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Selon que vous serez routier ou policier… Julien Salingue*

Le mercredi 18 mai 2016 étaient organisés, dans plusieurs villes de France, des rassemblements contre la « haine anti-flics », à l’initiative de plusieurs syndicats de policiers. Une telle mobilisation ne pouvait manquer d’attirer l’attention des grands média. L’occasion pour ACRIMED de comparer le traitement, dans le 13 h de TF1, de la mobilisation policière avec celui d’autres mobilisations organisées le même jour : celle des routiers et celle des cheminots.

 Ce mercredi 18 mai, donc, le 13 h de Jean-Pierre Pernaut s’ouvre par deux sujets consacrés aux routiers et aux cheminots mobilisés.

Amuse-bouche
À propos des routiers, TF1 a choisi un angle… original : s’intéresser, non aux motifs de la grève, mais à ses conséquences. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans un reportage d’1 min. 25, 1 min. 15 (soit près de 90 % du temps) est consacrée aux répercussions de la grève des routiers au Havre, avec entre autres les embouteillages et le début de pénurie de carburant. L’inévitable micro-trottoir donne la parole à plusieurs automobilistes, forcément en colère, durant 25 sec. Et même si 10 sec. sont généreusement accordées au cosecrétaire de l’union locale CGT, on ne saura à peu près rien des motifs de la grève et des revendications des grévistes.
Puis vient le tour des cheminots. Ou plutôt des « usagers ». Dans le lancement d’un sujet lui aussi exclusivement occupé par les conséquences de la grève, Jean-Pierre Pernaut précise : « motif de ce conflit : les négociations sur les règles de travail des cheminots ». C’est tout ? C’est tout. Et l’on n’en apprendra pas davantage dans le « reportage » tourné en gare de Toulouse, dont plus de la moitié du temps (40 sec.) consiste en… un micro-trottoir réalisé auprès des « usagers ». Aucun cheminot ou représentant des cheminots n’est interrogé. On ne saura donc rien, là encore, des motivations des grévistes. On apprendra toutefois qu’ils sont 15 % « selon la direction ». Et selon les syndicats ? Mystère.

« Une mobilisation exceptionnelle »
Après ces amuse-bouches vient l’heure de la mobilisation « exceptionnelle », selon les termes de Jean-Pierre Pernaut, des policiers. Une fois n’est pas coutume, le présentateur du JT de TF1 prend le temps de détailler les motifs de la mobilisation dans un lancement explicatif de 35 sec., durant lequel on apprend, entre autres, que les rassemblements sont « à l’appel de tous les syndicats de policiers, excédés par deux mois de violences dans les manifestations contre la loi travail », que « les policiers veulent dire leur désarroi » et que « c’est toute une profession qui se sent dénigrée et insultée, y compris par les affiches de la CGT il y a quelques jours ».
Le reportage qui suit est tout à la gloire des policiers, et la parole est donnée à deux représentants syndicaux (Allian­ce et le Syndicat des commissaires de police), qui peuvent s’exprimer durant plus de 30 sec. sur les raisons de leur mobilisation. Retour plateau, et Jean-Pierre Pernaut questionne, en duplex, Pierre Baretti, en direct de la place de la République. La réponse de ce dernier mérite d’être reproduite in extenso :

C’est vraiment une première du genre puisque là ce n’est pas une manifestation catégorielle. Un mois avant les attentats, le 14 octobre, place Vendôme, les policiers avaient manifesté pour des moyens. Cette fois-ci, c’est vraiment plus qu’un coup de gueule, c’est un signal d’alarme au gouvernement en disant « nous on nous dénigre systématiquement, nous sommes visés, nous sommes des cibles d’une minorité violente, nous n’accepterons pas ça plus longtemps ». C’est bien ce qu’ils sont venus dire. Et les chiffres que vous avez rappelés, 350 blessés chez les CRS, les gendarmes mobiles et les policiers en civil, sont là pour tout dire, il y a eu des manifestations extrêmement violentes, les policiers qui ont pris des pavés, des fusées de détresse, bref, toutes les munitions à la disposition d’une frange extrêmement violente. Les policiers surtout nous disent autour de nous aussi qu’ils aimeraient être mieux commandés, plus vite, pour pouvoir réagir non pas pour réprimer, mais pour éviter ces grands débordements. Il y a eu d’ailleurs une grande vidéo, derrière nous, qui a été diffusée, pour dire non à la haine du flic, non à ce que tous les policiers de France ressentent, cette peur, cette haine du flic, c’est cela qu’ils veulent dénoncer aujourd’hui.

A-t-on vraiment besoin d’insister sur l’exceptionnelle empathie du journaliste de TF1, visiblement de tout cœur avec les policiers mobilisés ? Et surtout, est-il nécessaire de souligner à quel point le JT de Jean-Pierre Pernaut illustre, jusqu’à l’excès, le « deux poids deux mesures » dans le traitement des mobilisations, selon qu’il s’agisse de cheminots (et de routiers) ou de policiers ?

Remonter le moral
de la police

Après Paris (et 25 sec. de Bernard Cazeneuve déclarant son soutien aux policiers), TF1 nous propose quelques images de la mobilisation des policiers à Nantes (« où il y a eu tant de violences lors des manifestations de ces dernières semaines »). Puis Jean-Pierre Pernaut évoque le sondage publié par Le Parisien le 18 mai au matin, selon lequel 82 % des personnes interrogées auraient « une bonne opinion des policiers ». Selon le présentateur du JT, « [les policiers mobilisés] dénoncent la haine anti-flics et une immense majorité de Français les soutient. Dans un sondage publié ce matin par Le Parisien, 82 % des Français ont une bonne opinion de la police et 91 % comprennent leur ras-le-bol d’aujourd’hui ». Une question aurait-elle été posée concernant la mobilisation du 18 mai ? Vérification faite, non. Les 91 % correspondent en réalité au taux de réponse favorable à la question suivante : « Avec l’état d’urgence qui dure depuis des mois, le mouvement Nuit debout et les manifestations contre la loi El Khomri, de plus en plus de policiers disent ressentir du ras-le-bol et de la fatigue physique et morale. Vous, personnellement, les comprenez-vous ? » La question, dont la formulation est déjà fort discutable, ne porte donc absolument pas sur la mobilisation du 18 mai qui dénonce, rappelons-le, la « haine anti-flics ». Mais ce n’est pas un problème pour Jean-Pierre Pernaut, qui réussit à transformer les réponses à cette question en soutien à la mobilisation…
Suit alors un court reportage réalisé à Lille, destiné à illustrer les résultats du sondage, avec un inévitable… micro-trottoir. Durant 35 sec., des passants s’expriment et témoignent de leur confiance, de leur soutien, de leur empathie pour les policiers. Et, pour terminer en fanfare, la journaliste nous apprend que « même chez les plus jeunes, l’image du policier qui secourt et protège existe encore ». Preuve à l’appui (?) avec le témoignage d’un jeune, sans aucun doute choisi au hasard, qui affirme, dans un court extrait de 7 sec., qu’il n’a « pas de raison particulière de ne pas aimer la police ». CQFD.
La conclusion de ces 6 min. 30 consacrées à la mobilisation policière peut alors être énoncée : « De quoi peut-être remonter un peu le moral des forces de l’ordre, en plein état d’urgence depuis plusieurs mois. » « Remonter le moral des forces de l’ordre » : tel était sans doute l’objectif du JT de Jean-Pierre Pernaut. Mission accomplie ?
On l’aura compris : sur TF1, une mobilisation n’est pas égale à une autre. Et en l’occurrence, la chaîne privée n’est qu’un exemple représentatif de pratiques médiatiques malheureusement bien partagées : dans l’article dont ce texte est extrait, intitulé « TF1 et France 2 au secours des mal-aimés de la police », disponible sur le site d’Acrimed, on pourra en effet constater que le service public ne fait guère mieux. Mais paradoxalement, la couverture des rassemblements policiers démontre, jusqu’à l’excès, que le mal traitement médiatique des mobilisations sociales n’est pas une fatalité. Sans aller jusqu’à demander aux journalistes de faire preuve d’autant d’empathie à l’égard des cheminots, des routiers, voire des étudiants ou des enseignants, qu’ils en ont montré à l’égard des policiers, car tel n’est pas le rôle d’un média d’information, on se prend à rêver qu’à l’avenir, les mobilisations sociales bénéficient d’un traitement aussi « fourni » et précis quant aux motivations des grévistes et/ou des manifestants, chiffres et interviews à l’appui, et que les téléspectateurs soient aussi bien renseignés qu’ils l’ont été le 18 mai à propos des policiers mal-aimés. Peut-être lors de la prochaine manifestation contre les violences policières ?

*Julien Salingue est co-animateur d’ACRIMED.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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