La revue du projet

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Lawrence Ferlinghetti, Francis Combes

Beaubourg vient d’accueillir une grande exposition consacrée à la Beat Generation. Un peu décevante en vérité. Ce mouvement qui a transformé la poésie, aux États-Unis mais pas seulement, n’y est sans doute pas suffisamment montré dans son contexte. Un certain esprit mondain l’emporte sur l’effort pour faire connaître. Des textes ne sont même pas traduits, tout le monde étant censé parler l’anglais, et très bien ! Reste que le coup de projecteur mis sur ce groupe d’écrivains turbulents est tout à fait justifié. Parmi les figures majeures, on peut citer des romanciers comme Kerouac (plus connu pour Sur la route que pour ses vers), ou Burroughs (l’auteur du Festin nu). Mais la Beat Generation a surtout été le fait de poètes. Les personnalités qui se sont retrouvées dans ce groupe plutôt informel et fait de liens d’amitié sont très différentes. Elles ont en commun d’avoir apporté beaucoup de liberté dans la poésie de langue anglaise, en achevant de rompre avec les modèles européens, en introduisant le langage parlé, les images de la ville moderne, l’odyssée des autoroutes, une conscience aiguë de leur époque. Mouvement profondément américain, il est en même temps celui du rejet d’un certain American Way of Life, avec la quête d’autres horizons, que l’on cherche du côté de la vie en communauté, du sexe, de l’Orient, de la drogue ou du bouddhisme… La figure majeure est celle d’Allen Ginsberg, l’auteur de Howl, un grand poème épique, dans la lignée de Whitman ou de W. C. Williams, mais qui en est l’inverse dans la mesure où c’est l’épopée d’une jeunesse en rupture de ban avec le rêve américain. Poème qui lui a valu d’être arrêté et jugé pour obscénité, en 1956, ce qui a fortement contribué à son succès. Dans cette veine épique, on peut citer un autre grand livre dont le titre en dit assez long : La Chute de l’Amérique. Mais il y a aussi chez Ginsberg une autre veine, intime, d’une audace et d’une franchise dans la confession lyrique qui n’ont guère d’équivalent.
Il faudrait citer de nombreux autres poètes. Notamment Gregory Corso, le plus fou et surréalisant de la bande, dans ses textes comme dans son comportement. Ou Gary Snyder, qui  s’est installé dans les montagnes du nord de la Californie et pratique une poésie d’inspiration écologique et zen. Ou Amiri Baraka (qui se nommait à l’époque LeRoi Jones), récemment disparu, qui fut un grand poète noir, engagé et révolutionnaire.
Lawrence Ferlinghetti, pour qui j’ai une affection particulière, est aussi l’une des figures majeures. Il fut le fondateur de la librairie City Lights, l’éditeur de la Beat Generation et l’un des acteurs de ce que l’on a nommé la Renaissance de San Francisco. Chez lui, pas de bouddhisme ni de substances hallucinogènes, mais un esprit de révolte, une simplicité et un humour toujours intacts, à 97 ans, comme en témoigne l’un de ses derniers poèmes qu’il m’a été donné de traduire, « Les oiseaux du tiers monde ». Sa poésie s’ancre à la fois dans la tradition anarchiste américaine et dans le surréalisme européen. Quand il était étudiant, il a d’ailleurs traduit Paroles de Prévert. Sa poésie est à la fois réaliste et fortement marquée par son goût pour l’irréalité, ce sens de la folie douce et contrôlée sans quoi il n’y a guère de poésie. Dans un petit livre, régulièrement remis sur le chantier, il énonce des aphorismes par lesquels il définit la poésie comme un art de l’insurrection. Par exemple : « Invente un nouveau langage que chacun puisse comprendre » ; « Escalade la Statue de la Liberté » ; « Écris un poème sans fin à propos de la vie sur Terre ou ailleurs » ; « Résiste plus, obéis moins » ; « Donne des ailes à tes poèmes et vole au sommet des arbres » ; « Aie l’esprit ouvert mais pas au point que ton cerveau se mette à couler » ; « Sors de ton placard. Il fait noir là-dedans » ; « Implique-toi dans quelque chose d’extérieur à toi-même. Sois militant pour ça. Ou extatique » ; « Réveille-toi et pisse, le monde est en feu » ; « Passe une bonne journée » !

Ils dressaient la statue
    de Saint François
    devant l’église
     Saint François
dans la ville de San Francisco
dans une petite rue adjacente
    à deux pas de l’Avenue
         où les oiseaux ne chantaient pas
      et le soleil se levait à l’heure
        selon son habitude
         et commençait juste à briller
                     sur la statue de Saint François
             où les oiseaux ne chantaient pas
   Et un tas de vieux Italiens
        étaient rassemblés tout autour
  dans la petite rue adjacente
        à deux pas de l’Avenue
   à regarder les ouvriers habiles
        qui hissaient la statue
avec une chaîne et une grue    
         et d’autres appareils
Et un tas de jeunes reporters
        bien boutonnés de haut en bas
      recueillaient les paroles
            d’un jeune prêtre
           qui étayait la statue
            avec tous ses arguments

Et pendant ce temps
                          comme aucun oiseau ne chantait
                            la Passion selon Saint François
et comme les badauds regardaient
            Saint François
           les bras grands ouverts
        sans nul oiseau perché dessus
        une jeune vierge
        très grande et très purement nue
     avec des cheveux très longs très lisses
                blond paille
        qui ne portait qu’un tout petit
nid d’oiseau
    à un endroit très existentiel
            sillonnait la foule
            tout ce temps-là
                               montant et descendant les marches
            devant Saint François
                         les yeux obstinément baissés
            et chantant pour elle-même

Lawrence Ferlinghetti, A Coney Island of the Mind et autres poèmes, traduit par Marianne Costa, éditions Maelström, Bruxelles, 2008.

La Revue du projet, n° 61, novembre 2016
 

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