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Le Travail et la liberté, Bruno Trentin

Éditions sociales, 2016

Par Igor Martinache

Libérer le travail implique-t-il de s’en libérer ? C’est ce que semblent suggérer les luttes sociales des dernières décennies, en mettant notamment l’accent sur la réduction du temps de travail, tant à l’échelle hebdomadaire que sur celle de l’existence entière, avec l’abaissement de l’âge de la retraite. Rien n’oblige pour autant à se résigner à faire de l’activité laborieuse un temps de servitude, car certaines pistes s’offrent à nous pour en faire au contraire un vecteur d’émancipation à la fois individuel et collectif, particulièrement en ces temps de révolution numérique qui met à bas les fondements du système tayloro-fordiste. Tel est en substance le message que n’a cessé de porter Bruno Trentin, ancien secrétaire général de la CGIL, la principale confédération syndicale italienne, et député européen communiste, dans les dernières années de sa vie. Disparu en 2007, son précédent ouvrage posthume, La Cité du travail avait déjà fait l’objet d’une grande attention de ce côté-ci des Alpes lors de sa parution en 2012. C’est aujourd’hui un recueil d’une dizaine de textes – articles ou discours –, aussi vivants qu’accessibles, que proposent les éditions sociales, agrémentés d’une préface substantielle de l’ancien ministre communiste Jack Ralite. On est frappé de lire combien les réflexions et propositions de Bruno Trentin rédigées il y a plus de dix ans résonnent avec l’actualité, tout en conservant une originalité impressionnante. En plein détricotage des droits des travailleurs, on y lit ainsi une réjouissante critique de la fable libérale selon laquelle faciliter les licenciements serait supposé favoriser les embauches. Mais l’auteur est loin de s’arrêter là. Tout en soulignant la responsabilisation des salariés amenée par l’avènement des nouvelles technologies et des formes d’organisation du travail plus souples qui ont rompu avec un taylorisme réduisant les travailleurs au simple rang d’exécutants sans initiative, Bruno Trentin appelle en réaction à revendiquer de nouveaux droits pour les travailleurs, à commencer par celui à une véritable formation tout au long de la vie. S’interrogeant également sur la manière de promouvoir la participation des salariés à la conduite de leur firme, tout en restituant clairement les débats traversant le mouvement syndical en la matière, l’auteur vient bousculer un certain nombre d’inerties mentales et de « corporatismes » comme il les désigne. On lira également avec intérêt les développements sur la nécessité de mettre en cohérence entre elles les politiques économiques au-delà des effets d’annonce électoralistes, ou encore sa présentation de la politique d’austérité alternative défendue en son temps par Enrico Berlinguer, autre grande figure du Parti communiste italien, dans un bel hommage critique conclusif. Ce faisant, cet ouvrage vient également confirmer qu’il vaut mieux parfois s’abreuver à la fontaine des réflexions passées plutôt que de s’éblouir aux mirages des prétendus « modernistes ». 

La Revue du projet, n° 58, juin 2016

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