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Domenico Losurdo,

 Nietzsche. Le rebelle aristocratique.
Biographie intellectuelle et bilan critique

Par Claude Morilhat*

 Devant ce « pavé » d’un millier de pages, même le lecteur intéressé par Nietzsche peut être tenté de renoncer. Pour situer, faire entrevoir l’intérêt de cet ouvrage fondamental, éclairons tout d’abord brièvement la perspective théorique globale dont il relève, en consacrant dans un premier temps quelques lignes à l’auteur et à son œuvre.
 
Né en 1941, Domenico Losurdo est professeur émérite de l’université d’Urbino (Italie). Une quinzaine d’ouvrages de cet important penseur marxiste, philosophe et historien, sont parus en français (dont six aux éditions  Delga).

Inscrire la pensée
de  grands auteurs dans l’histoire

Dans l’ensemble de ses travaux, on peut schématiquement distinguer deux grands domaines :
– d’une part des ouvrages consacrés à de grands philosophes, de Kant et Hegel jusqu’à Gramsci en passant par Heidegger. Mais, à l’encontre des conceptions largement dominantes, conceptions critiquées il y a déjà un certain temps par Marx, qui envisagent de fait la philosophie comme le domaine de la pensée pure, Losurdo démontre par ses études mêmes que l’on ne peut véritablement s’approprier la pensée de ces grands auteurs qu’en les inscrivant dans l’histoire, que leurs œuvres ne sauraient être véritablement comprises indépendamment de l’univers idéologique et politique propre à leur époque. De là un déplacement crucial par rapport à l’histoire traditionnelle de la philosophie. Donnons un exemple en quelques mots. Jusqu’il y a peu, l’adhésion de Heidegger au parti nazi et le célèbre discours du rectorat étaient, soit on ne peut plus discrètement évoqués, soit considérés comme des erreurs passagères qui n’avaient rien à voir avec le contenu et la grandeur de sa pensée. Avec Heidegger et l’idéologie de la guerre (trad. 1998, PUF), Losurdo change radicalement les termes du problème en montrant que Heidegger s’inscrit au sein d’un mouvement idéologique qui, autour de la Première Guerre mondiale, voyait des intellectuels, des politiques, célébrer les grandeurs de la guerre (Stefan Zweig, Benedetto Croce, Werner Sombart, etc.), les notions, les thèmes propres à ce courant imprègnent l’œuvre du « plus grand philosophe du XXe siècle ». Ainsi, l’adhésion au parti nazi ne peut plus simplement être considérée comme une méprise ponctuelle, le discours heideggérien ne relève pas de la pensée pure, l’on ne saurait faire abstraction de ses rapports plus ou moins euphémisés à l’idéologique, au politique, bref à une histoire qui n’est pas seulement celle des catégories philosophiques.
– d’autre part des études qui s’attachent à l’analyse d’un domaine déterminé au sein de l’univers idéologique contemporain, là aussi bien sûr en recourant à l’étude du mouvement historique et en étayant toujours son discours sur des données précises. Signalons seulement deux ouvrages : Contre-histoire du libéralisme (trad. 2013, La Découverte) où l’auteur embrassant les quatre siècles précédents, à travers l’analyse des principaux penseurs libéraux, montre l’envers et les contradictions (possession d’esclaves, extermination des Indiens, enfermement des pauvres, apologie de la colonisation et justification de ses violences) qui traversent des discours à prétention universelle ; La Non-violence. Une histoire démystifiée (trad. 2014, Delga) où l’idéal non violent, sa mise en œuvre, ses limites ou ses impasses dans des conjonctures déterminées, se voient étudiés à travers les pensées et les activités de ses principaux acteurs : Tolstoï, Gandhi, Martin Luther King, le Dalaï Lama…
Bref, lire un ouvrage de Losurdo ce n’est pas seulement enrichir ses connaissances ayant trait à un sujet étroitement limité mais découvrir (grâce au vaste savoir de l’auteur) tout un réseau de notions, de thèmes (trouvant parfois loin en arrière leurs racines) qui trament notre univers culturel, idéologique et politique.

Venons-en à Nietzsche. Le rebelle aristocratique. Le lecteur comme les commentateurs de l’œuvre sont confrontés à de nombreux passages contradictoires (exaltation de « l’esprit allemand »/dénonciation de la teutomanie ; antisémitisme/anti-antisémitisme, etc.), à l’existence de phases bien différentes dans la pensée nietzschéenne. L’ouvrage démontre de manière on ne peut plus convaincante que l’unité et la logique de développement de cette pensée ne sont compréhensibles qu’en s’attachant à sa dimension fondamentalement politique.
Dès son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie (1872), qui semble relever purement de l’esthétique, de la critique musicale, une lecture attentive (associée à celle de la correspondance) montre à l’arrière-plan la hantise de la Commune de Paris et la menace d’une « horrible destruction » de la culture. L’exaltation de l’hellénisme authentique (avant sa dénaturation avec Socrate et Euripide) vient souligner ce qu’il y a de mou, d’efféminé dans le monde moderne. Tout au long de son existence, il s’agira pour Nietzsche : de dénoncer la révolution et la démocratie, le mythe de l’égalité, de vilipender Rousseau l’intellectuel de la canaille, de lutter contre le mouvement socialiste et la menace qu’il fait peser sur la culture ; d’insister sans relâche sur l’opposition entre la grande masse des faibles et le petit nombre des forts, entre la plèbe nécessairement condamnée à un travail harassant afin d’assurer le loisir d’une petite aristocratie, « les esprits libres », attachée à l’essor de la culture. Mais par-delà ce fil conducteur Losurdo montre que si les transformations, les étapes dans la pensée de Nietzsche peuvent s’expliquer parfois en partie par de nouvelles lectures, plus fondamentalement c’est par leurs rapports au contexte historique qu’elles prennent sens. Ainsi, par exemple, après avoir glorifié le peuple allemand appelé à devenir l’héritier de la culture grecque, insisté sur le « génie allemand », par opposition à la civilisation plébéienne issue de la Révolution française, Nietzsche en vient à déclarer que « les Allemands sont trop stupides et trop vulgaires pour la hauteur de mon esprit », à dénoncer le nationalisme. Ce renversement est dû à ses désillusions, à l’effondrement de ses espérances démesurées liées à la fondation du IIe Reich suite à la victoire de 1870, il constate maintenant que l’Allemagne se trouve submergée par tous les maux de la modernité, suffrage universel, diffusion de l’instruction, puissance du parti ouvrier.
Tout au long de l’œuvre de Nietzsche, le lecteur se trouve confronté à un grand nombre de déclarations parfaitement intolérables : «[…] nous méditons sur la nécessité d’un nouvel ordre, et même d’un nouvel esclavage » ; « Une humanité hautement cultivée et donc nécessairement amollie, comme l’est celle des Européens actuels, a besoin non seulement de la guerre, mais des guerres les plus grandes et les plus terribles » ; « Faire périr les plaintifs, les déformés, les dégénérés, voilà quelle doit être la tendance », etc. Là encore, Losurdo ruine les interprétations convenues, (philosophiquement correctes), qui ne veulent voir dans ces textes que métaphores, le langage de Nietzsche n’étant pas censé relever des interprétations communes, le philosophe se posant en penseur inactuel. Si la singularité du grand penseur est incontestable, il n’en est pas de même de la prétendue inactualité de ses thèses les plus scandaleuses. Qu’il s’agisse de la question de l’esclavage liée à la guerre de Sécession et des débats sur l’esclavage ou l’asservissement dans les colonies qui traversent le XIXe siècle, de la nécessité de maintenir le peuple enchaîné au travail sous la domination d’une élite, de l’eugénisme, tous ces thèmes se retrouvent parmi les penseurs réactionnaires ou conservateurs (Boulainvilliers, Burke, Tocqueville, Taine, Carlyle, Galton, etc.) que connaissait l’adepte du « radicalisme aristocratique ». En réinscrivant le barde de Zarathoustra au sein d’un réseau notionnel, d’un champ idéologique complexe, Losurdo montre de façon irrécusable l’inconsistance de « l’herméneutique de l’innocence », la légèreté des tenants de la lecture métaphorique.
Nietzsche philosophe réactionnaire, évidemment. Mais si son œuvre se réduisait à la simple reprise de notions, de thèmes que l’on retrouve plus ou moins dispersés dans les textes d’autres penseurs et hommes politiques contemporains ou plus anciens (défenseurs acharnés des formes les plus grossières de la domination sociale du grand nombre par une minorité), elle ne mériterait guère la place éminente qu’elle occupe dans l’histoire de la philosophie. Celle-là n’est justifiée que parce que la philosophie nietzschéenne excède largement le champ idéologico-politique où elle s’ancre, qu’elle outrepasse la pensée politique même de son auteur. Nietzsche apparaît comme le maître du soupçon, celui qui dénonce les mythologies de l’Occident, celui qui met au jour les ressorts passionnels soigneusement offusqués des grands principes moraux, celui qui ne craint pas de démasquer les politiques bassement intéressées derrière la proclamation des idéaux universalistes, celui de plus qui vient mettre en question quelques-unes des notions fondamentales de la pensée et de la philosophie (le progrès, l’histoire, la vérité, le cogito). Indiquons enfin que Losurdo consacre d’importants développements à la confrontation de la critique de l’idéologie chez Nietzsche et chez Marx, à leur proximité parfois, mais bien sûr au profit de valeurs radicalement opposées.
Ce compte rendu n’évoque que quelques points parmi ceux qui font de ce livre un grand livre (citons encore l’étude des rapports entre la philosophie nietzschéenne et le nazisme), mais surtout il ne restitue aucunement la finesse de ses analyses.
Rendons hommage pour finir aux éditions Delga, petit éditeur qui a pris le risque de publier cette somme (parue en Italie en 2002), quand les confrères aux moyens largement plus importants se sont soigneusement abstenus.

*Claude Morilhat est philosophe.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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