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La première grève de l’Histoire, les ouvriers de Menideh El-Deir, Mickaël Bouali*

« C’est sous la forme des coalitions qu’ont toujours lieu les premiers essais des travail­leurs pour s’associer entre eux. La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance - coalition. »
(Karl Marx, Misère de la philosophie,  1847
Réponse à la philosophie de
la Misère de M. Proudhon)

 Grève, occupation, blocage, ces termes ont inondé la sphère médiatique durant ce printemps social intense, les uns et les autres étant diversement employés à dessein d’influencer l’opinion. Alors que les commentateurs semblent redécouvrir, à chaque nouveau mouvement, blocages et piquets de grève, il semble que dès l’origine ces phénomènes soient intrinsèquement liés. Si l’expression faire grève ne semble dater que du début du XIXe siècle, le fait lui-même pourrait lui être antérieur de près de 3 000 ans.
En ce qui concerne l’expression, elle dérive de la place de Grève, qui occupait le bord de Seine à Paris et servait de théâtre aux exécutions judiciaires. C’était également le lieu où plusieurs corps de métiers parisiens avaient pour habitude de se tenir afin d’attendre du travail. Un retournement du sens s’opère avec l’avènement des coalitions d’ouvriers, qui refusant de travailler tant que leurs revendications n’étaient pas entendues, s’assemblaient sur ladite place.

Sous le règne de Ramsès III
Cependant, pour trouver trace de la première grève dont nous ayons connaissance, il nous faut remonter à la fin de l’Âge du Bronze, au XIIe siècle avant J.-C., sous le règne de Ramsès III, deuxième souverain de la XXe dynastie et le dernier grand pharaon du Nouvel Empire. L’apogée de la civilisation égyptienne apparaît bien loin, la pyramide de Khéops à Gizeh est alors vieille de près de 1 400 ans et les ambitions des Pharaons au Proche-Orient ont été contrariées par de nouvelles puissances, à l’instar du Mittani, des Assyriens et surtout des Hittites. Bien plus, depuis un demi-siècle, c’est tout le bassin oriental de la Méditerranée qui fait face aux invasions des Peuples de la Mer, entraînant dans leur sillage un degré de destruction cataclysmique et la chute des plus grandes puissances de l’époque, à l’exception notable de l’Égypte. En effet, ni la civilisation mycénienne en Grèce égéenne, ni les différents royaumes de la côte syrienne, ni surtout le redoutable Empire hittite ne se relèveront de cette période. Ce phénomène et l’identité même des Peuples de la Mer demeurent relativement méconnus, faute de sources suffisantes, et l’on a, au cours du XXe siècle, sensiblement réévalué le degré de responsabilité des Peuples de la Mer dans la chute de ces États. La recherche historique évoluant à l’aune des préoccupations de son temps, ce sont essentiellement des causes économiques qui ont été avancées durant la deuxième moitié du XXe siècle, sous l’influence du paradigme marxiste. Si les traces de destruction sont indéniables, d’autres éléments ont permis d’appuyer l’hypothèse, aujourd’hui majoritaire, d’une crise systémique des économies et des systèmes politiques du Bronze récent, faisant des tensions sociales et des bouleversements internes qui en résultent un facteur explicatif majeur de cet effondrement général. De même, alors que la crise écologique que connaît notre planète ne cesse de placer cette préoccupation au cœur du débat, des explications relevant de phénomènes climatiques et naturels ont peu à peu vu le jour. Conjonction de séismes, sécheresse récurrente à l’origine de disettes et de problèmes d’approvisionnement, responsabilité des sociétés humaines dans le bouleversement voire la destruction de leur écosystème, de nombreuses explications sont avancées sans qu’aucune, cependant, ne fasse l’objet d’un large consensus. Retenons pour notre part, qu’un phénomène aussi global doit trouver son origine dans une combinaison de facteurs, et non répondre à une causalité unique, et que ces invasions, loin d’être la seule cause de cet effondrement en sont vraisemblablement aussi une conséquence. (Cline E.H., 1177 av. J.-C., Le jour où la civilisation s’est effondrée, Paris, 2015).

Le Papyrus de la grève
L’Égypte, on l’a dit, résiste à ce déferlement, mais la situation économique est alors désastreuse, et Ramsès III ne cesse de défendre les frontières de son royaume face aux vagues d’invasion successives des Peuples de la Mer et aux incursions récurrentes des Libyens. C’est dans ce contexte, pour le moins mouvementé, qu’intervient la première manifestation connue d’action collective et concertée d’un groupe de travailleurs pour obtenir le paiement de son salaire. L’affaire nous est connue par divers ostraca (tesson de céramique qui sert de support à des inscriptions) mais surtout par le Papyrus de la Grève, rédigé par le scribe Amennakht et conservé au Musée égyptologique de Turin. Elle concerne les ouvriers et artisans de Deir el-Médineh, l’agglomération à l’Ouest de Louxor où résident et travaillent ceux qui bâtissent les nécropoles de la Vallée des rois. De l’avis général, ces ouvriers bénéficient de conditions de vie largement supérieures à celles de la grande majorité des sujets du royaume. Peintres, maçons, sculpteurs, tailleurs de pierre, leur savoir-faire est recherché et ils perçoivent ordinairement un salaire en nature, diversifié, sous forme de grains, de miches de pain ou encore de mesures de bières, en fonction de leur niveau de compétence.
Cependant, la crise économique et la corruption qui gangrène les différents échelons de l’administration royale expliquent les retards de paiement et la dégradation progressive des conditions de vie. Le scribe débute son récit ainsi :
« An 29, deuxième mois de l’hiver,
jour 10. En ce jour, l’équipe a passé les cinq postes de garde en disant : “Nous avons faim, 18 jours se sont déjà écoulés durant le mois [sans paiement]”, et ils allèrent s’asseoir à l’arrière du temple de Menkheperre [Thoutmosis III]. »
Une tentative de conciliation avec les autorités locales débute mais elle échoue très rapidement. Des promesses sont faites, mais les ouvriers ne reprennent pas le travail et poursuivent leur campement jusqu’à la nuit. Si les temples sont ciblés, c’est qu’ils sont à la fois, centre religieux, économique, bâtiment administratif et relais du pouvoir royal. Ils entendent donc paralyser les principaux centres de pouvoir et, à défaut de salaire, ils exigent de se faire livrer le grain accaparé par le clergé.
Le deuxième jour, ils envahissent l’enceinte sacrée du temple de Ramsès II, mettant en fuite les scribes et les gardes. Devant l’absence de réactions satisfaisantes des pouvoirs locaux, ils profitent de la nuit pour se tailler une ouverture et décident de camper à l’intérieur même du temple. La réaction des autorités ne se fait pas attendre, au chef de l’administration locale, venu parlementer, Amennakht expose les revendications des travailleurs :
« […] Si nous en sommes arrivés à ce point, c’est à cause de la faim et de la soif ; il n’y a plus de vêtements, ni d’onguents, ni de poissons, ni de légumes ; Écrivez au pharaon, notre bon seigneur, à ce propos, et écrivez au vizir, notre supérieur, pour que les provisions nous soient données ! »
Une partie des revendications est entendue et les salaires du mois précédent sont payés. Cependant, les ouvriers exigent également les rations correspondant au mois en cours et viennent occuper le quartier des soldats pour obtenir du chef de la garde, Mentmosès, qu’il mène leur délégation auprès du temple de Thoutmosis. Après bien des promesses, et malgré le soutien des autorités, ils envahissent finalement le temple funéraire de Ramsès III et parviennent, à l’issue de cette épreuve de force, à obtenir le paiement intégral de ce qui leur dû.
La première grève attestée dans l’Histoire se termina donc par une victoire des grévistes au bout de quelques jours. Cependant, très vite, les retards de paiement recommencèrent et les grèves se poursuivirent épisodiquement tout au long du siècle, les autorités alternant entre répression et satisfaction des revendications, lorsque la corruption des administrateurs locaux était trop importante. Cette dégradation générale des conditions de vie coïncida avec les premiers pillages dans la nécropole royale. Et qui mieux que les générations de travailleurs ayant construit ces tombeaux étaient à même d’en percer les défenses, faute de rémunération convenable ? Ce fut en tout cas, le raisonnement des autorités de l’époque.

*Mickaël Bouali est responsable de la rubrique Histoire.
La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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