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L’industrie française a encore un avenir !

Après avoir dressé un rapide tableau de l’industrie française, Alain Obadia, responsable aux questions industrielles pour le PCF, dégage les propositions communistes face aux défis que ce secteur rencontre : les considérations écologiques, les nouvelles formes de production (autoproduction), l’économie numérique et l’économie de service.

Propos recueillis par Quentin Corzani

Où en est l’industrie française ?
Contrairement aux incantations de François Hollande sur le thème « ça va mieux », notre appareil productif continue de s’affaiblir. Nous avons atteint des niveaux extrêmement préoccupants. Si la production manufacturière a augmenté de 1,7 % en 2015 puis de 0,8 % en janvier 2016 sous l’influence de la baisse du prix du pétrole et de celle du taux de change de l’euro, les chiffres de février (– 0,9 %) puis de mars (– 0,9 % à nouveau) sont venus tempérer les appréciations enthousiastes qui avaient accompagné ces statistiques. Plus fondamentalement, la courbe de la production industrielle reste toujours à un niveau bas et inquiétant. Elle se situait, selon l’INSEE, à un indice 120 en 2001, à 117 en 2008, elle n’est plus qu’à 104 en ce début 2016. C’est le reflet d’une perte de substance grave et structurelle de notre appareil productif.
En lien étroit avec ce constat, l’année 2015 et le premier trimestre 2016 ont été marqués par une aggravation très forte des attaques contre des groupes industriels exerçant une influence majeure sur la capacité productive de notre pays et sur l’emploi. Alstom, Alcatel, Sanofi, STMicroelectronics, Areva, Technip et bien d’autres sont venus défrayer la chronique des suppressions d’emplois, des fermetures de sites ou des disparitions pures et simples. C’est peu de dire que nous avons rarement connu un contexte aussi grave avec en même temps un gouvernement particulièrement indifférent à ces enjeux et un patronat dont le logiciel reste plus que jamais structuré par les critères de rentabilité du capital, la baisse des charges et la diminution du coût du travail. La gravité de la situation est d’autant plus grande qu’en parlant des grands groupes, nous parlons aussi des sous-traitants et de l’économie locale saccagée par la diminution d’activité qui résulte de ces opérations.
Face à cette situation, l’émergence des start-up de l’industrie numérique ne fait  pas, à elle seule, le poids pour contrebalancer cet affaiblissement. Il est bien évidemment indispensable de soutenir les activités liées à la révolution numérique. Cela implique un renforcement conséquent de l’action publique en matière de formation et de recherche. Cela implique également de tourner le système financier vers l’investissement créateur d’activités et d’emplois alors qu’aujourd’hui il est plus facile de faire financer des opérations spéculatives à haut rendement. Cela nous renvoie aux propositions sur lesquelles nous nous battons pour la constitution d’un pôle public financier et de fonds régionaux, national et européen pour le développement social et écologique. Notons aussi que la révolution numérique concerne en réalité toutes les activités productives et de service et que son développement doit aller de pair avec des droits nouveaux pour les salariés afin que ses potentialités de progrès humain ne soient pas dévoyées au service des seuls actionnaires.

Notre objectif, en tant que PCF, est-il de réindustrialiser la France ? Pour quel type d’industrie, pour produire quel type de bien ?
Notre objectif est avant tout de répondre aux besoins de la population et du pays pour le présent comme pour l’avenir. Cet objectif est partie constitutive d’une conception du développement social, écologique et solidaire fondée sur le progrès humain. La production de biens et de services est donc un moyen et non une fin en soi. Mais ce moyen est essentiel car si nous ne sommes plus en capacité d’assurer les productions nécessaires, il nous faut soit les importer ou renoncer à ce que des besoins qui se manifestent soient satisfaits. Un taux trop élevé d’importations contribue à appauvrir le pays et n’est pas soutenable sur le long terme. Bien évidemment, les échanges extérieurs sont une nécessité. Ils contribuent à la réponse à des besoins plus diversifiés, ils accroissent les possibilités de choix, ils sont également un élément d’ouverture mutuelle entre les différents peuples. Mais ils ne peuvent être structurellement déséquilibrés trop longtemps et dans de trop grandes proportions car l’appauvrissement des pays importateurs en est la conséquence. Nous devons donc nous placer en situation de subvenir à une part suffisante de nos besoins et de compenser nos importations par un volume d’exportations comparable. Tel n’est pas le cas actuellement.
La définition des produits et des services nécessaires est fondée, là encore, sur l’expression des besoins au travers de la demande des populations, des entreprises, des services publics et des administrations. Notre conception est fondée sur le dépassement du marché pas sur sa négation bureaucratique. Mais l’État et les collectivités territoriales ont un rôle particulier à jouer. Ils déterminent tout d’abord la demande en matière d’équipements collectifs du pays et des territoires. Ils la déterminent également pour le fonctionnement des services publics : éducation, santé, transports, recherche, culture, ou encore logement social et urbanisme. Nous nous battons pour que cette définition associe les citoyens à tous les niveaux grâce à des pouvoirs nouveaux d’intervention et à une conception de la démocratie profondément revisitée. Nous savons tous qu’aujourd’hui la tendance est à la confiscation de la décision démocratique par une infime minorité au service des stratégies du capital. Pourtant, ce terrain de lutte doit être considéré comme prioritaire. Les pouvoirs publics devraient contribuer également à la définition des besoins concernant les activités les plus structurantes, celles qui conditionnent l’avenir notamment. Ce n’est plus le cas puisque les thèses libérales sont aujourd’hui le dogme des gouvernements depuis plusieurs décennies. Mais cela reste indispensable ; d’où l’importance de notre bataille pour une planification profondément rénovée et démocratisée. De surcroît, il est bien clair que les équipements collectifs et les services publics sont étroitement liés à la détermination des budgets publics aux différents niveaux et donc à la nécessité absolue de rompre avec les politiques d’austérité en cours en France et en Europe. Les autorités publiques ont une autre responsabilité qui consiste à intervenir sur les modes de consommation. Nous savons à quel point le couple consumérisme/productivisme pervertit notre vie quotidienne au service de la seule rentabilité financière. Bien évidemment, cette question ne peut trouver sa solution par une intervention administrative de l’État. Ce serait ouvrir la porte à une police des modes de vie, voire des mœurs dont nous ne voulons pas. Dépasser le consumérisme implique une bataille de conviction qui comporte de multiples dimensions. En revanche, les pouvoirs publics peuvent et doivent entraver le développement de consommation qui risqueraient d’engendrer des conséquences sociales, sanitaires ou écologiques négatives. Ils doivent imposer des normes de sécurité indispensables pour la commercialisation, interdire certains produits ou composants ou encore dissuader certaines consommations par des taxations appropriées.
Plus globalement, la structuration des grandes priorités en matière de production de biens et de services devrait s’appuyer sur la démarche de planification démocratique novatrice que nous proposons. Cette dernière repose sur des pouvoirs nouveaux des salariés dans les entreprises et une intervention inédite des élus et des populations dans la définition de stratégies de développement territorial. C’est de cette manière que nous concevons la mise en place de la politique industrielle qui manque si cruellement au pays.

L’industrie peut-elle encore offrir des perspectives d’emplois ? Ne pouvons-nous pas nous en passer en développant, par exemple, les services mais également de nouveaux secteurs économiques ?
Il est important de comprendre que l’industrie d’aujourd’hui est totalement imbriquée dans les services. Acheter un smartphone ou un ordinateur, c’est en réalité acheter un package bien/services complètement inséparable. C’est de plus en plus le cas dans d’autres secteurs tels que l’électroménager, l’automobile, et bien évidemment toutes les activités dédiées à un public professionnel. Plus profondément, la révolution numérique se traduit par une pénétration progressive de l’informatique et des logiciels dans toutes les activités. Autour de la notion de plateforme, la distinction industrie/ services est en train de se dissoudre. Nous sommes entrés dans une configuration productive qui est de plus en plus celle d’un continuum recher­che/production/ services. Bien évidemment les stratégies de rentabilité des grands groupes peuvent conduire à des phénomènes de séparation organisationnelle ou juridique des activités (externalisation, filialisation, etc.) Il n’empêche que dans la réalité du processus de travail, elles restent profondément liées. Ainsi, l’industrie peut générer de l’emploi en France et en Europe à condition d’effectuer les efforts d’investissement nécessaires pour proposer des ensembles de biens et de services efficaces situés aux articulations stratégiques correspondant aux besoins contemporains. Contrairement à la mythologie développée depuis près de trente ans, la stratégie d’emploi du pays ne doit pas se concentrer sur les seuls emplois non qualifiés et non délocalisables mais aussi sur les emplois de haute qualification correspondant notamment à la révolution numérique. Celle-ci doit être considérée dans toute sa dimension, liée par conséquent à l’activité productive.
Les fab-labs, les imprimantes 3D et plus généralement le développement de l’autoproduction et de la fabrication collaborative ne remettent-ils pas en cause l’idée même d’industrie ? Comment intégrons-nous ces nouvelles formes de production dans notre projet ?
Les imprimantes 3D ne sont que des outils technologiques. Elles sont en voie d’intégration assez rapide dans les sites industriels où elles sont pertinentes (notamment dans le secteur aéronautique). Bien sûr, elles peuvent être de dimensions modestes et favoriser l’autoproduction. Ces nouvelles formes de production rendues possibles par l’évolution technologique sont partie intégrante de notre projet. Nous sommes très actifs pour favoriser le développement des fab-labs, comme l’a illustré récemment la tenue des états généraux de la révolution numérique organisés par notre parti. Ce qui nous semble particulièrement intéressant est leur capacité de travailler dans une logique de coopération fondée sur l’intérêt mutuel, sur l’échange, sur la promotion du bien commun. Cela ne remet nullement en cause « l’idée même d’industrie ». Celle-ci peut prendre de multiples formes. Elle ne s’identifie pas seulement aux grands groupes. Dans le secteur industriel il existe aussi de nombreuses PME, des entreprises coopératives dont nous soutenons les conditions d’existence ainsi que les principes démocratiques qui sont à l’origine de leur création. Elles sont partie intégrante du développement de l’économie sociale et solidaire que nous appuyons. Le développement industriel peut revêtir des formes d’organisation multiples. Dans cet ensemble, nous n’oublions pas non plus l’indispensable transformation de la gestion des grandes entreprises. Certaines d’entre elles devraient faire l’objet de nationalisations démocratiques, d’autres devraient intégrer des pôles publics, toutes devraient bénéficier de nouveaux pouvoirs d’intervention des salariés.

Une « industrie verte » est-elle
possible ?

Une industrie intégrant pleinement la préoccupation écologique est indispensable et elle est possible. Il serait irréaliste dans le cadre de cet entretien de détailler les multiples technologies qui permettent de lutter contre les pollutions engendrées par l’activité industrielle, de limiter la consommation d’énergie grâce aux efforts d’efficacité énergétique, d’éviter les gâchis de matières et de matières premières ou encore de trouver des substituts à des ressources rares et non renouvelables. Elles existent dans de nombreux domaines. Le principal obstacle à leur développement réside dans la résistance des directions d’entreprises à consentir les efforts financiers nécessaires. Nous retrouvons toujours la loi de la rentabilité financière. Il en va de même s’agissant de l’interdiction des procédés qui provoquent la fameuse obsolescence programmée limitant la durée de vie des produits. Ce sont des combats concrets que nous devons impérativement mener. Ils s’inscrivent dans une conception plus globale du développement industriel d’aujourd’hui : celle de l’économie circulaire qui doit prendre en compte de la conception à tous les stades de la production l’impératif de la responsabilité sociale et écologique.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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