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La Révolution mexicaine (1910-1920), Alexandre Fernandez*

S’il est légitime de s’interroger sur la signification historique de la Révolution mexicaine, le trait majeur de cette révolution fut l’importance et l’intensité de la participation populaire, rurale et paysanne, à l’événement.

La photo la plus célèbre de la Révolution mexicaine montre Emiliano Zapata et Francisco « Pancho » Villa, côte à côte (ils s’étaient rencontrés une première fois quelques jours plus tôt et ne devaient plus en avoir l’occasion) le 6 décembre 1914. Villa, jovial et souriant, est assis, comme par dérision, sur l’immense siège présidentiel ; à sa gauche, Zapata, l’air sombre (quelques instants plus tard, il s’installera à son tour, à peine deux minutes, dans le fauteuil présidentiel). Cette photographie est en quelque sorte un condensé de l’histoire immédiate de la révolution et de ses enjeux. Pour l’heure, les paysans en armes étaient maîtres du Mexique et du siège du pouvoir, le Palais national, après quatre années de révolution. C’est l’image, très rare en fin de compte, d’une prise de pouvoir authentiquement populaire. Mais Zapata quittait Mexico le 9 décembre, Villa le 15 janvier ! Ils ne savaient que faire de ce pouvoir qu’ils avaient conquis (à peine trois ans plus tard le journaliste révolutionnaire états-unien John Reed, qui avait suivi Villa dans son épopée conquérante, raconterait combien, au contraire, Lénine se réjouit d’avoir tenu plus longtemps que les communards de Paris).

La dynamique révolutionnaire
Le 5 octobre 1910, un fils de grande famille, Francisco Madero, formé au libéralisme politique en France s’élève contre la septième réélection du président Porfirio Díaz (au pouvoir depuis 1876) et annonce une insurrection pour le 20 novembre. Au jour dit, alors que Madero est en exil aux États-Unis, plusieurs groupes d’à peine quelques dizaines d’hommes parfois prennent les armes, notamment dans l’État septentrional du Chihuahua. Madero revient au Mexique en février, tandis qu’en mars Emiliano Zapata soulève l’État du Morelos afin de restaurer leurs droits aux communautés rurales indiennes spoliées par le développement du capitalisme au Mexique depuis les années 1880. Les premiers succès (au nom de Madero) des chefs de guerre Orozco, un muletier, et Francisco « Pancho » Villa, un demi-bandit, dans le nord, conduisent le président Díaz à démissionner en mai au profit de Madero afin d’éviter tout débordement populaire. Président du Mexique, Madero s’emploie à désarmer les révolutionnaires (dont Villa), à rétablir au Mexique le bon fonctionnement de la Constitution libérale de 1867, à respecter la liberté de la presse (et même quelques mesures en faveur des ouvriers de Mexico), mais omet les revendications paysannes sur la terre. Le 25 novembre 1911, Zapata appelle à poursuivre la lutte armée jusqu’à satisfaction de celles-ci. En février 1913, le général Huerta, soutenu par les anciens porfiristes, les grands propriétaires et l’Église, renverse Madero et le fait assassiner. Le gouverneur de l’État septentrional du Coahuila, Venustiano Carranza, refuse de reconnaître Huerta comme président. Bien que s’étant autoproclamé Primer Jefe, son autorité est toute théorique sur Pancho Villa, qui, à la tête de sa Division del Norte, composée de garçons vachers et de paysans, inflige au printemps 1914 de retentissantes défaites (Zacatecas) à l’armée fédérale de Huerta. Dans le Morelos, Zapata, qui a refusé de reconnaître quelque autorité à Carranza comme à Huerta, installe une véritable republica de campesinos. Les révolutionnaires l’emportent sur la contre-révolution de Huerta à l’été 1914 mais se divisent sur le sens à donner à la révolution à l’automne lors de la convention d’Aguascalientes où, s’étant rapprochés, villistes et zapatistes veulent écarter Carranza trop lié au monde bourgeois. C’est dans ces conditions que Villa et Zapata entrent à Mexico le 6 décembre 1914.
La vieille oligarchie que représentait encore Huerta avait perdu le pouvoir pour toujours et même une partie de ses biens – résultat acquis par la Révolution mexicaine de 1914 et que n’avaient obtenu en Amérique latine ni l’expérience réformiste de Batlle en Uruguay au début du siècle ni a fortiori le mouvement de 1909 en Argentine, ni même la « révolution » de Madero en 1911-1912. Or la bourgeoisie nouvelle, celle dont Carranza pouvait être tenu pour le représentant, ne parvenait pas à contrôler ce pouvoir laissé vacant par la chute de Huerta.
Il ne s’agissait pas seulement de prendre le pouvoir, encore fallait-il l’exercer, ce qui nécessitait un programme, une politique pour l’appliquer et un parti. Il est probable que Zapata pensait posséder un véritable programme, mais sans doute sentait-il aussi que ce dernier était trop exclusivement agrariste et que, de toute manière, l’alliance stratégique qu’il formait avec Villa n’était pas exempte de malentendus et ne possédait pas, au-delà de l’enthousiasme et des carabines de ses partisans, d’outil politique capable de transformer en véritable révolution sociale la victoire acquise par les armes. En réalité, l’un comme l’autre ne savaient que faire du pouvoir.
En 1915, au nom de Carranza, le général Álvaro Obregón, remportait sur Villa plusieurs batailles, très sanglantes, dans le centre puis le nord du pays. À partir de 1916, Pancho Villa, dont la popularité ne fléchit pourtant pas, ne pourra désormais mener que des opérations de guérilla, parfois avec un certain éclat, telle l’opération menée contre les États-Unis. En 1916, à leur tour les zapatistes étaient réduits à leur territoire du Morelos, mais ils reprirent quelque offensive au début de 1917.
À bien des égards, la Constitution de 1917 fut le fruit d’un « compromis révolutionnaire ». Des éléments du socle libéral de 1857 étaient bien entendu conservés, cependant, les radicaux (notamment les officiers « jacobins » de l’entourage d’Obregón soutenus par les ouvriers anarcho-syndicalistes de Mexico) avaient pesé davantage que les modérés partisans de Carranza. La séparation de l’État et de l’Église était raffermie tandis que l’article 3 affirmait le caractère obligatoire et laïque de l’enseignement. Surtout, l’article 27, qui concernait le régime de propriété des terres, portait la marque des idéaux les plus avancés de la Révolution et notamment ceux des zapatistes : il posait pour principe que la propriété des terres et des eaux était originellement propriété de la nation et donc ne relevait pas du droit naturel mais d’un fait social. En conséquence, la nation avait le droit d’imposer les modalités de son exercice, privé ou socialisé, et d’exproprier pour cause d’utilité publique. Toutefois, Carranza fut élu président : la révolution bourgeoise très anticléricale et très socialement conservatrice semblait l’avoir emporté. Mais la lutte des classes au sein de la révolution se poursuivit jusqu’à l’assassinat de Zapata (avril 1919) et la reddition de Pancho Villa (en juillet 1920 après une ultime action d’éclat). L’assassinat de Carranza permit à Obregón de gagner les élections de mai 1920 et de devenir président du Mexique en décembre 1920. La révolution armée était terminée.

De quoi « la Révolution mexicaine » fut-elle le nom ?
L’accomplissement, même partiel, de certaines des promesses de la révolution à destination des masses populaires sous Lazaro Cárdenas dans les années 1930 (réforme agraire d’ampleur, nationalisation du pétrole, etc.) permit que se parachevât le « mythe de la révolution » qu’Obregón avait tout de suite entrepris d’élaborer. Contre la dictature, le pouvoir des puissants et de l’étranger, s’étaient dressés « l’apôtre de la démocratie » Francisco Indalecio Madero et le peuple mexicain. Derrière Madero, désormais incontestable, devait se poursuivre l’accomplissement de la révolution – c’est-à-dire la résistance à la contre-révolution (celle qu’on avait vaincue dans la personne de Huerta, celle qu’on allait vaincre : la révolte catholique des cristeros à la fin des années 1920, sorte de « Vendée » que le gouvernement de Mexico combattit avec rigueur) – et la consolidation de ses acquis. Passions et malentendus qui avaient déchiré la « famille révolutionnaire » devaient faire place à la raison, incarnée par le PRI (Parti de la révolution institutionnalisée) qui allait être fondé par les successeurs d’Obregón. Cette vision unanimiste de la révolution qui rassemblait dans une même généalogie Madero-Carranza-Villa-Zapata-Obregón-Cárdenas s’imposa jusque vers les années 1960, avant de subir les critiques de gauche du mouvement étudiant en particulier en 1968 (violemment réprimé) et l’offensive de la droite qui pour la première fois gagna les élections de 2000.
C’est précisément sur l’expérience révolutionnaire qu’Obregón (ce qui ne l’empêcha pas de laisser assassiner un Pancho Villa retiré de la révolution mais dont le prestige ne diminuait pas en 1923) puis, dans les années 1930, Cárdenas s’attelèrent à fonder le Mexique nouveau. Sur les bases de la Constitution de 1917 et de l’article 27, tout particulièrement, fut confirmée après la mort de Carranza l’alliance du gouvernement issu de la révolution avec les syndicats ouvriers et une part des zapatistes. C’était là non seulement aboutissement des choix stratégiques des uns et des autres, mais également, et plus profondément – bien que très imparfaitement –, signe d’intégration des ouvriers et des paysans à l’État et à une nation mexicaine qui ne serait plus exclusivement celle de la gente de razón, des « civilisés ». C’est dans le même esprit qu’il faut comprendre l’effort spectaculaire (50 millions de pesos sur un budget de 350) entrepris dans le domaine de l’éducation. Il s’agissait de considérer les indigènes comme des Mexicains. Et on sait l’importance de cette « révolution culturelle » mexicaine, dont témoignent les noms de David Alfaro Siqueiros, Diego Rivera et José Clemente Orozco, de Frida Kahlo. La rationalité du Mexique serait en quelque sorte sublimée dans ce que l’on ne tardera pas à désigner comme l’essence des « trois cultures » (indienne, espagnole, « moderne »).
Une révolution bourgeoise sans doute mais conduite et gagnée par la petite bourgeoisie jacobine (Obregón) et dont la dynamique a été donnée par l’irruption immédiate des masses dans le processus sous la forme de la guerre paysanne menée par Zapata et Villa. Malgré tout, si la Révolution mexicaine œuvra au profit du développement du capitalisme national, les articles 27 et 123 de la Constitution de 1917 étaient bien destinés à adosser la consolidation de ce capitalisme national au consentement populaire, parce que, précisément il y avait eu, à leur mesure, intervention de masse dans le processus de dizaines de milliers d’ouvriers et surtout de centaines de milliers de paysans. Par-delà la rhétorique, c’était là toute la différence avec les histoires de la construction de l’État et du capitalisme national ailleurs en Amérique latine – et que l’on s’y réfère ou que l’on s’en défie, par sa révolution le Mexique
servit de repère à tout le continent.
Le trait majeur, profond (ce qui ne signifie pas exclusif et ce qui n’invalide pas l’interprétation de la signification historique globale du phénomène), de cette révolution fut l’importance et l’intensité de la participation populaire, rurale et paysanne, à l’événement, qui fut décisive. S’il y eut bien sûr d’autres révoltes armées paysannes ailleurs, rarement elles auront été comme au Mexique entre 1910 et 1920 (c’est en ce sens que la révolte des cristeros fut un phénomène essentiellement différent), à la fois complètement articulées au mouvement révolutionnaire général, issu du libéralisme démocratique, et en même temps – et non sans contradictions, à l’évidence – profondément différentes, en ce sens qu’elles émanaient du « plus profond » du peuple mexicain. De cette dialectique, plus que tout autre, le zapatisme fut l’expression.
En somme, il y eut comme plusieurs révolutions simultanées, différentes mais articulées les unes aux autres, en fonction des caractéristiques propres du Mexique, de la mobilisation des respectifs « groupes sociaux » (c’est-à-dire ici « socioethniques », pour se conformer à une classification européo-centrée) et du (des) territoire(s) où se déploya leur influence. La révolution a mis en cause presque tout le territoire et tous les groupes sociaux dont elle tendait à dissoudre les anciens cadres de vie par le déracinement des hommes et bien souvent également des femmes (soldaderas). Ainsi, les paysans devinrent-ils à la fois révolutionnaires et guerriers. Car il n’y avait d’autre praxis révolutionnaire qu’armée, en même temps que la révolution légitimait les actes de guerre.
En vertu de ces caractéristiques, aucune des révolutions, la petite-bourgeoise d’Obregón, la paysanne-ranchera de Villa au nord, la paysanne-indienne de Zapata, n’aurait seule triomphé : que l’on considère, pour s’en réjouir ou en faire la critique, que le processus révolutionnaire a été accompli ou « interrompu » par Obregón (« Bonaparte mexicain » pour certains), furent nécessaires à la dynamique révolutionnaire mexicaine des alliances de tous types qui en font la trame événementielle. Au reste, les caudillos révolutionnaires – personnages qui peuvent apparaître à l’observateur européen du XXIe siècle « hauts en couleur » –  furent l’expression profonde de l’ethos populaire, de l’imaginaire et des aspirations collectives. L’attitude, le comportement, l’exploit individuel condensaient les vertus du peuple en même temps qu’en agissant le chef révolutionnaire en accomplissait la destinée.

*Alexandre Fernandez est historien. Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bordeaux Montaigne.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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