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Jeunesse et communisme : une vieille histoire ?

La structuration du Mouvement ouvrier en France à la fin du XIXe siècle sous la forme de partis – puis d’un seul parti unifié, en 1905 – s’accompagne précocement d’organisations de jeunesse qui leur sont liées et ce, dans à peu près toutes les variantes du socialisme français organisé voire au-delà d’elles.

C’est peu dire que cet intérêt pour la jeunesse est patent et tôt exprimé. Pour autant, il faut formuler quatre réserves. Le communisme n’est pas un fascisme, exaltant par principe la jeunesse, incarnation de la force. Marx, dans un passage célèbre des Luttes de classes en France n’hésite pas à pointer le jeune âge des gardes mobiles qui écrasèrent les révolutionnaires de Juin 1848. En outre, l’écho du socialisme auprès des jeunes gens reste pour le moins limité au tournant du siècle : de 1880 à 1902, l’historienne Yolande Cohen recense 702 militants, toutes organisations de jeunesse socialistes confondues ; de surcroît, l’essentiel d’entre eux sont des étudiants, c’est-à-dire, à cette époque, une fraction extrêmement étroite de la jeunesse, loin des masses juvéniles ouvrières et paysannes. Ensuite, les questions de la définition, de la délimitation, de la qualification de la jeunesse posent problème pour maints socialistes : le Parti ouvrier français de Jules Guesde (motion Thiercelin, 1895) indique que la jeunesse est « impossible à définir » et doute de la pertinence d’une organisation spécifique pour la jeunesse (pour faire quoi ? un petit parti de jeunes à côté du parti ?). Enfin, il est notable que si la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) est constituée en 1905, il faut attendre 1912 pour que la Jeunesse socialiste le soit et encore est-elle souvent cantonnée au collage des affiches SFIO…
L’héritage socialiste en la matière est ainsi substantiel mais mitigé. À certains égards, la création de la Jeunesse socialiste-communiste (à la Bellevil­loise, peu avant le congrès de Tours) puis de la Jeunesse communiste (JC) fait rupture : les jeunes demeureront continûment une préoccupation de premier plan pour les communistes.

Des revendications spécifiques
Mais tout ne se résume pas aux plans organisationnels et à celui de la JC. Les communistes mettent en avant des revendications spécifiques consacrées aux jeunes. Retenons-en trois.
Revendication canonique s’il en est du Mouvement ouvrier : à travail égal, salaire égal. Les jeunes, en effet, sont moins payés que leurs aînés à travail égal et ce, dans des proportions considérables : c’est ce qu’on appelle les abattements d’âge, des décotes pouvant aller jusqu’à 50 %. De même qu’ils défendent l’égalité des salaires avec les femmes ou les étrangers, les communistes militent pour la suppression des abattements d’âge : Ambroise Croizat, ministre du Travail à la Libération, opère une première rupture massive en la matière ; la seconde sera arrachée par les luttes de Mai 68 et les négociations qu’elles permirent. On pourrait tirer le fil jusqu’aux luttes contre le Contrat première embauche en passant par tous les contrats précaires des années 1980-1990 visant à faire sortir les jeunes du droit commun pour les enfermer dans des statuts dérogatoires dépréciés, alimentant une concurrence entre salariés au plus grand bénéfice de ceux qui les exploitent.
Le droit de vote est un deuxième axe majeur de revendications de longue durée. Forts de leur place incontestable dans la Résistance, les jeunes demandent à obtenir le droit de vote après avoir tant usé du droit de mourir les armes à la main. Les jeunes communistes, à l’initiative de larges structures de rassemblement juvénile pendant la guerre (Front patriotique de la jeunesse (FPJ), pendant du Front national de Pierre Villon puis Forces unies de la jeunesse patriotique (FUJP), pendant du Conseil national de la Résistance (CNR) militent alors vivement pour l’intégration du droit de vote à 18 ans dans la Charte de la jeunesse élaborée par les FUJP. Dans les débats constitutionnels, les communistes portent fort cette revendication, obtenant des avancées réelles. Là encore, il faudra des combats poursuivis jusque dans les années 1970 pour que satisfaction soit obtenue.
Troisième exemple : la question de la conscription. Pour tous les jeunes hommes du XXe siècle, jeunesse rime à un moment ou à un autre avec service militaire. Les communistes ne désertent pas ce front et mêlent revendications spécifiques (droit de vote sincère, liberté de la presse, liberté d’opinion, conditions du service…) parfois ramassées dans un « statut démocratique du soldat » (comme c’est le cas dans les années 1970) et plus globales (contre l’envoi du contingent dans les guerres coloniales, contre les guerres coloniales elles-mêmes, contre l’intégration dans l’OTAN, contre la nomination de généraux s’étant illustrés dans la Reichswehr). Ces luttes ne furent pas vaines, comme on le sait : de l’autorisation de l’Humanité ou de l’Avant-Garde (journal des JC) à l’armée en passant par la contribution communiste à la mobilisation du contingent face au putsch des généraux factieux en avril 1961.
Ces combats marquants, souvent à l’origine de victoires, font qu’on ne peut écrire l’histoire de la jeunesse sans celle du communisme. L’inverse est, assurément, vrai.

Une histoire ample
Les jeunes dans l’histoire du communisme français, c’est une histoire ample : on est loin des 702 militants de la fin du XIXe siècle. Sur le plan politique, la JC est, pendant à peu près tout le XXe siècle, la première organisation juvénile – et de loin – atteignant des sommets au-delà de 80 000 adhérents dans les années du Front populaire, de la Libération – l’Union de la jeunesse républicaine de France qui remplace la JC de 1945 à 1956 étant la plus massive organisation de jeunesse politique de l’histoire de France – et des années 1970. Nombreuse, l’organisation des JC est aussi nettement plus à l’image de la jeunesse du pays que celle du XIXe siècle – malgré une faiblesse paysanne que ne comblèrent jamais les organisations spécifiques comme l’Union de la jeunesse agricole de France. Massivement ouvrière, elle se fait fortement lycéen­ne et étudiante dès les années 1960. Elle est aussi tôt déterminée à être féminine – ce qui motive la création de l’Union des jeunes filles de France en 1936.
D’où vient cet écho ? De maintes sources mais, notamment, des campagnes menées par les JC – campagnes plus haut évoquées ; campagnes de solidarité internationale aussi (Rif, Espagne, Indochine, Algérie, Vietnam, Nicaragua, Algérie, Irak…) – ou encore des lieux de sociabilité et d’éducation populaire par eux offerts – des campings du Front populaire aux Auberges de jeunesse en passant par les activités sportives, les concours de chanson, les sorties au théâtre, à la mer, la montagne, les Festivals mondiaux de la jeunesse…
La JC n’est pas le seul support du lien entre communisme et jeunesse. Il faut aussi compter avec des organisations syndicales juvéniles dans lesquelles les communistes tiennent une place de premier plan : l’UNCAL côté lycéen à partir de 1968 ; l’UNEF-Renouveau puis Solidarité étudiante ; les coordinations CET…
Le PCF lui-même est longtemps le premier parti de jeunes. Encore en 1981, alors que depuis 3 ans, les socialistes ont devancé les communistes dans le pays, les jeunes votent davantage Marchais que Mitterrand. De fait, la place donnée à la jeunesse dans l’expression du Parti communiste est forte ; la place donnée dans ses instances n’est pas non plus négligeable : Thorez a une petite trentaine d’années quand il est choisi pour présider aux destinées du Parti communiste ; le discours de la Fête de l’Humanité de 1968 est prononcé par un jeune membre du secrétariat national, René Piquet… En outre, les dirigeants de la JC sont toujours membres ou invités des structures de direction du PCF.

Bien sûr, cela ne va pas sans tensions, très fortes et médiatisées à l’occasion : la crise dite du « groupe de la jeunesse » à la fin des années 1920, quand des dirigeants de la JC s’emploient à prendre le pouvoir dans le Parti et y imposer leur ligne, avec l’appui
de quelques dirigeants de l’Inter­nationale communiste ; ou encore
la presque proverbiale « crise de l’UEC » au mitan des années 1960. Cependant, pour qui regarde un peu le temps à l’échelle du siècle et ne rechigne pas à la comparaison : quelle singularité communiste ! Les organisations de jeunesse de droite ont une existence très aléatoire et précaire ; les Jeunesses socialistes sont, très longtemps, une petite organisation enfermée dans des cycles infiltration trotskyste-dissolution de l’organisation, le tout avec présence à tous les échelons de direction JS de membres (souvent en même nombre !) du Parti socialiste ! Au-delà, la préoccupation de la jeunesse paraît plus épisodique, moins structurante.

Le communisme et la jeunesse : une vieille histoire donc mais sans doute pas une histoire ancienne, si on en juge par le rôle des JC dans les luttes actuelles contre la loi Travail.

G. R.-Q.

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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