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Les femmes américaines ont peu à gagner mais beaucoup à perdre, Gilles Garnier*

Clinton/Trump, si la partie est encore ouverte et que les sondages donnent les deux candidats dans un mouchoir de poche, on peut penser que, sur la question des femmes, le match est joué et que Hillary Clinton remportera massivement les suffrages des femmes américaines. Est-ce si simple ?

La misogynie et la vulgarité de Donald Trump poussent naturellement les femmes à aller vers un vote Clinton. C’est longtemps ce qu’a cru Hillary Clinton et, contrairement à sa dernière campagne contre Barack Obama en 2008, elle a moins développé dans ses discours la nécessaire défense des revendications des femmes. Il faut dire que face à deux nouveautés en 2008, un Noir ou une femme à la Maison Blanche, Hillary Clinton avait joué la carte des femmes, celle des « minorités » comme on dit aux États-Unis, étant acquise à Obama.

L’Amérique de Trump
Cette année, le combat de Hillary Clinton est plus difficile qu’on ne le croit. D’abord parce que Trump prend soin de ne pas parler la langue des élites américaines et qu’il semble réveiller un électorat déclassé qui, il y a encore peu de temps, ne pesait pas dans l’élection américaine. Parce que peu écoutées, parce que peu relayées par les média, les préoccupations de l’Amérique de Trump n’étaient pas dans les radars médiatiques états-uniens. L’outrance, la vulgarité de Donald Trump ne sont pas, malheureusement, un handicap pour l’élection présidentielle. (Je me suis gardé de citer les propos misogynes de Donald Trump, on peut les retrouver dans n’importe quel moteur de recherche.) Le « politiquement correct » est perçu aux États-Unis, comme le code d’une frange de la population, la plus politisée. Les média, les associations, les universitaires réagissent à chaque débordement de Trump et ils ont raison, mais quel poids cela a-t-il dans une Amérique qui considère que « les libéraux : en vrac ceux qui défendent les droits des minorités, les personnes LGBT et les féministes » sont une plaie pour les états-Unis ?

Les libéraux sont représentés par Hillary Clinton, alors que « l’Amérique profonde, » celle que Trump dit vouloir représenter, n’est pas touchée par ces arguments du « bien-parler ». Une Amérique où massivement les femmes s’occupent des enfants, où travailler n’est qu’une option, où la politique est réservée aux hommes et où les valeurs comme la virginité, le mariage sont encore cardinales. La situation des femmes issues des grandes villes de l’est et celle des femmes du sud profond ne sont absolument pas comparables. Trump flatte les instincts les plus bas des Américains, et cela ne suffit pas à effrayer une bonne partie des électeurs qui se retrouvent dans les propos de ce bateleur de foire, qui pense comme eux, qui parle comme eux et qui se comporte avec les femmes comme eux. C’est cette symbiose entre un candidat et une Amérique que nous connaissons peu en Europe et qui nous étonne. Les analystes européens y compris progressistes ont en tête une Amérique new-yorkaise, ouverte, cosmopolite et perméable aux idées progressistes en matière de société. Il n’y a pas une Amérique mais plusieurs et c’est ce qu’a compris Trump en s’attaquant aux « bien-pensants ». Ne pas critiquer les Latinos, les Afro-Américains, les femmes et les homosexuels est une règle non écrite dans le milieu politique américain, y compris chez bon nombre de républicains. Trump bouscule ces règles en faisant entrer la conversation de bar à la Maison-Blanche. Il doit faire coller à la candidate Clinton tous les stéréotypes liés à l’establishment. Si elle défend les revendications des femmes, c’est parce qu’elle est une femme et les États- Unis ont besoin d’un homme à poigne, lui. Pour Trump, le fait que Clinton soit une femme suffit à la disqualifier.

Hillary Clinton
et le droit des femmes

Hillary Clinton a pourtant quelques handicaps sur le dossier du droit des femmes comme sur d’autres. Elle est d’abord du sérail et ses compétences (indéniables) font qu’elle n’est pas une femme neuve en politique, qu’elle est soutenue par la bonne société et par Wall Street. Pendant la primaire, c’est Bernie Sanders qui a été le plus pointu et le plus exigeant sur les droits des femmes et le féminisme. Il a su rallier l’intelligentsia féministe historique et les jeunes, femmes ou hommes, sur des revendications sociales et sociétales. Il a été le premier depuis longtemps à faire que ces combats, ces luttes, ces revendications se rejoignent. C’est très nouveau aux États-Unis qu’un candidat bouscule les pronostics attendus et empêche la favorite de se promener dans la primaire comme dans une partie de campagne. C’est ce qui a fait que de nombreuses femmes se sont reconnues, pourtant, dans cette candidature d’un homme de plus de 70 ans.

Clinton a, pour rallier le soutien de Sanders, accepté des avancées sur la question des droits comme l’IVG. Mais désormais candidate à l’élection et plus à la primaire démocrate, elle doit tenir compte des indécis et de ces électeurs et électrices états-uniens qui ne font pas des droits une question primordiale mais qui parlent plus de leurs salaires, de l’emploi et surtout de la place des États-Unis dans le monde. Elle voit aussi ressurgir des critiques sur son attitude au moment du scandale Lewinsky et le choix qu’elle a fait de rester avec Bill Clinton, malgré le comportement de son Président de mari avec une stagiaire de la Maison-Blanche. Le scandale qui touche actuellement sa principale conseillère sur les égarements téléphoniques de son époux peut également la desservir.

Les États-Unis sont très friands des story telling (contes)  et des bio pics (films biographiques). Trump comme Clinton sont tous les deux à leur manière profondément américains. L’avenir de la planète n’est vu que par le prisme du rôle des États-Unis dans le monde. Si le premier se rapproche de la vulgarité de Nixon, il n’en a pas le pedigree d’homme politique d’expérience ; s’il se rapproche d’un Reagan ou d’un Bush père et fils sur une Amérique toujours première, il n’a pas autour de lui une équipe expérimentée dans les arcanes du pouvoir, comme ses prédécesseurs, qui avaient tous dirigé un État avant de diriger une Fédération.

Clinton, elle qui se réclame d’Eleanor Roosevelt n’en a pas l’étoffe. Madame Roosevelt n’hésitait pas à parler haut et fort des droits sociaux et de l’Amérique qui souffre. Hillary Clinton a plus de mal au vu de sa biographie et de son entourage à être sur le même registre.

Faire entendre
les soutiens de Sanders

Le bilan de la campagne est déjà calamiteux, les propositions passent largement après l’analyse des faits et gestes des candidats. La presse est à l’affût des petites phrases et des dérapages de chacun d’entre eux et ne développe que trop peu leur programme.
Si c’est Trump qui gagne, il y aura des reculs et des renoncements à des revendications des femmes sur les salaires, sur l’accès à l’IVG, etc.

Si c’est Clinton, et si j’ose la comparaison avec Obama, le symbole ne suffit pas. Un Noir à la Maison-Blanche n’a pas fondamentalement changé la vie de ses compatriotes afro-américains. Il y a fort à parier qu’une femme comme Clinton à la Maison-Blanche ne fera pas changer la vie des femmes américaines, ou alors à la marge.
Mais entre progresser peu et reculer fortement, le choix Clinton/Trump n’en est pas un. Un macho assumé et particulièrement « beauf » utiliserait les droits des femmes comme punching-ball. Car il est facile aux états-Unis de faire consensus sur ce genre de sujets ; d’autant plus que les propositions économiques de Trump sont fantaisistes et irréalistes. Les sujets de société seront pour lui un moyen d’exister. Il y a un réel danger à l’élection de Trump.
Mais il n’y a pas d’enthousiasme, même des femmes, à voir Hillary Clinton à accéder à la Présidence. La seule nouveauté est le poids que représentent désormais les soutiens de Sanders à l’intérieur du camp démocrate et  leur capacité à faire élire des élus plus progressistes et plus féministes. Ainsi le changement ne viendrait pas de l’élection présidentielle mais bien d’un nouveau parlement. Et là les choses peuvent avancer pour les femmes américaines. Faisons-leur confiance pour qu’elles se fassent entendre aussi au moment des élections au Sénat et à la Chambre des représentants. n

*Gilles Garnier est collaborateur
du secteur international du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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