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Élise Fontenaille, une auteur du partage

Ancienne journaliste, Élise Fontenaille publie depuis une vingtaine d’années des romans à destination de la jeunesse et des adultes. À ma sollicitation de l’interviewer pour La Revue du Projet, elle a répondu avec spontanéité et enthousiasme : « faisons-le dès cet après-midi ». Cet article s’inscrit dans la continuité de ce qui a été écrit sur la littérature jeunesse dans les Lire précédents (décembre 2015 et mai 2016) : comment et pourquoi écrire pour la jeunesse ? Élise Fontenaille nous livre ses réponses.

Propos recueillis par Camille Ducrot

Vous écrivez sur des sujets très variés, récit de vie, historique, science-fiction. Vous parlez un jour de Bansky, le lendemain des Indiens d’Amérique et ensuite des habitants de Haïti.
Mon dernier livre s’intitule La Dernière reine d’Ayiti effectivement. Il raconte l’extermination des Taïnos, peuple des Caraïbes lors de l’arrivé des conquistadors – épisode largement méconnu. Beaucoup de mes lecteurs considèrent que c’est le meilleur de mes livres. L’idée m’est venue comme souvent de mes voyages et de mes rencontres. Une documentaliste m’avait proposé d’intervenir au Canada (j’ai écrit plusieurs livres sur Vancouver après y avoir vécu deux ans) avant de m’inviter en République Dominicaine où elle avait été mutée. J’y ai découvert des histoires que j’ai voulu raconter : celle des sœurs Mirabal (Les Trois sœurs et le dictateur) et celle des Taïnos. C’est en voyageant et en lisant que me viennent les idées de mes romans, à partir de faits divers ou d’événements historiques : je m’imprègne des lieux, je me documente dans des livres, auprès des chercheurs ou des archives. Je lis des témoignages d’époque comme celui de Bartolomé de las Casas en ce qui concerne les massacres faisant suite au débarquement de Christophe Collomb (Historia de las Indias, Bartolomé de las Casas).
Mes livres les plus récents sont marqués par le réel mais j’ai une approche large de la littérature, j’écris de la science-fiction aussi. Mes romans engagés sont des récits d’aventure et de voyage, des road-movies pour adolescents. Même s’ils s’appuient sur des « histoires vraies », mes récits historiques ou de fait-divers finissent toujours en fiction.

Vous écrivez consciemment de la littérature « engagée » ?
Non, je n’aime pas trop les étiquettes. J’ai juste envie de partager mes découvertes ; je ne veux pas écrire sur ce qui est déjà connu mais partager mes sidérations, mes indignations et mes enthousiasmes plus que mes valeurs. Mes parents étaient communistes cependant et je lisais étant petite des récits glorieux d’URSS. C’était galvanisant pour une enfant. La force de la colère face à l’injustice, la force de la révolte ont dû me marquer. Mais j’espère m’en détacher un peu. Je voudrais écrire des mélanges de ces belles histoires qui ont du souffle. Je suis assez cynique par rapport aux adultes mais avec les jeunes je pense qu’il y a toujours de l’espoir. Mes héros subissent des épreuves mais s’en sortent toujours : c’est ma seule règle, je refuse de désespérer la jeunesse. Je préfère leur donner des envies, des exemples.

Quel est votre rapport à la littérature jeunesse ?
J’écris pour les adultes comme pour les enfants. D’ailleurs j’ai écrit récemment deux livres sur le même thème : Eben ou les yeux de la nuit, publié aux éditions du Rouergue et Blue Book, plus documentaire, chez Calman-Levy. Il s’agissait pour moi de transmettre l’histoire des Héréros, un peuple de Namibie, exterminé par les Allemands au début du XXe siècle que j’ai découvert en faisant des recherches sur mon arrière-grand-père Charles Mangin, général à la tête des tirailleurs sénégalais. Les deux livres sont complémentaires et Blue Book peut être lu par des lycéens. Le récit historique qui y est présenté est plus dense, plus incarné, plus long aussi. Les maisons d’édition déterminent dans quelle catégorie va sortir le roman mais je sais à qui je m’adresse. J’y réfléchis quand je commence à écrire, et souvent le premier jet est plutôt un roman adulte.
Je cherche à donner le goût de lire aux jeunes – je pense d’ailleurs que c’est tout l’intérêt de la littérature jeunesse. Il n’y a pas de plus belle récompense qu’un élève qui m’avoue avoir dévoré mon livre. C’est un peu dans ce cadre que je mets en scène des personnages à qui il arrive des aventures. Dans Le Garçon qui volait les avions, le héros est atypique avec un destin sidérant. Son histoire crée de l’émotion et de l’empathie mais il faut, en plus de l’histoire, porter une attention particulière à la narration. Sur l’histoire de Colton Harris-Moore, héros du livre cité ci-dessus, par exemple, nous avons été deux à écrire, Pascale Marret et moi-même mais mon ouvrage a reçu plus de bonnes critiques alors que le sien est bien plus documenté. Je ne réfléchis cependant pas à qui je m’adresse quand je crée un personnage, je le laisse prendre de l’épaisseur seul. Je travaille en revanche à écrire simplement quand je fais un ouvrage jeunesse, car la beauté et la force sont dans la simplicité de l’écriture. Je fais un vrai travail sur la rapidité de l’action (mes textes jeunesses sont assez courts) et sur sa fluidité. Je cherche à éviter l’ennui pour accrocher l’enfant.
Je m’adresse aussi à mes jeunes lecteurs en leur apportant des histoires qu’ils ne connaissent pas, qui disent autre chose parfois que ce qu’ils ont appris. Mais finalement cela touche autant les adultes que les adolescents. Chacun de mes livres touche un public différent qui se mêle parfois. Et comme j’écris pour tout âge, certains de mes lecteurs passent de la littérature jeunesse à la littérature adulte dans ma propre bibliographie. C’est assez plaisant.

Élise Fontenaille publie la majorité de ses ouvrages jeunesses aux éditions du Rouergue, maison d’édition qui se dit « réputée sans concession et d’une grande exigence d’écriture, un espace d’écriture libre ». De fait les textes édités par Élise Fontenaille et d’autres sont touches à tout, ouverts sur le monde et sur les styles (il faut lire la collection « Doado noir » !). Lire les livres de cette auteur, c’est aussi découvrir une belle maison d’édition, créée en 1986 à Rodez.

À lire, petit florilège  :

• La cérémonie d’hiver, Éditions du Rouergue, collection « Doado noir », 2010.
Histoire d’une jeune indienne qui attend l’heure de se venger des blancs.
• Le garçon qui volait des avions, Éditions du Rouergue, collection « Doado », 2011.
Histoire inspirée par Colton Harris-Moore, le « voleur aux pieds nus », jeune garçon qui fuit le foyer dans lequel il est placé pour vivre en forêt et qui est connu pour avoir volé un avion à 16 ans…
• Les trois sœurs et le dictateur, Éditions du Rouergue, collection « Doado », 2013.
Quand Mina se rend en République dominicaine, elle ne s’attend pas à rencontrer un bout de son histoire, lié à la résistance contre la dictature.
• Bansky et moi, Éditions du Rouergue, collection « Doado », 2014.
L’histoire de Darwin qui se réveille un matin avec une grande fresque taguée sur le mur en face de sa fenêtre. S’ensuivent alors de belles rencontres.
• Eben ou les yeux de la nuit, Éditions du Rouergue, collection « Doado », 2015.
Eben, adolescent noir aux yeux bleus, apprend un jour qu’ils sont l’héritage de l’histoire coloniale de son peuple… La révolte n’est pas loin.
• Blue Book, Calman-Levy, 2015.
Sur le même sujet que Eben ou les yeux de la nuit.
• La révolte d’Eva, Éditions du Rouergue, 2015.
Histoire vraie d’une adolescente confrontée à la tragédie de l’histoire.
• La dernière reine d’Ayiti, Éditions du Rouergue, 2016.
Récit du génocide des Tainos lors de l’arrivée de Christophe Colomb aux Antilles.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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