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Bernard Chambaz, Katherine Battaiellie

Bernard Chambaz, né en 1949, est le fils de Jaques Chambaz, député communiste du 11e arrondissement de Paris de 1967 à 1968, puis de 1973 à 1978, à qui le lia une tendresse moqueuse à l’égard de son « sacerdoce » et de ses « illusions ». Lui aussi professeur agrégé d’histoire, il est l’auteur de nombreux romans, essais (notamment consacrés à des peintres), récits de voyages. Cycliste chevronné, il livra à l’Humanité en 2003 une chronique sur son expérience d’un tour de France en solo et en 2014 publia une Petite philosophie du vélo.

La mort à 16 ans d’un de ses trois fils, Martin, l’été 1992 (d’un accident dont le récit nous est livré dans le très émouvant Martin cet été, paru chez Julliard en 1994) coupe la vie de Bernard Chambaz en deux. Inconsolable, il continue à être parfois joyeux, à aimer, voyager, et écrire, parce que « écrire est la meilleure façon de continuer », même si les rivets qui empêchent son cœur de s’effondrer « se détachent parfois/Rouillent et grincent et bringuebalent/ ».

Le recueil en deux tomes d’été, qui fait suite à Échoir, a été composé sur plusieurs années ; il s’agit d’une alternance de fragments en prose et de poèmes en vers libres, rassemblés en chants. L’évocation du fils disparu (métamorphosé en martin-pêcheur) y court sans cesse, et s’y mêle à celle de la femme aimée (« toimonamourauxyeuxverts/ commelencredeneruda/ », de tous leurs voyages, road-movies à la fois endeuillés et animés par une belle énergie. Les grands personnages de la littérature, de la musique (du jazz surtout), auxquels Bernard Chambaz se sent redevable, y paraissent aussi.
Nous sommes témoins d’un souci constant, dans l’apparente simplicité d’une poésie à l’allure très moderne, apparentée à la poésie américaine contemporaine, de dire au plus juste, au plus précis, tout ce qui est vu. été a reçu le prix Apollinaire.

Si ce recueil est le tombeau du fils aimé, à l’instar de celui de Mallarmé à son jeune fils Anatole, et si, comme le précise l’envoi final de chaque chant de ce recueil, « c’est la mort qui l’emporte sur le mot », été est aussi un hymne à l’amour, à la création, à la multiplicité grisante du monde, à l’humanité. À l’envers des autres parents, ce père orphelin marche dans les pas de l’enfant mort qui le précède : un adolescent très gai, curieux, ouvert. En même temps que sa mémoire, c’est toute cette matière du monde que Bernard Chambaz se sent devoir préserver, et qu’il déroule comme un tapis infini devant nous, fascinés.

Nous refermons ces livres avec le chagrin de quitter un poète devenu un familier jusque dans son travail, mais la certitude des « stocks inépuisables de joie » que la vie contient, envers et contre tout.
Katherine Battaiellie

Et pourquoi le premier vers du dernier poème
Me renvoie avec une force
Imparable
À cette image du paradis où nous sommes cinq
Vers la mer qui bat contre
Un bosquet de tamaris
Comme un cœur qui jamais ne s’arrêterait
La pagaille des sentiments
Avec le beau désordre et la vaste détresse
Et la dévastation
La quantité affolante de tout ce que nous n’aurons pas connu
Ici et à Shanghai
Où par un hasard
Appelé contingence nous continuons à mourir et marcher.

Échoir, Flammarion 1999

sans fin
monamour
tes yeux qui me tuent quand tu me détestes
ta jupe soulevée pas seulement dans l’enfer
la mousse encore et
toujours inouïe
que ce fut dans la dauphine vert tilleul à Ivry
ou à Rome à Timimoun à Brooklyn à la neige
buée
magi
queA
quoi je ne pourrai jamais renoncer

Été, Flammarion 2005

voir le croiseur
aurore
aux doigts de rose dès
le premier soir.
sa coque verte les canons
pointés vers nulle part
les canots de sauvetage repeints
à neuf comme
la guérite de la gare de Finlande
où une vieille
femme veille son seau
à moitié vide
de myrtilles
qu’elle vend trois fois rien
dans un cornet de papier
journal

Été II, Flammarion 2010

La Revue du projet, n°59, septembre 2016
 

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