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Trois mois de couverture médiatique des mobilisations contre « la loi Travail », Julien Salingue*

Plus de trois mois après le début de la mobilisation contre la « loi Travail », il était temps de revenir sur la couverture médiatique qui l’a souvent bien mal traitée, dans une nouvelle et exemplaire démonstration de la capacité des « grands » média, des « grands » journalistes politiques et des « grands » éditorialistes – avec des nuances et des spécificités – à tenir leur rôle de gardiens de l’ordre social, en entonnant un refrain bien connu : nécessité de la « réforme », « archaïsme » de la contestation, stigmatisation de la mobilisation, morgue, mépris – voire haine de classe à peine voilée.

 Une indispensable « réforme »
Le terrain avait été soigneusement préparé. Ils étaient en effet nombreux, dès la rentrée 2015, à soutenir la démarche entreprise par le gouvernement consistant à diffuser l’idée que le Code du travail était un « mastodonte » qu’il fallait nécessairement « alléger ». « Bien sûr, on pourrait garder notre bon vieux Code du travail, avec ses règles et ses protections, qui dissuadent parfois la création d’emploi, mais à quoi cela sert de protéger de plus en plus des emplois qui ne sont pas créés ? », faisait mine de s’interroger François Lenglet (France 2, 9 sept. 2015). « Le Code du travail n’est pas une vache sacrée », prévenait l’éditorial du Monde (2 sept. 2015). Et « C dans l’air » de confirmer le programme : « Parmi les dossiers les plus brûlants, la refonte d’un mastodonte, devenu tabou à gauche : le Code du travail et ses 3 600 pages, 11 000 articles… à écrémer d’urgence » (4 sept. 2015).

Offensive tous azimuts contre la mobilisation
Mais cette pédagogie préventive n’aura pas suffi. Et ce sont des centaines de milliers de salariés et de jeunes qui, à partir du 9 mars, sont entrés en mobilisation. De toute évidence, la pédagogie médiatique aura échoué à les convaincre du bien-fondé de la « réforme » : n’en faisant qu’à leur tête, ils n’ont pas écouté les bons conseils de l’éditocratie, qui ne leur pardonnera pas.
Méthode privilégiée : la focalisation, non pas sur les causes, mais sur les conséquences des grèves, avec un intérêt tout particulier pour les « usagers » des trains, métros, et autres transports en commun, avec la multiplication des micros-trottoirs dans lesquels on apprend, surpris, que lorsque les salariés des transports sont en grève, les transports fonctionnent moins bien. Obsession qui se traduit par une infinie variété de titres dans la presse écrite et sur internet (« Pagaille dans les transports et sur la route », site de France Inter, 9 mars ; « La galère dans les transports », site de France TV Info, 31 mars ; « C’est la galère dans les transports », site du Point, 25 avril ; « Nouvelle journée galère dans les transports », site de Ouest-France, 18 mai).
Autre angle d’attaque : la dénonciation des « pas concernés ». Comprendre : certains opposants à la loi Travail (au premier rang desquels les salariés du public et les jeunes) qui n’ont rien compris au contenu d’une loi qui ne les concernerait pas – ou bien qui ont compris mais se mobilisent pour le plaisir (de provoquer la « galère »). Au choix…
Que nombre de chroniqueurs et éditorialistes ne comprennent rien aux mouvements sociaux n’est ni nouveau, ni surprenant. Mais qu’ils se sentent, malgré eux, obligés de l’avouer ainsi publiquement en dit aussi long sur les effets de la position sociale qu’ils occupent que de fines analyses sociologiques. Ces inestimables individualités qui se croient en état d’apesanteur sociale laissent entendre que, pour être « concerné », il faut être personnellement et directement touché. […] Soyons rassurés : nos détecteurs de « pas concernés » n’ont pas encore opposé, à celles et ceux qui font cause commune par solidarité, que seuls les mal-logés sont concernés par la solidarité avec les sans-abris ou que seuls des exilés sont concernés par la solidarité avec les migrants. Solidarité ? Sans doute une passion triste aux yeux des gais lurons de l’éditocratie.
À quoi l’on pourrait ajouter qu’il est évidemment plus commode de consacrer de longues minutes ou de nombreuses colonnes à fustiger les soi-disant « pas concernés » plutôt que de donner la parole aux premiers concernés, à savoir les salariés du privé et leurs représentants.

« Vous condamnez
les violences ? »

Autre méthode éprouvée : la focalisation sur les « violences » qui, bien qu’elles se produisent, comme les grands média le répètent, « en marge des manifestations », font souvent l’objet d’une attention qui n’a rien de marginale, quitte à faire passer au deuxième, voire au troisième plan, les mobilisations elles-mêmes, leurs causes, leur tonalité, leur ampleur.

Un véritable matraquage médiatique contre les manifestations, accompagné d’interrogatoires de militants politiques et syndicaux, sommés de « condamner » les « violences », quitte à ce que le sujet monopolise leur temps de parole. On se souviendra de ce mémorable passage d’Olivier Besancenot sur BFM-TV le 1er mai 2016, reçu par une journaliste (Apolline de Malherbe) dont l’obstination n’a eu d’égal que le sens de la répétition, passant l’essentiel de l’interview à poser onze fois la même question (« Condamnez-vous les violences des manifestants ? »).

Selon que vous serez manifestant ou policier…
On notera toutefois que l’obsession de la question des violences et la place accordée aux revendications et au discours des personnes mobilisées sont à géométrie variable. Ainsi, lorsque le 18 mai plusieurs syndicats de policiers décident de se mobiliser à leur tour (pour dénoncer une « haine anti-flics »), le ton change. Comme on peut le remarquer en étudiant les JT de TF1 et de France 2, les policiers et leurs représentants ont eu droit, ce jour-là, à une couverture médiatique étonnamment (?) bienveillante et étoffée, avec reportages empathiques, micros ouverts pendant de longues minutes et rappel, par les présentateurs eux-mêmes, des raisons de la mobilisation.
Dans le même temps et dans les jours qui ont suivi, bien loin d’avoir corrigé le tir, les grands média ont multiplié les attaques contre les nouveaux acteurs de la mobilisation, notamment dans le secteur des raffineries, avec une place toute particulière accordée au nouvel ennemi public numéro 1 : la CGT. Nouvelle étape dans l’offensive contre la mobilisation, les éditocrates unanimes crient alors « Haro sur les grèves ! », éditocrates du privé, du public, comme Nathalie Saint-Cricq (responsable du service politique de France 2, invitée par Pujadas pour commenter « l’essoufflement du mouvement » le 23 mai… et le 14 juin), ou tout-terrain, comme Jean-Marc Morandini, qui n’a pas hésité à descendre dans la rue pour une édition spéciale de son « Grand direct de l’actu », diffusé sur Europe 1, en direct d’une… station-service, au plus proche des préoccupations des « usagers ».
Enfin, dans ce panorama du « meilleur du pire » de la couverture médiatique des mobilisations contre la loi Travail, on n’oubliera pas non plus les plaidoiries des « Tribunaux médiatiques pour syndicalistes “radicalisés” », dont on trouvera les meilleurs extraits sur le site ACRIMED. Ce panorama résume-t-il l’ensemble de la couverture médiatique du mouvement en cours ? Évidemment, non. Mais il donne malheureusement, comme le montrent en détail, exemples à l’appui, les articles que nous avons rédigés au cours des derniers mois, une idée assez fidèle et précise du bruit médiatique dominant depuis que la « réforme » du Code du travail a été annoncée… et contestée. Un journalisme qui accompagne, une fois de plus, les obsessions néolibérales du gouvernement et de ses soutiens, et qui, en se focalisant sur les conséquences des grèves et non sur leurs causes, en reprenant sans la critiquer la communication des autorités, y compris de la préfecture de Police, ou en faisant preuve d’un parti pris à peine dissimulé sous couvert d’interview ou de débat, manque gravement à son devoir premier : informer.  n

*Julien Salingue est co-animateur d’ACRIMED.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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