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Donner un avenir au travail ! Fanny Chartier, Alexandre Fleuret et Aymeric Seassau*

Le travail occupe une place centrale dans notre société. Il définit en partie notre identité personnelle et son organisation structure les différentes classes sociales et leurs relations. Sa place, tout aussi importante sur la scène politique et intellectuelle, n’est pas récente. Elle est en effet consubstantiellement liée à l’émergence progressive des sociétés industrielles. Les sociologues et les économistes s’en sont saisis, que ce soit de manière critique et subversive ou dans une logique de prescription sociale.

Le travail est une notion chargée symboliquement sur le plan politique. Son importance est bien sûr forte à gauche. Le travail a d’abord été une valeur du mouvement ouvrier. Elle passait par la mise en valeur du travailleur et par la dignité que procure le travail.
Mais force est de constater que la droite, surtout depuis la « révolution néoconservatrice », a su s’approprier la « valeur travail ». On constatera cependant que pour les conservateurs l’exaltation du travail se fait sur une base absolutiste : c’est le travail en lui-même, désincarné et total qu’il faut vénérer.
À l’inverse, la perspective de gauche (ou progressiste) pour le travail est plus complexe mais plus riche : le travail, pour qu’il ait de la valeur doit être limité et partagé. En outre, et parce que les richesses produites par le travail doivent revenir aux travailleurs, la question de la valorisation et de la finalité du travail est posée. À l’heure où certains à droite ne proposent rien de moins que le travail gratuit, ces distinctions sont essentielles. In fine, dans le projet communiste, le travail n’a de valeur que par le fait de ses acteurs et de ce qu’il produit.    
Ainsi, pour que le travail soit de nouveau perçu comme une de nos valeurs, il faudra mener et gagner, comme pour bien d’autres sujets, la bataille culturelle. Cette tâche est cependant rendue d’autant plus ardue que de nouveaux enjeux et débats émergent à ce propos. Ils ouvrent certes des potentialités et rebattent ainsi des cartes que d’aucuns auraient pu croire distribuées ad vitam æternam. Mais ces nouveaux débats sont aussi une occasion pour nos adversaires de conforter leur mainmise idéologique.
Il en va ainsi du débat sur la robotisation et de la place du travail dans le cadre de la révolution numérique. Les libéraux se sont engouffrés dans ce débat pour détricoter, avec plus moins de réussite, les conquis de la société salariale. Aux tenants du retour au XIXe siècle s’ajoutent les thuriféraires du simple progrès technique. Ils expliquent, doctement, que le travail va disparaître avec l’avènement de l’ère robotique et que poser aujourd’hui la question de son accès et donc de son partage relève d’une gageure archaïque.

Contradictions et pistes de réflexion
Poser ainsi le débat peut paraître miné mais en réalité il existe une voie pour mener la bataille culturelle : s’engouffrer dans les contradictions que ce débat engendre. C’est le sens du dossier de ce numéro : proposer résolument un projet pour libérer le travail, mais également mettre en lumière les apories du débat actuel et proposer des pistes de réflexion pour en sortir.

La première de ces contradictions se situe dans l’accès au travail. En effet, depuis maintenant plusieurs décennies, des millions d’actifs en sont privés : on compte aujourd’hui près de six millions de personnes inscrites à Pôle emploi toutes catégories confondues. À l’inverse ceux qui ont la chance de disposer d’un travail en souffrent de manière de plus en plus intense. Cette contradiction n’est pas neuve certes, mais elle prend une place singulière dans les sociétés depuis les années 1970. Elle pose sans nul doute la question de la répartition des gains de productivité et du partage du travail dans nos sociétés. Comme le rappelle Véronique Sandoval, ce partage peut se faire dans le sens du progrès social (une diminution du temps de travail encadrée par la loi avec maintien du pouvoir d’achat des travailleurs) ou au contraire dans un sens défavorable aux travailleurs (inversion de la hiérarchie des normes, négociation du temps de travail au niveau de l’entreprise entre l’employeur et les salariés, comme le propose pour partie la loi El Khomri).

La seconde contradiction repose sur le travail comme facteur de production. En effet, la demande et – du fait du statut salarial de l’immense majorité des travailleurs – le salaire demeurent les moteurs des économies dites développées. Cette contradiction est, actuellement, d’autant plus visible que l’Europe, du fait de l’austérité et de la politique d’offre exclusive, s’enfonce dans la stagnation voire la dépression économique. Dans les entreprises, la répartition de la valeur ajoutée en faveur du travail a reculé dans les années 1970. À l’inverse, la part des versements aux actionnaires a nettement progressé (via versement de dividendes, rachats d’actions, etc.). Le capitalisme financiarisé a ouvert (de la manière la plus abondante de l’histoire) les vannes du crédit, mais ses effets sont inopérants : il est assez évident qu’un nouveau compromis capital/travail est nécessaire, mais la question de son horizon reste entière.

La troisième contradiction consiste en ceci que l’entreprise capitaliste promeut la liberté du travail alors que l’organisation de celui-ci n’a jamais été aussi contrainte et intense. Le cas des autoentrepreneurs travaillant pour des plates-formes qui les mettent en relation avec des clients l’illustre parfaitement : ils sont à la fois théoriquement libres d’aménager leur temps de travail comme bon leur semble, de choisir une complémentaire santé et de cotiser par capitalisation pour la retraite en plaçant leur argent librement ; et en même temps ils sont mis en concurrence avec d’autres travailleurs de manière très violente, subissent des contraintes non encadrées par un contrat de travail, mais qui s’apparentent en fait à des contraintes salariales (commission prise par la plate-forme, location du véhicule, essence, forfait mobile, etc. qui sont obligatoires pour travailler). Ces sujets seront abordés également au travers des nouvelles formes d’organisation du travail (lean management, entreprise libérée) et nous verrons combien ce « nouvel esprit du capitalisme » menace les corps et les esprits. Trois articles de notre dossier y sont consacrés et permettront de voir, de manière théorique à l’occasion d’une illustration par un cas réel, combien le sens du travail peut être dévoyé par les organisations qui prétendent le libérer. Si le travail est source d’aliénation dans le salariat, mais aussi dans ses formes contemporaines hybrides et anciennes comme le servage, on peut donc se demander quelle voie est réellement envisageable pour émanciper le travail ? Cette question est au cœur des perspectives marxistes et se pose depuis le XIXe siècle. Elle demeure plus que jamais au cœur du projet communiste du XXIe siècle et des débats qui nous animent.

La quatrième contradiction consisterait à constater que le travail ne se résume pas à l’emploi, mais que toutes les activités humaines ne sont pas considérées comme du travail, ou en tout cas qu’elles ne peuvent pas ou ne doivent pas être reconnues comme telles. On peut alors se demander dans quelle mesure les activités humaines peuvent et doivent être reconnues comme du travail. C’est souvent à l’aune de questionnements féministes que cette contradiction est apparue : alors que les femmes ont toujours travaillé, le travail des aides familiales – ces femmes qui travaillaient hors du
salariat dans l’exploitation agricole familiale ou dans le commerce du conjoint – a longtemps été ignoré par les statistiques publiques, mais aussi par la société. Certaines activités du quotidien comme le jardinage, le bricolage ou l’entraide familiale sont également à la frontière du travail. Le travail est donc avant tout une affaire de convention politique et sociale où des activités humaines sont reconnues comme du travail et d’autres non.

Comment dépasser le salariat dans le sens du progrès social ? L’ensemble de ces contradictions nous obligent ainsi à penser le projet communiste du XXIe siècle : les perspectives politiques que nous devons proposer mais aussi les moyens d’action et les batailles à mener pour émanciper le travail.

*Fanny Chartier est responsable de la rubrique Statistiques. Alexandre Fleuret est responsable de la rubrique Lectrices/Lecteurs. Ils ont coordonné ce dossier.
Aymeric Seassau est responsable du secteur Travail, emploi, entreprises du Conseil national du PCF.  

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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