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Loi Travail : mister Hyde et docteur Jekyll sur BFM-TV

Mister Hyde
et le sociologue

Le vendredi 29 avril 2016, Nicolas Jounin est invité sur BFM-TV. La chaîne d’information en continu se mettrait-elle à faire appel aux chercheurs en sciences sociales pour comprendre l’actualité ? Que les adeptes de la « priorité au direct » se rassurent, le sociologue ne doit son invitation qu’au fait d’avoir été placé, la veille, en garde à vue, suite à son interpellation le jour même lors d’une manifestation contre la loi Travail. Et l’entretien montrera que le souci de comprendre n’est pas une préoccupation que le journaliste – en mission de maintien de l’ordre cathodique – a en commun avec le sociologue.
Le bandeau de présentation de Nicolas Jounin donne le ton : Nicolas Jounin devient Nicolas Jouanin et n’est qu’un manifestant contre la loi Travail. Dans la suite de l’entretien, ce bandeau apparaîtra à trois reprises. Dès le début, comme dans toute la suite, François Gapihan oppose aux propos du sociologue une « version des faits » conforme à la version policière :
— François Gapihan : « Vous êtes sociologue et manifestant anti loi Travail. Hier d’ailleurs vous avez défilé à Gennevilliers près de Paris et ça ne s’est pas très bien terminé pour vous. Vous bloquiez, me semble-t-il, le port de la ville. Racontez-nous votre version des faits. »
— Nicolas Jounin : « […] C’était une manifestation non violente. Il y a un dispositif de répression policière qui s’est mis en place… »
— FG : « Un dispositif policier… »
— NJ : « Un dispositif de répression policière. »
— FG : « Chacun ses mots. »
— NJ : « Oui. »
— FG : « C’est votre version. »
Une version que François Gapihan n’hésite pas à mettre subrepticement en doute, demandant par exemple, à Nicolas Jounin qui détaille sa « version » : « Pourquoi la police vous serait-elle tombée dessus d’un coup d’un seul alors que vous n’avez, dites-vous, rien à vous reprocher ? » Tout l’entretien va être une série de variations sur le même thème : d’un côté, Nicolas Jounin va essayer de parler de ce dont François Gapihan ne veut pas entendre parler, à savoir les raisons du mouvement social contre la loi Travail  et la quasi-impossibilité, notamment dans l’interview même à laquelle il est convié, de s’exprimer à propos de cette loi ; de l’autre, le journaliste va sans cesse ramener le sociologue à sa situation personnelle de manifestant interpellé par la police et lui enjoindre de condamner « les violences » (des casseurs). Quand Nicolas Jounin souligne ainsi que François Gapihan ne semble intéressé que par « les casseurs », il provoque une réaction énervée du journaliste, contraint de sortir de sa neutralité de façade pour célébrer le travail de BFM-TV :
— NJ : « Il y a différentes manières de manifester et il se trouve que vous mettez toujours l’accent principalement sur ces formes-là. »
— FG : « C’est faux ! »
— NJ : « Et du coup vous invisibilisez, vous méprisez, des centaines de milliers de personnes… »
— FG : « Faux ! »
— NJ : «… qui manifestent pacifiquement. »
— FG : « Non, je ne peux pas vous laisser dire ça, pardonnez-moi mais là pour le coup je prends position. C’est le travail de toute une rédaction, on rend compte des violences policières qui sont, encore une fois, présumées ou avérées […] comme c’est le cas dans ce cas de ce jeune de 21 ans à Rennes qui a perdu un œil, on en a rendu compte toute la journée donc, me semble-t-il, on est parfaitement objectifs. »
Et face à Nicolas Jounin qui pointe l’invisibilisation des autres manifestants, le journaliste poursuit son plaidoyer tout en nuance et en modestie : « On entend leurs mots d’ordre, on entend leurs slogans mais comme depuis plusieurs semaines il y a des débordements qui ressemblent quand même à des scènes de guérilla urbaine on ne peut pas passer à côté de ça, enfin, ce serait grave également. Vous le comprenez ? »
Et après le plaidoyer, l’acte d’accusation : « Vous dites donc que cette loi Travail c’est une forme de violence sociale, mais il y a chez vous une forme d’ambiguïté très claire. Est-ce que pour vous la violence sociale que vous dénoncez permet ensuite d’en venir à une violence tout court lors de manifestations ? Est-ce que vous dénoncez, pour être très clair, les violences qui ont été commises hier ? Et c’est une réalité, elles ont été commises. »
À aucun moment le journaliste n’a l’idée de solliciter les qualités de « sociologue du travail » de N. Jounin qui, ne se laissant pas intimider par le dispositif, déconstruit avec calme la manière dont BFM-TV maltraite la mobilisation en cours. Excédé, F. Gapihan revient aux fondamentaux : quand BFM montre les casseurs (et c’est le cas, sur les images qui occupent souvent les deux tiers de l’écran), l’invité doit regarder et parler des casseurs. Et si possible, les condamner.

Docteur Jekyll
et le policier

Dix-huit minutes à peine après avoir pris congé de Nicolas Jounin, François Gapihan, redevenu Dr Jekyll, s’est montré fort prévenant avec le syndicaliste policier Luc Poignant.
Dès le début de l’entretien apparaît un bandeau : LES POLICIERS EN PREMIÈRE LIGNE , bandeau univoque, simpliste et anxiogène qui s’affichera en permanence lors des échanges entre F. Gapihan et
L. Poignant, et qui donne là encore leur ton. L’entretien avec N. Jounin va servir d’introduction, dans laquelle le journaliste adopte d’emblée le point de vue policier : « Bienvenue. Vous êtes membre et porte-parole du syndicat Unité SGP Police FO. Pour commencer, une réaction aux propos de l’invité de 22 heures, c’était en direct sur BFM-TV, ce jeune homme qui estime avoir été victime de violences policières hier, […] il ne parle pas de dispositif policier encadrant une manifestation mais de dispositif de répression policière. Et puis, selon lui également, pour cesser la dynamique d’un mouvement protestataire selon lui, les policiers procèdent à des violences, à des violences policières évidemment. Qu’en pensez-vous ? »
François Gapihan ne nomme pas Nicolas Jounin, ne fait pas état de son statut de sociologue, et prend bien soin de se démarquer de ses propos. Cette présentation très orientée est l’occasion rêvée pour Luc Poignant de répondre par une assertion que BFM-TV emploiera pour l’archivage de l’entretien : « La violence ce n’est pas du côté de la police, elle est contre la police. » Journaliste scrupuleux, François Gapihan ne peut pas, face à un syndicaliste policier, ne pas parler « des faits de violences policières » – mais il le fait en s’acquittant du « minimum minimorum syndical », sans poser véritablement de question à ce sujet : « Il y a eu des faits de violences policières avérés. C’est arrivé. »
Cette rapide évocation permet à Luc Poignant d’évacuer le sujet, et du reste, tout au long de l’entretien, il ne recevra aucune objection sérieuse de la part du journaliste ; il déroule ses « éléments de langage » sans difficulté et le journaliste ne fera qu’enchaîner de complaisantes questions et relances. F. Gapihan repasse d’abord un extrait de l’entretien de
N. Jounin, pour que L. Poignant réagisse : séquence qui montre un journaliste soucieux de ne pas froisser son invité et évitant de relever les outrances manifestes du syndicaliste policier.
— FG : « [La police] a normalement un devoir de maîtrise. »
— LP : « Ah ben, il y a de la maîtrise, je peux vous dire que ce qui s’est passé hier, il y a eu une très grande maîtrise, il y a un très grand professionnalisme parce que… »
— FG : « J’ai peut-être mal formulé ma question mais lorsqu’un jeune perd son œil par une balle de défense, est-ce que le tir a été proportionné et maîtrisé ? »
— LP : « Vous allez très vite dans la besogne, c’est-à-dire que pour le moment il y a une enquête, la préfecture… »
— FG : « Si c’est le cas, on reste au conditionnel. »
— LP : « Croyez-moi, mes collègues, il y en a beaucoup qui travaillent plus de 20 heures, ils ne sont pas là pour le plaisir et ils n’ont pas du tout l’intention d’agresser les jeunes, au contraire ils aimeraient bien que ça se passe bien parce qu’au lieu de rester vingt heures ils resteraient douze heures. »
C’est alors qu’au moyen d’une question aussi vague que creuse, mais qui marque une sollicitude dont N. Jounin a été curieusement privé, F. Gapihan donne à L. Poignant l’occasion de gratifier les téléspectateurs d’une grotesque (voire indécente) exagération.
— FG : « Quel est ce soir l’état d’esprit des policiers justement de manière générale ? »
— LP : « On est un peu tendus. […] Premièrement on a les nôtres qui tombent ! On en a pratiquement 80 hier qui sont tombés. Depuis deux mois ça fait pratiquement 300 fonctionnaires de police qui sont au tapis. C’est quand même pas normal. »
Au lieu de souligner qu’il s’agit là de « sa version », F. Gapihan préfère étaler en toute ingénuité sa complicité avec
L. Poignant : « Ce n’est, ce n’est pas la première fois, loin de là que vous venez sur le plateau de “Week-end direct” et de manière générale sur BFM-TV Luc Poignant, à chaque fois vous nous répétez ça, il n’y a aucun changement ? » François Gapihan dit vrai – au moins sur la présence récurrente de son interlocuteur : en 2016, le syndicaliste policier a ainsi été invité sur BFM-TV les 6 février, 16 février, 19 février, 29 avril, 18 mai, 22 juin, 23 juin et 20 juillet.

Le sociologue Nicolas Jounin avait mis les pieds dans le plat hostile de BFM-TV, le syndicaliste policier Luc Poignant s’est trouvé comme un poisson dans l’eau sécuritaire de la chaîne d’information en continu. Traduction en chiffres : François Gapihan a prononcé 27,1 % et
Luc Poignant 72,9 % des mots formulés au cours de l’entretien du syndicaliste policier. François Gapihan a prononcé 43,3 % et Nicolas Jounin 56,7 % des mots formulés au cours de l’interview du sociologue/policier…

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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