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Les jeunes, les inégalités territoriales et l’injonction à la mobilité, Marine Roussillon*

« Priorité à la jeunesse ! » proclamait le candidat Hollande. Pourtant, l’absence de véritable politique nationale en direction des jeunes les rend de plus en plus dépendants des politiques locales, et de plus en plus touchés par les inégalités territoriales.

Si en 2016 95,2 % des candidats ont réussi le bac général ou technologique en Corse, ils sont seulement 87,9 % dans l’académie de Créteil, et 62,4 % à Mayotte. L’emploi des jeunes varie aussi fortement d’une région à l’autre. Près d’un jeune sur trois est au chômage dans le Nord Pas-de-Calais Picardie. En Île-de-France, le chômage touche 17 % des moins de 25 ans : c’est la région de France où le chômage des jeunes a le moins augmenté depuis 2008.
Ces inégalités territoriales sont étroitement liées aux inégalités sociales, les unes venant aggraver les autres. D’une part, la composition sociale et le tissu économique des territoires sont des facteurs déterminants dans leur capacité à faire réussir les jeunes. D’autre part, ce sont les jeunes issus des classes sociales les plus défavorisées qui subissent le plus les inégalités territoriales.

De la région à la cité ou au village : un territoire de plus en plus fragmenté
Les inégalités se creusent à tous les niveaux : entre régions, mais aussi entre villes ou quartiers, au point de créer un territoire fragmenté.
Ainsi, dans la région la plus jeune du pays, l’Île de France, les inégalités sociales s’accroissent. Le revenu médian des Hauts-de-Seine est supérieur de 50 % à celui de la Seine-Saint-Denis. Depuis 1990, ces inégalités sociales s’inscrivent de plus en plus nettement dans le territoire. La part de la population issue des catégories supérieure et moyenne dans les espaces populaires a nettement reculé.
La comparaison entre la Seine-Saint-Denis et le reste de l’Île-de-France est éclairante : les jeunes de Seine-Saint-Denis interrompent leur scolarité plus tôt que les Franciliens (56 % des 15-29 ans ne sont pas scolarisés ; 54 % en France ; 52 % en Île-de-France), ont plus de difficulté à trouver un emploi (22,1 % des 15-29 ans de Seine-Saint-Denis sont au chômage, contre 14,6 % pour les jeunes Franciliens), sont plus nombreux à vivre chez leurs parents (56 % contre 50 % en Île de France).
Avec la territorialisation des politiques en direction de la jeunesse – éducation, formation, culture, emploi… – et la baisse des dotations de l’État aux collectivités territoriales, les jeunes subissent de plein fouet les inégalités territoriales. L’accès aux activités culturelles et sportives dépend des politiques locales et des moyens des collectivités. Le service public d’éducation nationale est lui aussi de plus en plus territorialisé. Avec la réforme des « rythmes scolaires », les horaires de l’école primaire varient d’une municipalité à l’autre. Les aides accordées aux élèves, le coût de la scolarité, la qualité des locaux et les moyens des établissements varient d’un département, d’une région à l’autre. Le recrutement des enseignants, même quand il passe par des concours nationaux, contribue à renforcer les inégalités territoriales. La crise de recrutement pour les enseignants du primaire touche d’abord les académies où se concentrent les difficultés sociales, comme l’académie de Créteil. C’est là aussi que les équipes sont les moins stables, chacun cherchant à rejoindre au plus vite sa région d’origine.
Ce sont les régions qui décident de la carte des formations professionnelles. Ce sont elles aussi qui font le lien entre la formation et l’emploi et aident (ou pas) les jeunes à décrocher le stage qui validera leurs études, puis leur premier emploi. Avec l’autonomie des universités, l’enseignement supérieur est lui aussi de plus en plus dépendant des régions et du patronat local (qui le finance par la taxe d’apprentissage) : la carte des formations s’inscrit alors dans la logique de concurrence entre les établissements et les territoires. Il s’agit de s’adapter aux besoins du « bassin d’emploi » et de valoriser la spécificité de la région, pas d’offrir aux jeunes une large gamme de formation répondant à leurs envies et aux besoins de l’avenir.

L’âge de la mobilité
Cette spécialisation des territoires s’accompagne de la multiplication des classements censés permettre aux jeunes et à leur famille de choisir le « meilleur » lieu de vie ou d’études : classement des meilleurs lycées, palmarès des villes où il fait bon étudier, taux de réussite au bac par académie… L’accroissement des inégalités entre les territoires va de pair avec une injonction à la mobilité. Les inégalités sont relues comme autant de différences, qui donneraient à chaque territoire une identité et qui permettraient ainsi aux jeunes de choisir le territoire qui leur convient le mieux. L’assouplissement de la carte scolaire permettrait aux familles de choisir leur lycée, puis les étudiants pourraient faire leur choix entre des formations et des villes différentes et concurrentes.
Ce modèle libéral du jeune qui « bouge », qui change de quartier ou de ville en fonction de ses projets, est bien loin de la réalité. Pour la plupart des familles, une telle mobilité est impossible. Près de la moitié des jeunes entre 18 et 25 ans vivent chez leurs parents, faute de pouvoir se payer un logement. Les choix de formation, d’orientation, de vie des jeunes sont très fortement influencés par leur dépendance à l’égard de la solidarité familiale.
En outre, dans ce modèle libéral, l’injonction à la mobilité est contredite par l’expérience de ségrégation sociale vécue par les jeunes des villages ou des quartiers. Pour beaucoup d’entre eux, la mobilité n’est pas envisageable, parce qu’elle constituerait une transgression, voire une trahison du milieu d’origine.
Et lorsque la mobilité est possible, elle vient renforcer les inégalités entre régions. Ainsi, la meilleure réussite des étudiants en Île-de-France (une réussite supérieure de plus de dix points à la moyenne nationale) s’explique par l’attraction que les universités de la capitale exercent sur les meilleurs étudiants des autres régions.
S’il importe de donner à tous les moyens d’une mobilité choisie, notamment en développant une politique nationale du logement étudiant et en garantissant l’autonomie des jeunes, il est donc aussi nécessaire de permettre à chacun de se former et de travailler sans s’éloigner de sa famille. Cela implique de penser la carte des formations à l’échelle nationale, et pas seulement à l’échelle régionale, et de rompre avec la mise en concurrence des territoires.

*Marine Roussillon est membre du Comité exécutif national du PCF, chargée du secteur éducation du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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