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Six idées reçues sur la jeunesse, Fanny Chartier

La jeunesse n’est pas un bloc homogène, aussi bien politiquement que socialement. Un même ressenti sur le monde social et politique peut se traduire par des comportements politiques et électoraux différents. Inégalités sociales, discriminations de genre ou ethniques traversent la jeunesse comme toute la société.

L’ENGAGEMENT DES JEUNES

Les jeunes votent moins que les autres électeurs

VRAI mais pas seulement
Si l’inscription des jeunes sur les listes électorales est en forte progression depuis dix ans grâce à l’inscription automatique, il n’en demeure pas moins que les jeunes s’abstiennent plus fréquemment que la moyenne des électeurs. Les jeunes ne sont pas les plus abstentionnistes, la participation électorale déclinant bien plus fortement après 75 ans. Selon l’INSEE, en 2012, 77 % des inscrits sont allés voter aux deux tours de la présidentielle, 5 % n’ont voté qu’au premier tour, 6 % seulement au deuxième et 13 % n’ont voté à aucun des deux tours (Enquête participation électorale, 2012) alors que les 18-25 ans sont 18 % à n’avoir voté à aucun des deux tours. Mais ils ont également une participation plus volatile : ils sont beaucoup plus nombreux que les autres classes d’âge à n’avoir voté qu’à un des deux tours (8 % à ne voter qu’au premier ; 8,6 % à ne voter qu’au deuxième). Cette intermittence du vote est encore plus marquée lors des européennes ou certaines élections locales.

Les jeunes votent Front National

VRAI et FAUX

Première précaution méthodologique : contrairement à la participation électorale (c’est-à-dire le fait d’être allé voter ou non) il n’existe pas de données statistiques mettant en lien les votes exprimés aux élections avec des variables sociodémographiques (en l’occurrence l’âge) avec un échantillon dit aléatoire. Les seules données disponibles sont donc des sondages dont l’échantillon est constitué par quotas. Or seuls les échantillons aléatoires permettent de connaître de façon fiable le tout à partir d’une estimation sur une petite parcelle de population. Deuxième précaution : comme nous l’avons vu, les jeunes s’abstiennent plus que la moyenne et ont une participation électorale plus volatile : les jeunes qui votent à une élection ne sont donc pas toujours les mêmes à l’élection suivante. Il est donc difficile d’être catégorique lorsque l’on fait des estimations à ce sujet. En décembre 2015, lors des élections régionales, 35 % des 18-24 ans ont déclaré avoir l’intention de voter pour le Front national (IPSOS-SOPRA STERIA). Or seulement 35 % des 18-24 ans ont participé au scrutin : on peut donc estimer que sur 100 électeurs potentiels entre 18 à 24 ans, 12 ont voté Front national (35 % de 35 %). Le premier parti des jeunes, c’est donc plutôt l’abstention (et de loin), pour autant le Front national est le parti qui parvient aujourd’hui le plus à mobiliser les jeunes de son électorat.

Contrairement à leurs aînés,
les jeunes ne s’intéressent pas à la politique

VRAI et FAUX

L’engagement dans un syndicat ou une organisation politique est incontestablement plus faible chez les jeunes que chez leurs aînés, de même pour leur participation électorale. Néanmoins, mesurer l’intérêt des jeunes à la politique avec l’indicateur de l’adhésion à une organisation politique/syndicale ou celui du vote est insuffisant. D’abord, les baromètres de confiance du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) montrent que les 18-24 ans ne sont pas foncièrement différents de leurs aînés : ils partagent une même défiance élevée à l’égard de la classe politique, malgré quelques spécificités leurs choix électoraux sont proches de ceux du corps électoral général et ils ont un niveau d’intérêt déclaré pour la politique comparable aux autres classes d’âge. Les jeunes ne sont donc pas plus désintéressés que les autres, bien que cela puisse se traduire électoralement par une abstention et une volatilité du vote plus importantes. Ça ne veut pas dire non plus qu’ils n’ont pas d’idées politiques. Dans l’enquête Générations quoi ?, sur plus de 117 500 jeunes entre 16 et 25 ans interrogés, 65 % ont répondu qu’ils n’étaient pas d’accord à avec la proposition « Les hommes politiques n’ont plus de pouvoir », 85 % sont d’accord pour dire que « c’est la finance qui dirige le monde » et 65 % à dire qu’il n’y pas « trop de fonctionnaires ». Ces avis traduisent donc bien une vision de la société et une façon, même lointaine, de penser les politiques qu’il faudrait mener.

Les jeunes ne sont pas impliqués
dans la vie locale et associative

FAUX

Selon l’INSEE, en 2008, 26,3 % des 16-24 ans sont adhérents d’une association (Enquête sur la vie associative, 2008). Cette participation est certes moindre que pour l’ensemble de la population, où le taux d’adhésion est de 32,6 %, mais elle est loin d’être négligeable. Les jeunes sont par ailleurs beaucoup plus impliqués dans le domaine sportif que leurs aînés : 17,1 % des 16-24 ans sont adhérents d’une association sportive contre 12,3 % toutes classes d’âge confondues. Parmi les 16-24 ans adhérents d’une association, si 80,4 % d’entre eux n’adhèrent qu’à une association, ils sont 15,4 % à adhérer à deux associations et 4,2 % à trois ou plus. La multi-adhésion concerne donc près de 20 % des 16-24 ans adhérents d’une association.

LES JEUNES ET LE TRAVAIL

Les minima sociaux encouragent les jeunes
à ne pas travailler

FAUX

L’effet désincitatif des minima sociaux comme le revenu de solidarité active (RSA)  est une vieille rengaine des libéraux qui consiste à dire que le chômage n’est pas subi mais choisi par les privés d’emploi. En réalité, l’INSEE a montré que cet effet sur l’emploi des jeunes de 25 ans est très faible et circonscrit aux moins diplômés. L’éligibilité au RSA, tout comme pour le revenu minimum d’insertion (RMI) avant 2009, est soumise à une condition d’âge restrictive : très peu de personnes de moins de 25 ans sont éligibles au RSA. Par conséquent, si un effet désincitatif existait, cela devrait se traduire par un fléchissement du taux d’emploi des jeunes juste après 25 ans, puisqu’il serait moins « rentable » de travailler pour certains jeunes. Or, aucune rupture dans les taux d’emploi à 25 ans n’est repérable pour les jeunes célibataires sans enfant ayant au moins un CAP ou un BEP. Une très légère rupture dans les taux d’emploi est décelable pour les jeunes les moins diplômés (ayant au mieux le brevet des collèges), mais elle n’apparaît significative que pour deux années seulement. Au total, sur la période 2004-2009, on estime qu’entre 1,7 % et 2,9 % de ces jeunes très peu qualifiés auraient été découragés de travailler en raison du RMI.

 Les lycéens et étudiants ne connaissent rien
au monde du travail

FAUX

La mobilisation des lycéens et des étudiants contre la loi Travail a été une nouvelle occasion pour les libéraux de contester l’engagement des jeunes dans les mouvements sociaux. Alors pas concernés ? Rappelons qu’en France, il est possible de travailler dès 16 ans voire à 14 ans avec l’accord de l’inspection du travail et sous certaines conditions réglementaires. Dès lors, les jeunes sont concernés par ce qui se joue dans le monde du travail. Mais au-delà du fait d’être concernés, les jeunes participent aussi à la production de richesses, et ce, alors même qu’ils sont encore en études. On estime aujourd’hui qu’entre 10 et 20 % des lycéens et 45 % des étudiants ont une activité rémunérée à côté de leurs études, et ce, essentiellement pour des raisons économiques et dans des emplois sans rapport avec leurs études, avec les conséquences néfastes sur la réussite des études que l’on connaît (Enquête de l’OVE, 2015). À ces lycéens et étudiants salariés, il faut ajouter les près de 600 000 apprentis et les 650 000 étudiants en alternance (DARES, 2014) qui partagent leur temps d’études entre cours et travail en entreprises ainsi que les 1,2 million d’étudiants stagiaires (INSEE, 2012) qui peuvent aujour­d’hui légalement représenter jusqu’à 15 % des effectifs d’une entreprise (!). Que cela soit des baby-sittings pour financer ses sorties, des jobs d’été ou des CDI à temps partiel pendant l’année pour financer son logement/ses études/ses vacances, un contrat d’apprentissage/de professionnalisation, un stage etc. : la plupart des jeunes ont expérimenté, parfois de manière violente, les réalités du monde du travail.

*Fanny Chartier est co-responsable de la rubrique Statistiques.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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