenir sur les conditions de travail. Cette optique conduit naturellement à revendiquer une réduction du temps de travail dans le but de le partager. Nous assistons généralement à une demande de « libération du fardeau du travail » terminant d’achever toutes les potentialités émancipatrices du travail. Dans cette perspective, la liberté et l’épanouissement ne peuvent se concevoir qu’en dehors du travail. De notre point de vue, cette conception réductrice du travail empêche de penser la puissance réelle d’émancipation de ce dernier pour les individus. Elle stérilise toute possibilité de travailler sur le travail afin d’aboutir à sa transformation. À nous détourner du travail en le confinant à un lieu de supplice, nous avons renoncé à prendre à bras-le-corps le problème de l’organisation du travail.
Or, pour la gauche politique et syndicale, l’urgence semble être de réhabiliter et de tenir l’organisation du travail comme le véritable problème  (Simone Weil, La Condition ouvrière). Chercher les voies de l’action rationnelle pour la transformer semble être une des priorités pour offrir une reconstitution des liens de civilité dans la Cité. Sans ces liens reconstitués comment susciter à nouveau des résistances collectives ? L’histoire des luttes ouvrières n’est-elle pas fondée d’abord sur l’expérience des solidarités sur les lieux mêmes du travail ? Résister à ce qui casse la coopération et la fraternité dans notre société, c’est, avant toute chose, instruire politiquement la question du travail et de son organisation.

*Nadine Khayi est médecin du travail. Elle est membre de la commission Santé du Conseil national du PCF.
Antoine Duarte est psychodynamicien du travail.

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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