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Les réfugiés, les salauds et nous, Guillaume Roubaud-Quashie

 L’interminable horreur des conflits au Moyen-Orient génère mort, effroi, misère, exil. La France, jusqu’ici, accueille pourtant les réfugiés avec une parcimonie dont la mesquinerie fait rougir de honte des centaines de milliers de nos concitoyens. Des initiatives sont prises, localement, avec un écho loin d’être toujours négatif. Ainsi, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), la politique responsable mise en œuvre par la municipalité à direction communiste, politique audacieuse et expliquée, est bien reçue dans la population. Il y a donc des possibles et notre peuple n’est pas cet amas de cacochymes lepénisés que certains nous décrivent complaisamment.
Pour autant, prenons au sérieux l’opposition frontale qui surgit ici et là dans le pays. L’inondation puis l’incendie du centre pour réfugiés de Forges-les-Bains (petite commune de l’Essonne) au début du mois de septembre n’ont suscité ni réprobation générale ni l’expression massive d’un désir de reconstruire au plus vite. Qu’en conclure ? Que nous autres, progressistes, sommes un petit village de justes Gaulois – puisque la référence semble être de mise ces derniers temps… – au milieu de hordes de salauds auxquels il n’y a rien à dire ?
Il y a, assurément, ce climat de xénophobie et de racisme, savamment et puissamment entretenu, et qui n’est
pas sans effets dans le pays. La bataille idéologique antiraciste, universaliste demande que nous mouillions sérieusement la chemise : nous en avons beaucoup parlé dans La Revue du projet et nous en reparlerons. Mais, au-delà, que nous disent ces « salauds » le plus souvent ?
« On n’a déjà pas les moyens de s’occuper de nous ; on ne pourra pas s’occuper d’eux. On ne pourra pas. » Sommes-nous en mesure d’entendre cette phrase, nourrie de l’expérience quotidienne du triste et indigne sort dans lequel on laisse tant de nos concitoyens, de nos services publics ? Ce n’est pas juste « une phrase de salaud ». C’est une conclusion – résolument fausse, mais à entendre résolument – à laquelle des millions de personnes sont arrivées, à partir de leur réflexion – nourrie des discours déclinistes et austéritaires dominants – et de leur expérience.
Si on ne veut pas que la France, le monde se remplisse de salauds, nous n’avons d’autre choix que d’affronter sans détour ce qui se sédimente comme une certitude dans des millions de cerveaux.
Que nous puissions nous occuper et des réfugiés et du peuple de France, c’est pourtant, quand on a toutes les cartes en main, quand on sait l’immense profusion d’argent disponible, une évidence. Mais il y a là, on le voit bien, un travail rationnel de démonstration à faire. Démonstration d’autant plus serrée qu’elle heurte le discours dominant, le sens commun et l’expérience ! Puisons à pleines mains dans notre travail d’analyse et de propositions ! Lisons, vendons, citons le livre d’Alain et Éric Bocquet Sans domicile fisc. Soyons, toutes et tous, impeccables et imparables sur ce sujet précis du possible.
Par quoi, sans rien minimiser de toutes les batailles partielles à mener, on mesure qu’un petit nombre de questions structure la vie politique d’un pays. Parmi celles-ci « Peut-on vraiment améliorer notre situation ? » figure assurément en très bonne place. Qu’on y réponde négativement et quelque pures que soient vos intentions, vous dévalerez la pente qui, en dernière instance, mène à l’extrême droite – puisqu’on ne peut pas améliorer notre situation, alors, chassons celui-ci et celle-là, amputons les droits de celle-ci et de celui-là, etc.
Mais la démonstration ne se limite pas au fond – « si on voulait, ce serait possible » –,  elle doit aussi affronter le défi du chemin. La question de la force nécessaire pour arracher ce possible pose au premier plan l’exigence du nombre, du grand nombre, de l’organisation et du rassemblement à vocation majoritaire, boussole permanente du révolutionnaire qui entend changer le monde autrement que dans des traités ou des fictions.
Simplement, le rassemblement n’est pas un donné : tout est fait pour nous diviser, réduire l’horizon de rassemblement. Un sou mis dans cette machine et il ne reste plus que des salauds, de la honte impuissante et du désespoir.
Pour dépasser ce capitalisme qui nous mène si sûrement à l’abîme, l’heure n’est pas à s’en tenir aux petites escouades mais à rassembler pour se donner les moyens effectifs du changement. Conquête du changement et conquête du rassemblement marchent de pair. S’il fallait employer les grands mots, ne dirait-on pas qu’un rassemblement sans perspective de changement, et ce sont les affres de l’opportunisme, et qu’à l’inverse, songer au changement sans s’attacher à construire le rassemblement qui le permet, et ce sont les délices du gauchisme ? Vieille leçon d’avenir… qui n’exonère pas, hélas, d’analyser, les yeux grands ouverts, la situation concrète et fort complexe des échéances de 2017 et des recompositions qui les suivront.
Sans passion ni anathème, les communistes sauront trouver les meilleures voies pour que le communisme, cette exigence si brûlante de notre siècle, chemine, avec les réfugiés, les justes et les salauds, en 2017 et au-delà.

Guillaume Roubaud-Quashie
Directeur de La Revue du projet

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016
 

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