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Le commun comme principe politique, Florian Gulli*

Pierre Dardot et Christian Laval ont popularisé et développé le thème du « commun » en France. Retour critique sur l’un de leurs ouvrages.

Le livre de Pierre Dardot et Christian Laval, Commun : Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014), est une des contributions au débat sur l’idée de commun en France. Il a fait l’objet de nombreuses discussions dans les milieux associatifs et militants. Il a eu un certain écho dans la presse. Raison pour laquelle il n’est pas inintéressant de le présenter. Il peut être vu comme le complément d’un autre de leurs livres : La Nouvelle Raison du monde : Essai sur la société néolibérale (2009). C’est de lui qu’il faut partir pour comprendre Commun.

Le néolibéralisme
Pour Dardot et Laval, le néolibéralisme est une pratique politique de mise en concurrence généralisée. Ce principe de concurrence, à l’œuvre depuis longtemps entre les entreprises, a peu à peu été introduit à l’intérieur même des entreprises. Celles-ci, en effet, s’organisent sur le mode de la fragmentation interne en « centres de profits » ou « centres de résultats ». Chaque unité doit vendre aux autres unités de l’entreprise ses services, lesquelles peuvent toujours préférer un partenaire extérieur à l’entreprise s’il propose de meilleures conditions. Ainsi, les différentes unités de l’entreprise finissent par établir entre elles des relations concurrentielles. Par ailleurs, au sein de chaque « centre de profit » de l’entreprise, les individus sont eux-mêmes mis en compétition, grâce aux procédures d’évaluations individuelles et grâce à la crainte du chômage.
Il en est de même pour le service public. L’objectif premier du néolibéralisme n’est pas la privatisation, mais la mise en concurrence. Le néolibéralisme sait bien que nombre de tâches prises en charge par le service public n’intéressent pas les capitaux privés (car non rentables directement). Il faut donc bien un service public, mais il faut le soumettre aux normes du marché. Par exemple, la suppression de la carte scolaire et la publication de classements des lycées visent la mise en compétition.
L’État est le principal agent de l’instauration de la concurrence. Le néolibéralisme est un volontarisme politique mis au service de l’économie capitaliste. Le néolibéralisme n’est pas dérégulation ou déréglementation, mais nouvelles régulations, nouvelles réglementations. L’État dans le néolibéralisme ne disparaît pas, il se reconfigure. Cette reconfiguration se fait contre l’État social de l’époque antérieure. Le public n’est donc absolument pas, dans cette perspective, un remède au néolibéralisme ; il est au contraire l’un de ses infatigables promoteurs. D’où la nécessité d’une nouvelle critique de l’État.

Le commun :
ni privé, ni public

À la politique néolibérale, Dardot et Laval entendent opposer une « politique du commun ». Investir la notion de « commun », c’est essayer de se frayer un chemin politique qui ne soit ni marchand ni étatique. C’est lutter contre les formes de confiscation du privé mais aussi du public, c’est adopter un point de vue critique sur l’un et sur l’autre, en soulignant leurs déficits démocratiques respectifs. Ce qui permet de montrer en particulier l’insuffisance du thème de la nationalisation, laquelle n’est pas synonyme de démocratisation.
Cette démarche n’est pas sans rappeler celle de Michael Hardt et Antonio Negri. Pour eux aussi, le commun est la proie à la fois du marché et de l’État. Mais à la différence de Dardot et Laval, la politique que proposent Hardt et Negri relève d’une conception spinoziste du commun. Chez Spinoza, il n’y a pas d’opposition entre la nature et la société : la nature, c’est le tout, et l’homme en fait partie. Or, si la nature, c’est le tout, la nature n’est qu’un autre nom du commun. Et de même que la nature chez Spinoza est dotée d’une puissance autocréatrice spontanée, de même le commun, chez Hardt et Negri, est composé de ce que nature et humains produisent spontanément. Ainsi, une politique du commun ne consisterait pas à intervenir pour créer le commun, car le commun se crée déjà ; on le voit notamment avec l’émergence des communs de la connaissance que le capital tente de confisquer par une seconde vague d’enclosures. Une politique du commun consisterait plutôt à libérer le commun des entraves que le capitalisme ou l’État pose à sa puissance autocréatrice spontanée.
Non satisfaits de cette conception « spontanéiste » du commun, Dardot et Laval insistent sur la nécessité d’instituer le commun. Le commun, chez eux, est un principe politique visant à promouvoir partout la forme de l’auto-gouvernement et de la co-activité : chaque individu qui participe à une même activité doit aussi participer aux prises de décision politiques concernant cette activité. Il y a commun là où il y a activité délibérative. Donc le commun ne renvoie pas à ce qui est partagé avant la co-activité (des propriétés communes). Il ne renvoie pas aux communautés réelles, aux appartenances collectives (langues, nations, etc.). Cela relève plus, pour nos deux auteurs, de la coutume que du commun. Le commun est plutôt une co-activité qu’il faut instituer au moyen d’une « praxis instituante ». Les nouvelles institutions remplaceront la norme de la mise en concurrence néolibérale par la norme de la mise en commun. Voilà le cœur de ce qu’ils appellent la « révolution du XXIe » siècle.

Promouvoir, instituer « les » communs
L’objectif est de construire partout des espaces de coopération et de collaboration. Construire le maximum d’institutions baptisées « communs », qui organisent collectivement la gestion de ressources en refusant de s’adresser par facilité au marché ou à l’administration publique : jardins partagés, gestion commune de l’eau, échange d’appartements, réseaux d’échanges de savoirs, associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP), etc. Injecter de l’autogouvernement dans le quotidien est une idée-force, le moyen privilégié de redonner un sens à l’idée de changement.
Mais le principe du commun ne doit pas s’en tenir là, il doit autant prévaloir dans la sphère publique que dans la sphère privée. Il faut le considérer comme un principe transversal qui structure ces différentes sphères sans les dissoudre.

Organiser le privé selon
le principe du commun

Organiser le privé selon le principe du commun ne signifie pas supprimer la propriété privée ou restreindre son périmètre par transfert au public de certains domaines d’activité (santé, éducation, etc.). Cette dernière solution, au passage, laisse intacte la question des rapports de pouvoir dans l’entreprise privée. Organiser le privé selon le principe du commun consiste à limiter le droit de propriété et le marché. Un exemple, ce que Dardot et Laval entendent par « entreprise commune » : l’idée est de réencastrer l’entreprise dans la société, de la réintégrer dans la vie sociale. Il ne s’agit pas de se débarrasser des actionnaires. Il s’agit d’introduire, dans les conseils d’administration, d’autres voix. Et pas seulement celles des salariés. Celles aussi des élus locaux, celles des associations de défense de l’environnement, etc. En quoi on s’éloigne de l’idée socialiste traditionnelle du simple contrôle ouvrier. Il s’agit de dissocier l’entreprise, conçue comme un bien commun, des capitaux. Ce qui revient à penser un droit d’usage étendu, c’est-à-dire incluant la possibilité de définir les règles de l’usage, retourné contre la propriété.

Organiser le public selon le principe du commun
Les services publics doivent eux aussi être repensés sous la catégorie du « commun ». Ils doivent se transformer en « institutions du commun ». Idée intéressante, qui évite deux écueils à l’égard du service public. Le service public comme « appareil d’État » au service de la domination bourgeoise ou comme organe déjà pleinement au service de la société. Il faut sortir du discours idéalisé sur l’État sans tomber dans la paranoïa d’une domination étatique totalitaire. L’État est un lieu de tensions et de luttes, dans lequel il faut passer à l’offensive. L’idée d’« institution du commun » permet d’aller au-delà d’une position seulement défensive à l’égard du service public, notamment de devenir plus sensible aux critiques formulées par les usagers eux-mêmes. Par exemple, en décidant avec eux des besoins sociaux à satisfaire. Seule manière de faire en sorte que l’usager ne soit ni un sujet ni un client. Elle permet aussi d’être en phase avec l’expérience des fonctionnaires en mettant en lumière les luttes internes au service public opposant « fonctionnaires du bas » et « noblesse d’État ».

Cinq remarques
sur le livre

1/ Les intellectuels lisent et discutent d’autres intellectuels. Mais ils semblent faire peu de cas des productions des organisations. Par exemple, l’idée qu’il ne suffit pas de nationaliser, de rendre public, n’est plus une idée neuve, et depuis longtemps. Alain Gautheron, membre de l’Institut d’histoire sociale de la CGT écrit : « En 1985, la CGT dresse le bilan des nationalisations de 1981-1982. Elle constate une absence de changement fondamental dans leur gestion. » (La Revue du projet, n° 27, page 12) Même chose pour le terme nouveau et intéressant d’ « entreprise commune », mais qui renvoie à une idée formulée depuis plusieurs décennies.

2/ Pourquoi avoir choisi le mot « commun » ? Pourquoi Dardot et Laval ne disent-ils pas plus simplement « démocratie » ? On peut se le demander d’autant plus que leur dernier ouvrage (Ce cauchemar qui n’en finit pas), qui aborde de façon intéressante beaucoup de questions concrètes (la dette, l’Union européenne, etc.), ne fait presque aucun usage du mot « commun ». Le livre oppose cette fois-ci, dès le sous-titre, néolibéralisme et démocratie. Dans le même sens, pourquoi ne pas dire « communisme » plutôt que « commun » ? Parce que « communisme » désignerait la destruction du commun par l’État ? C’est un peu rapide. « Communisme » est un mot qui se dit au pluriel. Anton Pannekoek, à qui font référence Dardot et Laval, écrit en 1947 un article intitulé « La propriété publique et la propriété commune » dans lequel il préconise de dépasser conjointement propriété publique et propriété privée. Ce qui ne l’empêche absolument pas de se dire « communiste ». Dardot et Laval, quant à eux, rejet- tent tour à tour le communisme de la « communauté de vie », le com-munisme de « l’association des pro- ducteurs » et finissent par réduire le concept aux pires aspects des régimes soviétiques. Leur regard
sur ces derniers est particulièrement appauvrissant. Il ne témoigne
d’aucune sorte de curiosité pour soixante-dix années d’expérience humaine. Par exemple, pas un mot sur l’autogestion yougoslave, tentative menée à grande échelle dans une société industrielle, loin de
la marginalité de l’autogestion aujourd’hui, que déplore pourtant le livre. Pas un mot sur la vie quotidienne soviétique dont on semble avoir décidé a priori qu’elle n’a rien d’intéressant à nous apprendre. Pas un mot sur les travaux de Katerina Azarova sur les appartements communautaires en URSS qui montrent, sans idéalisation aucune, des formes d’autogouvernement, évidemment limitées, parmi les locataires.

3/ Le commun est défini comme co-activité, c’est-à-dire délibération et décision. Cette définition du commun est-elle suffisante d’un point de vue démocratique ? On peut émettre une critique assez simple. La moindre observation montre que, dans une délibération, les hommes parlent plus que les femmes, qu’ils leur coupent davantage la parole, que les plus diplômés participent plus que les moins diplômés, etc. Bref, la discussion démocratique est déformée par les différentes dominations du monde social, dominations de « race », de classe, de genre, etc. Le commun tel qu’il a été défini par Dardot et Laval n’offre aucune garantie contre ces dominations qui parasitent la délibération.
    Conclusion : le commun ne peut suffire à lui seul à résumer la critique sociale ; il est assez peu sensible au problème de la domination des compétents et diplômés. Il doit donc être complété. Il lui manque l’égalité. On peut penser à mettre en œuvre des clauses égalitaires favorisant la parité de participation. On peut recourir au tirage au sort, procédure démocratique par excellence pour les Grecs, dont on ne trouve pas un mot dans cet ouvrage pourtant épais et qui se revendique de cette tradition antique.

4/ Le livre pointe une difficulté sans la résoudre : celui de l’inscription du commun dans la durée. En effet, l’autogouvernement est souvent porté par l’effervescence du moment conflictuel (les assemblées générales lors des grèves, des occupations d’usine, etc.). Mais on observe toujours ensuite un reflux, une routinisation au cours de laquelle on se détourne de l’auto-gouvernement. Ce qui laisse alors le champ libre aux minorités pour agir hors contrôle. Le problème est évoqué mais sans recevoir de réponse. Certes, les pouvoirs d’en haut peuvent toujours s’employer à faire reculer le désir de participer. Il y a sans doute là une part de vérité. Mais il y a aussi un postulat qui mérite examen, à savoir : il y aurait en chacun et à tout moment un désir de participer. Ou encore : on pourrait produire en l’homme un tel désir constant, seul garant de la permanence de l’autogouvernement. Il paraît plus raisonnable
d’affirmer que l’exigence de participation démocratique est une aspiration humaine, mais à côté d’autres ; et que pour mille et une raisons, qui ne renvoient pas à l’aliénation, ces autres aspirations peuvent parfois parler plus fort que celle du commun ou même entrer en contradiction avec elle. On peut préférer passer du temps avec ses enfants ou ses amis plutôt qu’aller à une réunion de syndic. La participation démocratique est importante, très utile, mais elle n’est pas un impératif catégorique. Et il n’est pas scandaleux, ni très étonnant, que beaucoup s’en détournent parce qu’ils consacrent leur temps à autre chose. Voilà pourquoi la délégation ne saurait se réduire à une confiscation du pouvoir. Voilà pourquoi le tirage au sort, une fois encore, peut s’avérer intéressant. Il permet de penser un contrôle d’en bas qui ne présuppose pas une volonté constante de s’intéresser à la chose publique.

5/ Le commun est co-activité. Il résulte de la mise en commun de paroles et de pensées. Il ne renvoie donc pas aux appartenances héritées. Dardot et Laval ne cessent d’insister sur ce point. Le commun n’est pas ce que nous avons en commun et dont nous avons hérité, mais seulement ce que nous faisons en commun.
     « L’appartenance est la conséquence, et non la cause, de la participation. » Ce découplage pose problème. Les mouvements sociaux à Cochamba en Bolivie, exemple du livre de Dardot et Laval, sont-ils réellement pensables sans référence à la communauté indienne ? Et n’est-on pas en train de rendre les luttes incompréhensibles, irruptions soudaines sans conditions historiques ? Ce refus de lier le commun à toute forme d’appartenance est pointé par l’économiste atterré Thomas Coutrot. « Peut-on dénier aux appartenances héritées toute aptitude à favoriser la production du commun ? […] Ces communautés sont-elles seulement un instrument de l’assujettissement de l’individu aux dépendances ou traditions héritées, ou ne sont-elles pas aussi des réservoirs de ressources pour l’action collective ? » On comprend l’intention louable de Dardot et Laval de ne pas entrer sur le terrain de la communauté, des identités, thèmes chers à l’extrême droite. Mais on risque alors de se priver de beaucoup de points d’appui : le rôle des solidarités de proximité, l’identité indienne méprisée, le commun existant d’ores et déjà dans l’État-nation, etc. Bref, peut-être serait-il intéressant de s’interroger sur les conditions sociales de la co-activité pour déterminer quand le commun hérité favorise le déploiement du commun activité. n

*Florian Gulli est responsable de la rubrique Dans le texte.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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