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Le FN et les femmes, un tournant féministe ? Amandine Philippe

Les femmes occupent une place à part entière dans la stratégie de dédiabolisation du Front national, parti néanmoins fidèle à la stigmatisation et au rejet de l’autre.

Le Front national, parti politique français officiellement fondé en 1972, a longtemps tenu un discours explicitement sexiste, raciste et homophobe. Son programme est caractérisé par la promotion de valeurs traditionnelles où les femmes étaient essentiellement caractérisées par un rôle reproducteur, au service d’une nation viriliste, et cantonné à la sphère du foyer familial. Les propos suivants de Jean-Marie Le Pen en 2014 résument cette idée : « Il faut convaincre les femmes de notre peuple de l’absolue nécessité d’assumer leur fonction de reproduction. » Ces prises de position ont été inhibitrices du vote des femmes pour le FN. Comme le montre Mariette Sineau, directrice de recherche au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) les électrices ont longtemps fait rempart au vote frontiste. On estime, par exemple, qu’en 2002, si seules les femmes avaient voté, le Front national n’aurait pas accédé au second tour de l’élection présidentielle.

La centralité
des femmes dans
la « dédiabolisation »
du FN

Pourtant, depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti en 2011, le Front national a cessé d’être le parti le moins attrayant pour les femmes. En effet, en 2012, les femmes ont voté  autant que les hommes (environ 18 %) pour la présidente du parti. Cette nouvelle évolution est à mettre en corrélation avec la stratégie de « dédiabolisation » et de normalisation du parti. Bien sûr, cette stratégie n’est pas nouvelle mais pour Alexandre Dézé, chercheur en science politique à l’université de Montpellier, l’originalité réside dans le fait qu’une femme soit à la tête du FN.
Les femmes occupent une place à part entière dans la stratégie de dédiabolisation du Front national. Leur mise en avant modère l’image sulfureuse du parti et lui permet de montrer une façade plus humaine. La présence de femmes est une ressource qui permet de légitimer le FN. Il s’agit d’ailleurs d’une stratégie assumée par Marine Le Pen, qui selon elle « adoucit beaucoup l’image du parti ». Cette « vitrine » joue sur les stéréotypes de genre selon lesquels les femmes seraient naturellement plus douces, moins dangereuses, plus innocentes que les hommes. Le parti parvient donc, en partie, à retourner son stigmate en mettant en avant des qualités attribuées aux femmes.

Des revendications féministes ? Le refus
de l’égalité réelle

La stratégie de dédiabolisation passe également par une évolution sensible des prises de position du FN sur la question des femmes. D’une certaine manière, le Front national ne s’est jamais autant revendiqué « féministe » qu’aujourd’hui. Les responsables frontistes n’hésitent d’ailleurs pas à citer de grandes figures féministes comme Simone de Beauvoir ou Olympe de Gouges. Cette appropriation nouvelle s’accompagne d’un discours promouvant l’égalité entre les femmes et les hommes. Un exemple typique est la valorisation de l’égalité salariale par une militante dont les propos ont été recueillis en 2014 à l’occasion d’une enquête de terrain : « Je ne suis pas du tout dans la mouvance féministe classique et en même temps je suis, enfin je ne suis pas non plus opposée au féminisme en soi, c’est-à-dire qu’évidemment l’égalité de salaire me paraît une évidence, même travail, même salaire. Ça devrait être tout à fait dans les normes. Dans l’accès aux études aussi. »
Sylvain Crépon, chercheur en science politique, montre également que, depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti, le FN a modifié ses positions sur la question des prestations familiales ; Jean-Marie Le Pen mettant en avant « le choix pour la mère de famille de se consacrer à plein temps à l’éducation de ses enfants », alors que Marine Le Pen préfère parler d’instauration d’un revenu parental, pour le père ou la mère qui choisirait de se consacrer à l’éducation de ses enfants.
Les conquêtes féministes historiques sont considérées comme acquises, voire « normales », par le parti. Sur certains points, il semble que l’idée d’une différence formelle entre les femmes et les hommes ne soit plus acceptable. C’est sur les nouvelles revendications d’égalité réelle – quotas de femmes, remise en cause des stéréotypes et des rôles genrés – que les positions du Front national sont rétrogrades. On observe notamment une dénonciation des lois sur la parité et de leur caractère supposé sexiste. Celles-ci amèneraient à regarder principalement le sexe des candidats en faveur des femmes et à défaut des hommes.
Une argumentation similaire est également perceptible lorsqu’il s’agit d’aborder les différences genrées dans les corps de métier. Les femmes seraient favorisées et incitées à s’orienter dans des métiers supposés masculins, mais les hommes ne seraient pas éduqués à intégrer des emplois typiquement féminins. D’une manière globale, les politiques d’éducation à l’égalité des dernières années auraient eu un effet de minorisation des hommes et d’inversement du rapport de domination patriarcale. On peut alors dire que, selon le Front national, on serait passé d’une société inégalitaire en défaveur des femmes à une société inégalitaire en défaveur des hommes.
Pour le Front national, l’égalité en droit est suffisante pour favoriser l’égalité réelle. Ce seraient les choix individuels de chacun et chacune qui expliqueraient les différences entre les femmes et les hommes. Comme une militante du parti le dit : « Si les femmes ne veulent pas être ingénieures, bah on n’y peut rien, c’est leur choix individuel. » Ces positions nient totalement les contraintes sociales qui influent dans les choix des individus. En d’autres termes, elles traduisent un aveuglement à la construction et à la socialisation genrée des citoyennes et des citoyens.
Ainsi l’évolution du discours frontiste n’est pas significative d’un virage féministe du parti mais bien d’un renouvellement de son conservatisme. Cela démontre tout de même sa capacité de répondre aux attentes sociétales, même si c’est pour les dévoyer. Les positions rétrogrades ne sont plus celles d’hier mais elles restent profondément traditionnelles et archaïques par rapport aux évolutions sociales et sociétales.

Divisions et concurrence des luttes : le jeu du FN
La dédiabolisation du Front national par la centralité des femmes et un discours renouvelé s’insère également dans sa perpétuelle logique de diabolisation de l’autre.
Ainsi, le féminisme et la question des droits des femmes sont instrumentalisés à des fins racistes. En effet, la défense des droits des femmes est souvent liée à des propos concernant l’immigration. Un exemple parmi d’autres, la réaction de Marine Le Pen sur son compte Facebook, à la suite des agressions sexuelles à Cologne en janvier dernier : « L’effroi suite aux agressions sexuelles par des migrants à Cologne : la dignité et la liberté de la femme, un acquis précieux que nous avons le devoir de protéger. » Ou encore le discours de Sophie Montel, députée européenne et conseillère régionale Bourgogne-Franche-Comté, à l’occasion du 1er Mai, qui parle des « acquis féministes remis en cause par les flux migratoires ».
D’une part, il s’agit d’une vision essentialisante de l’autre, de l’étranger dont la culture serait incompatible avec les valeurs dites occidentales. Selon les chercheurs Alexandre Jaunait, Amélie Le Renard, Élisabeth Marteu, ces
propos créent une frontière infranchissable entre deux blocs supposés antagonistes : des États occidentaux fondamentalement démocratiques et progressistes, et les autres États qui seraient non démocratiques et profondément archaïques, patriarcaux et homophobes (à lire dans « Nationa­lismes sexuels ? Reconfigu­rations contemporaines des sexualités et des nationalismes », Raisons politiques, 2013). En réalité, un tour d’horizon de la situation des femmes et de leurs droits nous révèle assez clairement que le patriarcat n’a pas de frontières et que l’égalité entre les femmes et les hommes est loin d’être acquise (et est parfois remise en cause) dans les pays occidentaux.
D’autre part, au sein même des frontières nationales, Marine Le Pen explique que « Dans certains quartiers, il ne fait pas bon d’être femme, homosexuel, juif, ni même français ou blanc. » Dans une logique analogue, ces propos concourent à la stigmatisation des populations immigrées, et celles vivant dans les quartiers, par leur supposée intolérance culturelle et religieuse envers les femmes et les personnes LGBTQI [Lesbiennes, gays, bisexuels et trans, Queer Inter­sexués]. En redéfinissant la nation comme étendard d’une modernité féministe et gay friendly [amical envers les homosexuels], le Front national véhicule l’idée qu’il y aurait des bons Français et des mauvais Français qu’il faudrait exclure de la communauté nationale en raison d’une incompatibilité culturelle à ces valeurs.

Malgré des évolutions importantes dans son discours, le Front national reste un parti appelant à la stigmatisation et au rejet de l’autre. Alors que les femmes et les personnes LGBTQI faisaient l’objet d’une exclusion pour Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen les intègre dans la communauté nationale, au nom du féminisme, contre un ennemi à la fois interne et externe. Face à cette stratégie du « diviser pour mieux régner », la réponse doit être d’un côté l’union de toutes les personnes dominées dans une logique de reconnaissance mutuelle et d’inclusion. Et dans le même temps, la réponse passe par une appropriation collective du féminisme et suppose de faire de l’enjeu de l’égalité femmes/hommes, une question centrale des luttes sociales.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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