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Une discussion vive entre Marx et Engels

En sciences, Marx et Engels étaient « en recherche » et pas toujours d’accord. Et ce n’est pas toujours Engels qui avait tort ! Voici un petit extrait, tiré des Lettres sur les sciences de la nature, publiées par Jean-Pierre Lefebvre en 1973 aux Éditions sociales.

Marx à Engels, Londres,
7 août 1866
[...] Il y a un ouvrage très important, que je t’enverrai (mais à la condition que tu me le retournes, car il ne m’appartient pas) dès que j’aurai pris les notes nécessaires : Origine et transformation de l’homme et des autres êtres de Pierre Trémaux, Paris, 1865. Malgré tous ses défauts, qui ne m’échappent pas, il représente un progrès très important par rapport à Darwin. Les deux principales propositions sont : que ce ne sont pas les croisements qui, comme on le croit, produisent les différences, mais à l’inverse l’unité de type des espèces. En revanche, la formation de la Terre est, elle, une cause de différenciation (non pas la seule, mais la base principale). Le progrès, qui chez Darwin est purement accidentel, est présenté ici comme nécessaire sur la base des périodes de l’évolution du corps terrestre ; la dégénérescence, que Darwin ne sait expliquer, est ici toute simple. Même chose pour l’extinction si rapide des simples formes de transition, comparativement à la lenteur de l’évolution du type de l’espèce, de sorte que les lacunes de la paléontologie, qui embêtent tant Darwin, sont présentées ici comme nécessaires. De même est développée comme une loi nécessaire la fixité (abstraction faite de variations individuelles, etc.) de l’espèce une fois constituée. Ce que Darwin présente comme les difficultés de l’hybridation, ce sont ici à l’inverse autant de piliers du système, puisqu’il est démontré qu’une espèce n’est en fait constituée que lorsque le croisement avec d’autres cesse d’être fécond ou possible, etc.
Dans les applications historiques et politiques, c’est bien plus important et plus riche que Darwin. Pour certaines questions, telle celle de la nationalité, etc., on trouve ici une base uniquement naturelle. C’est ainsi, par exemple, qu’il corrige le Polonais Duchinski, tout en confirmant par ailleurs ce qu’il dit sur les différences entre la Russie et les Slaves occidentaux, en ceci que, contrairement à ce dernier qui pense que ce ne sont pas les Russes qui seraient des Slaves, mais que ce seraient plutôt les Tartares, etc., il soutient que, sur la base de la formation géologique prédominante en Russie, c’est le Slave qui se tartarise et se mongolise, de même qu’il démontre (il a vécu longtemps en Afrique) que le type nègre commun n’est que la dégénérescence d’un type bien supérieur.

Engels à Marx, Manchester, 10 août 1866
[...] Combien coûte à peu près le livre de Trémaux ? À moins qu’il soit cher, en raison par exemple des illustrations ou d’autre chose, je vais me le procurer et tu n’auras pas besoin de me l’envoyer. [...]

Marx à Engels, Londres,
13 août 1866
[...] Le titre du livre est : Pierre Trémaux : Origine et transformation de l’homme et des autres êtres. Première partie, Paris (Librairie de L. Hachette), 1865. La deuxième partie n’est pas encore parue. Pas de planches. Les maps [cartes] géologiques du bonhomme se trouvent dans ses autres ouvrages.

Engels à Marx, Manchester, 2 octobre 1866
[...] Je t’écrirai ces jours-ci plus en détail sur [...] Trémaux ; je n’ai pas encore fini de [le] lire [...], mais je suis néanmoins parvenu à la conviction que sa théorie ne vaut rien, ne serait-ce, pour commencer, que parce qu’il ne comprend rien à la géologie et qu’il est incapable de la critique la plus ordinaire à l’égard de toute la littérature parue sur la question. Ses histoires du Nigger [Noir] Santa Maria et de la transformation des Blancs en Noirs sont à mourir de rire. Notam­ment quand il écrit que les traditions des Niggers du Sénégal méritent absolument qu’on leur accorde foi, précisément parce que ces types ne savent pas écrire ! En outre, il est bien joli d’attribuer les différences entre un Basque, un Français, un Breton et un Alsacien à la formation géologique, laquelle est aussi responsable naturellement de ce que ces gens parlent quatre langues différentes.
Comment le bonhomme explique-t-il que nous autres Rhénans sur notre massif dévonien (que la mer n’a jamais plus recouvert depuis une époque très antérieure au Carbonifère) nous ne soyons pas devenus depuis longtemps des crétins complets ou des Niggers ? Il nous l’expliquera peut-être dans le 2e volume, à moins qu’il ne prétende que nous sommes effectivement de vrais Niggers.
Ce livre ne vaut rien du tout ; c’est un montage pur et simple, en contradiction flagrante avec tous les faits ; chaque preuve qu’il avance requerrait à son tour une autre preuve préalable.
Marx à Engels, Londres, 3 octobre 1866
[...] Ad vocem [Au sujet de] Trémaux : Le jugement que tu portes, à savoir « que sa théorie ne vaut rien parce qu’il ne comprend rien à la géologie et qu’il est incapable de la critique la plus ordinaire à l’égard de toute littérature parue sur la question », tu peux le retrouver presque textuellement chez Cuvier, dans son Discours sur les révolutions du globe, dirigé contre la doctrine de la variabilité des espèces, dans lequel il se gausse, entre autres, des fantasmagories allemandes sur la nature, dont les auteurs annonçaient intégralement l’idée fondamentale de Darwin, sans pouvoir le moins du monde la prouver. Cela n’a pas empêché pourtant que Cuvier, qui était un grand géologue et même, pour un naturaliste, un critique exceptionnel vis-à-vis de la littérature parue sur la question, ait tort, et que les gens qui énonçaient cette idée nouvelle aient raison. L’idée fondamentale de Trémaux sur l’influence du sol (même si, naturellement, il ne fait pas entrer en ligne de compte d’éventuelles modifications historiques de cette influence, parmi lesquelles je compte pour ma part les changements chimiques provoqués dans les couches superficielles du sol par l’agriculture, etc., et plus largement les différentes influences qu’exercent sous des modes de production différents des choses comme les gisements de houille, etc.) est à mon avis une idée qui n’a besoin que d’être énoncée pour gagner définitivement droit de cité dans la science, et cela tout à fait indépendamment de l’exposé de Trémaux.

Engels à Marx, Manchester,
5 octobre 1866
[...] Ad vocem Trémaux. À vrai dire, quand je t’ai écrit, je n’avais encore lu qu’un tiers du livre, à savoir le plus mauvais (au début). Le second tiers, la critique des écoles, est bien meilleur, le troisième, les conséquences, est de nouveau très mauvais. Cet homme a le mérite d’avoir fait ressortir plus qu’on ne l’avait fait jusqu’à présent l’influence du « sol » sur la formation des races et aussi, par voie de conséquence, des espèces, et, deuxièmement, d’avoir développé sur l’effet du croisement des idées plus justes (encore qu’à mon avis, elles aussi très unilatérales) que ses prédécesseurs. Darwin a lui aussi, d’un côté, raison dans ce qu’il dit de l’influence modificatrice du croisement ; ce que Tr[émaux] du reste reconnaît tacitement lorsqu’il traite, là où cela l’arrange, le croisement aussi comme un moyen de transformation, même si c’est dans le sens finalement de l’uniformisation. De la même façon, Darwin et d’autres n’ont jamais méconnu l’influence du sol, et s’ils ne l’ont pas fait spécialement ressortir, c’est parce qu’ils ne savaient pas comment ce sol agit – si ce n’est qu’il agit favorablement quand il est fertile et défavorablement quand il ne l’est pas. Tr[émaux] non plus n’en sait guère davantage. L’hypothèse suivant laquelle le sol en général devient d’autant plus favorable au développement d’espèces supérieures qu’il appartient à des formations plus récentes a quelque chose d’extraordinairement plausible et peut être ou ne pas être juste, mais quand je vois les preuves ridicules qu’il apporte pour essayer d’appuyer cette hypothèse, preuves dont les 9/10e reposent sur des faits inexacts ou dénaturés, et dont le dernier 1/10e ne prouve rien, je ne peux m’empêcher de trouver fortement suspect l’auteur de cette hypothèse, et, partant de là, l’hypothèse elle-même. Mais quand, allant plus loin, il déclare que l’influence du sol, selon qu’il est plus récent ou plus ancien, corrigée par le croisement, est la cause unique des modifications dans les espèces organiques ou les races, je ne vois absolument aucune raison de le suivre aussi loin, et même au contraire de très nombreuses objections m’en dissuadent.
Tu dis que Cuvier a également reproché leur ignorance de la géologie aux philosophes de la nature [Naturphilosophen] en Allemagne lorsqu’ils affirmaient la variabilité des espèces, et que ceux-ci avaient pourtant raison. Mais la question n’avait à cette époque rien à voir avec la géologie ; et lorsque quelqu’un établit une théorie de la transformation des espèces basée exclusivement sur la géologie et commet de pareilles bourdes géologiques, falsifie la géologie de pays entiers (de l’Italie p. ex. et même de la France) et tire ses exemples précisément de pays dont nous ne connaissons pratiquement pas la géologie (Afrique, Asie centrale, etc.), c’est quand même tout à fait différent. En ce qui concerne tout spécialement les exemples ethnologiques, les seuls qui se rapportent à des pays et à des peuples connus sont quasiment tous faux, soit dans les prémisses géologiques, soit dans les conclusions qu’il en tire – quant aux exemples qui vont dans le sens contraire, il les laisse complètement tomber, par exemple les plaines alluviales de Sibérie intérieure, l’énorme bassin alluvial de l’Amazone, toute la zone alluviale qui part du sud de La Plata et va jusqu’à la pointe Sud de l’Amérique (à l’est des Cordillères).
Qu’il y ait beaucoup de rapports entre la structure géologique du sol et le « sol » où il pousse quelque chose, cela n’est pas bien nouveau, idem que ce sol apte à la végétation exerce une influence sur les races végétales et animales qui y vivent. Il est également exact que cette influence n’a jusqu’à présent pratiquement pas été étudiée. Mais pour passer de ceci à la théorie de Trémaux, il faut faire un bond colossal. Il a en tout cas le mérite d’avoir mis l’accent sur cet aspect jusqu’alors négligé. Et, je le répète, l’hypothèse de l’influence du sol comme facteur plus ou moins favorable à l’évolution selon son âge géologique est peut-être juste (ou fausse) à l’intérieur de certaines limites, mais toutes ses autres conclusions sont à mon avis soit totalement inexactes, soit terriblement exagérées dans un seul sens.

Marx à Ludwig Kugelmann, Londres, 9 octobre 1866
[...] Je vous recommande aussi Trémaux, De l’origine de tous les êtres, etc. Bien qu’écrit dans un style complètement négligé, plein de bourdes géologiques et très déficient dans sa critique de la littérature parue sur le sujet – with all that and all that [malgré tout] – son contenu représente un progrès par rapport à Darwin. 

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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