La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Ne nous taisons plus ! Aminata Traoré*

La solidarité internationale entre femmes en lutte pour leurs droits a besoin d’un second souffle qu’une lecture géopolitique des violences sexuelles et celles non liées au sexe peut lui procurer.

Dérégulation, déréglementation, déshumanisation, l’idéologie néolibérale a mis la démocratie, la paix et la sécurité humaine en péril et exacerbé les violences faites aux femmes. Les conséquences de cette situation sont particulièrement graves dans les pays dominés de l’hémisphère Sud où les femmes et les enfants paient, comme toujours, le plus lourd tribut. Aux inégalités, aux violences domestiques, sexuelles et sexistes, s’ajoutent en temps de guerre et d’interventions étrangères des viols. Ils peuvent être perpétrés par des combattants armés comme par des soldats des armées régulières dont la « communauté internationale » fait de la formation de ces derniers aux droits de l’homme une priorité. Des viols et des abus sexuels perpétrés par les soldats de la paix et ceux des contingents français fait désordre. Mais pas seulement. Ils constituent un indicateur de déchéance politique qui devrait plaider pour le retrait des troupes étrangères du continent africain, pour la démilitarisation et la refondation des relations entre les nations de telle sorte que celles qui ont dit « Plus jamais ça » entre elles n’imposent, en aucun cas des guerres aux autres.

Dire « non » aux interventions militaires
Je suis l’ancienne ministre de la Culture et du tourisme du Mali, solidaire avec les dix-sept anciennes ministres françaises qui, sans distinction de coloration politique, ont dit « Non » au harcèlement sexuel. Je me dis que nous pourrons dire ensemble, africaines, européennes et des femmes d’autres régions, « non » aux interventions militaires étrangères qui ajoutent à nos maux de femmes et de mères.
Le 8 mars 2013, le Président de la République française déclarait dans le cadre de la journée internationale de la femme, que son pays est intervenu au Mali parce qu’il y avait « des femmes victimes de l’oppression et de la barbarie ! Des femmes à qui l’on imposait de porter le voile ! Des femmes qui n’osaient plus sortir de chez elles. Des femmes qui étaient battues ! » C’est tout à son honneur. En plus des femmes qui ont perdu la vie, la raison ou la raison de vivre, longue en effet, est la liste de celles qui ont subi des atrocités dans les régions de Kidal, Gao et Tombouctou lors de l’occupation de ces régions. Il est question de privation des femmes de la liberté de circuler sans être accompagnées d’une caution masculine, d’impossibilité d’être transportées à mobylettes ou à bord d’une voiture dont le conducteur ne peut pas prouver qu’il est son conjoint, de l’obligation qui leur est faite de couvrir tout leur corps pour vaquer à leurs occupations à l’extérieur, de mains, de pieds coupés. Il y a aussi la culture mutilée avec les mausolées détruits au nom de la sharia, tout comme l’école publique et laïque fermée et la difficulté encore plus grande pour nos filles d’être correctement scolarisées.
Mais le déploiement de troupes étrangères comme solution, sous prétexte que l’État malien a failli, que son armée est incapable d’une réflexion préalable sur le fait « terroriste », nous a été imposée à tous, femmes et hommes. L’attention prêtée à la cause féminine certainement sincère au départ semble être devenue un prétexte pratique. Pour ma part, l’opération Serval devenue Barkhane a tout d’un mariage forcé. Alors qu’il a été scellé à l’insu du peuple malien à la « demande » d’un président par intérim, Paris prétend que nous étions tous consentants.
Il est vrai que comme leurs hommes, les Maliennes ordinaires ont souvent accueilli l’opération Serval avec ferveur. Certaines ont même donné à leur nouveau-né le nom de Damien Boiteux, premier soldat français tombé en terre malienne ! Elles attendaient une guerre rapide, efficace, en étroite collaboration avec les Forces armées maliennes (FAMA), de manière à libérer la totalité de leur pays et à restaurer l’autorité de l’État sur toute l’étendue du territoire. Elles restent sur leur faim.

Des interventions lourdes de conséquences pour les femmes en particulier
Les déplacées et les réfugiées sont quant à elles confrontées avec leurs familles à la faim et à l’insécurité, la promiscuité, l’insalubrité et la plus grande précarité, la prostitution plus ou moins déguisée et, par conséquent, les risques de propagation du VIH/SIDA.
La décision d’intervenir militairement en Libye au nom de la responsabilité de protéger les populations civiles que les 280 députés socialistes ont approuvé à l’exception d’Emmanuelli, pouvait-elle être sans conséquences pour les femmes de ce pays, du Mali, du Sahel et du Maghreb ?
Les viols ne constituent visiblement qu’un grain de sable dans la belle mécanique de l’intervention en Centrafrique si l’on s’en tient à cette déclaration : « Nos armées font un travail remarquable en Centrafrique. Grâce à elles et aux Nations Unies des massacres ont pu être évités, la sécurité a pu être rétablie et des élections ont pu se tenir de manière transparente et pluraliste ».
En rupture avec sa base, qui n’entend pas qu’elle se soumette aux directives de Bruxelles, la gauche au gouvernement en France n’est pas davantage en conformité avec ce que les peuples dominés des anciennes colonies françaises d’Afrique sont en droit d’attendre d’elle. Le Mali est la première victime collatérale en Afrique Subsaharienne de l’intervention franco-britannique en Libye. Les femmes le paient cher car l’installation de milliers de soldats, des années durant, dans des régions déshéritées et désertiques dans le cas du Mali ne peut être sans conséquences pour l’économie locale, les populations, notamment les plus vulnérables que sont les femmes et les enfants.
Les missions de maintien de la paix font figure d’enclaves étrangères et d’îlots de prospérité dans des contextes de dénuement total où les femmes n’ont que leur corps à vendre. Cette situation aiguise le sentiment d’être exclus chez les jeunes désœuvrés comme chez les combattants qui acceptent de déposer leurs armes et qui n’ont pas les moyens financiers de se marier, ni même d’offrir mobylettes ou téléphones portables aux jeunes filles ?
Le vécu des bouleversements provoqués par la présence militaire est rarement évoqué alors qu’il est de nature à ajouter au radicalisme et au sentiment de révolte des populations. Les accusations de viols des femmes dont des mineures, nécessairement mal vécues, sans oublier la prostitution plus ou moins déguisée, les débits de boissons alcoolisées, et autres comportements peuvent choquer en milieu musulman.
Ces réalités nouvelles et le droit des peuples à disposer des richesses de leurs pays imposent le retrait progressif des troupes étrangères.
Au-delà de l’indignation, il s’agit d’admettre une fois pour toutes qu’il n’y a pas de guerre propre qu’il s’agisse des frappes militaires ou des comportements de soldats. Et que les femmes en sont les premières victimes.

*Aminata Traoré est essayiste. Elle est ancienne ministre de Culture du Mali.

 

Aminata Traoré, candidate au secrétariat général des Nations Unies

« L’ONU, semble-t-il, est à la recherche d’une femme pour succéder à Ban Ki-moon. Je n’ai peut-être pas la tête de l’emploi, mais je m’invite dans ce débat , a-t-elle lancé sous de chaleureux applaudissements. Aminata Traoré ouvrait, à l’occasion de la conférence mondiale pour la paix et le progrès, une séance de débat intitulée Déminer les bombes semées en Afrique par l’Occident ». « Je parle depuis le Mali, un pays meurtri, devenu phare et alibi du dispositif militaire déployé par la France au Sahel, au nom de la lutte contre le terrorisme », a-t-elle expliqué. Avant d’exprimer toute l’amertume et toute la colère que lui inspire la politique étrangère de François Hollande. « Nous payons pour l’arrogance de Nicolas Sarkozy en Libye. À sa suite, François Hollande, lui aussi, a voulu avoir son champ de bataille. En fait, il en est de cette guerre comme de la courbe du chômage qu’il ne parvient pas à inverser en France. Chaque jour, des hommes meurent. Les civils ne sont pas protégés, pas plus que les militaires eux-mêmes ne parviennent à se protéger des djihadistes », a-t-elle exposé.
Faire entendre la voix des peuples 
Celle qui se définit comme une « femme africaine de gauche » écarte d’un revers de main les arguments invoqués par les puissances occidentales pour justifier leurs guerres sur le continent. Protéger les Africains des fanatiques ou des dictateurs ? « Des milliers d’Africains se noient en Méditerranée, dans l’indifférence. On ne peut pas prétendre vouloir faire notre bien en faisant la guerre chez nous, en pillant nos richesses et en nous fermant la porte de l’Europe ! » rétorque-t-elle. Libérer les femmes de traditions ou pratiques rétrogrades ? « Ce système cynique, sexiste et raciste instrumentalise toutes les causes. Il usurpe celles des femmes pour justifier les guerres », réplique-t-elle. Pour la candidate à la succession de Ban Ki-moon, ces expéditions militaires sont d’abord le miroir d’un « capitalisme meurtrier » et l’expression d’une « stratégie de recolonisation, dans laquelle l’ONU, prise en otage, sert de cheval de Troie ». Aminata Traoré espère, elle, « faire entendre la voix des peuples ». Pour renouer avec la raison d’être des Nations unies : la paix.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.