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La production du territoire brésilien, Hervé Thery*

Découvertes de nouvelles ressources, poussée pionnière et volonté politique se sont conjuguées pour provoquer la formidable expansion du territoire portugais.

 Le Brésil est quinze fois plus vaste que la France, mais il n’allait pas de soi qu’il devînt le géant qu’il est aujourd’hui. Le domaine alloué au Portugal par le traité de Tordesillas (qui délimita en 1494 les possessions espagnoles et portugaises) était borné par un méridien passant par les bouches de l’Amazone. Deux siècles et demi plus tard, les frontières actuelles, près de trois mille kilomètres plus à l’ouest, étaient presque partout atteintes, et la force du sentiment national, forgé dans cette conquête, a permis de surmonter séparatismes et tentatives d’invasion étrangère.
Paradoxalement, le Brésil doit justement son immense extension à la pression des rivalités étrangères. Elles ont forcé le Portugal à prendre au sérieux une conquête engagée à contrecœur, puis à l’étendre et à la consolider. Cela n’explique pas tout, c’est grâce à la coïncidence d’une action politique délibérée et continue et d’un fort dynamisme pionnier qu’ont pu être réalisées l’extension et l’unification du territoire.

La conquête portugaise
Lorsque Pedro Alvares Cabral aborda la côte du futur Brésil, le 22 avril 1500, l’objectif majeur de la Couronne portugaise n’était pas de conquérir de nouvelles terres, mais de contrôler la route des épices. Il fallut attendre, pour que l’implantation portugaise se consolide, qu’elle soit menacée par la rivalité d’aventuriers étrangers, français principalement. La résistance portugaise dissuada les Européens du Nord d’insister davantage.
Une fois le contrôle du littoral acquis, la pénétration de l’intérieur du continent se fit par des expéditions appelées bandeiras car elles servaient notamment à y planter le drapeau portugais (bandeira). Leur foyer principal fut une modeste bourgade, São Paulo, d’où partirent des groupes formés d’une poignée de Blancs, de quelques dizaines de métis et surtout d’Indiens ralliés, qui connaissaient bien les chemins anciens et les ressources du milieu.
Le mobile de ces aventures était évidemment l’appât du gain, car elles visaient à capturer des Indiens pour les plantations de canne à sucre du littoral. Plus tard, les bandeirantes se tournèrent vers la recherche des métaux et pierres précieuses ; ce sont eux qui ont découvert à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles les gisements d’or du Minas Gerais, du Goiás et du Mato Grosso. Ces expéditions ont joué un rôle fondamental dans l’expansion du domaine portugais et puissamment contribué à donner au pays, dès le XVIIe siècle, une étendue proche de l’actuelle : sans elles, les succès des diplomates portugais, qui obtinrent ensuite la reconnaissance de jure de l’occupation de facto, n’auraient évidemment pas été possibles.
La partie n’était pourtant pas gagnée, car cette immense colonie risquait à tout moment d’éclater si l’autorité centrale faiblissait. Napoléon a été l’un des artisans involontaires de l’unité brésilienne ; en envahissant la péninsule ibérique il a induit la décision prise par le roi du Portugal de se réfugier au Brésil. Si João VI en avait décidé autrement, on peut aisément imaginer que cet espace aurait pu donner naissance à une série de pays lusophones de taille et d’originalité comparables aux anciennes subdivisions de l’Empire espagnol.

 

Une série de cycles économiques
C’est d’autant plus plausible que le pays a longtemps fonctionné comme un archipel. Son économie a reposé pendant plus de quatre siècles sur une série de « cycles » économiques, quelques grandes productions constituant tour à tour l’essentiel de ses exportations : sucre au XVIe siècle, or à la fin du XVIIIe, café au XIXe et XXe, caoutchouc au début du XXe.
La formation du territoire ne se réduit pourtant pas à ces cycles majeurs. Le cycle du sucre engendra des cycles secondaires qui marquèrent d’autres espaces. Il fallait notamment élever les bœufs pour la viande et le cuir, mais surtout pour actionner les moulins à sucre qui broyaient les cannes. Ces besoins entraînèrent la mise en place de zones spécialisées d’élevage extensif dans le sertão, les savanes de l’intérieur, qui permirent de conquérir et d’occuper ces immenses espaces.
Les mines d’or, plus tard, elles aussi, eurent besoin de bœufs, et le mouvement d’expansion de l’élevage se poursuivit plus loin vers l’intérieur. Le transport de l’or favorisa également l’élevage des mulets dans les savanes herbeuses de l’extrême sud, ce qui donna une impulsion décisive à l’extension du domaine portugais vers le sud, face aux Espagnols.
Découvertes de nouvelles ressources, poussée pionnière et volonté politique se sont donc conjuguées pour provoquer la formidable expansion du territoire portugais : en 1750, au traité de Madrid, qui délimita les empires espagnol et portugais, le Brésil avait atteint presque partout ses limites actuelles. Des rectifications importantes, concernant à chaque fois des centaines de milliers de kilomètres carrés, eurent lieu jusqu’au début du XXe siècle, elles furent toutes favorables au Brésil car les diplomates appuyèrent efficacement la poussée pionnière, et firent confirmer en droit le fait accompli par les pionniers.
Le XIXe siècle et le début du XXe ont ensuite été marqués par les cycles du caoutchouc et du café, qui ont contribué à remodeler le territoire et l’économie du pays, mais sans en changer l’enveloppe globale. De cette longue succession de cycles, le pays est sorti profondément marqué dans sa structure régionale et dans son style de développement, les « îles » produites par les cycles économiques étant encore au milieu du XXe siècle séparées par de vastes espaces presque vides. Il restait – et il reste encore – place pour de nouvelles ruées quand une nouvelle ressource apparaît ici ou là. Mais la puissance des moyens modernes de transport et de communication réduit tous les jours les no man’s land et a permis de transformer enfin l’archipel en continent.

*Hervé Thery est géographe. Il est directeur de recherche honoraire au CNRS et professeur invité à l’université de São Paulo.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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