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Le bonheur communiste, Gérard Streiff*

Le bonheur communiste existe. Je l’ai rencontré. Dans un DVD. Où l’on voit comment les communistes ont fait la fête, tout au long du XXe siècle. Et comment leur conception du bonheur a bougé.

Le bonheur communiste : l’association de mots semblera scabreuse aux sceptiques ; d’autres penseront à de belles (et rares) soirées électorales… Le propos de cet article est en vérité précis et limité : évoquer ces moments de bonheur que représente pour les communistes la fête populaire, singulièrement la Fête de L’Humanité, sur près d’un demi-siècle. La chose est rendue possible grâce à la sortie, en 2015, d’un DVD intitulé La terre fleurira (Les Mutins de Pangée/­CinéArchives, 22 €) comprenant une dizaine de films, réalisés entre 1928 et 1981, sur diverses fêtes, DVD accompagné d’un livret de précieux commentaires.
Bien sûr, les images de la fête sont ici choisies, mises en scène, on parlera d’images de « propagande », mais justement cette façon de filmer et de montrer nous dit quelque chose de l’imaginaire communiste, de la conception communiste du bonheur.

1928 : un petit film muet, en noir et blanc, traite de la fête dans le parc de Garches, en banlieue parisienne. L’Humanité y tient un stand, à côté de syndicats et d’associations. Le cadre est très « vert », très champêtre. Rien d’urbain. Des hommes en canotier, des femmes en robe d’été. De folles farandoles. Des jeux, du sport, des courses en sac, de la drague, des buvettes, du rire. Une fête sous tension aussi, la police n’est pas loin.

1938 : Manifestation pour le 14 Juillet, poings serrés, sourires tranquilles, l’Espagne au cœur. Ce film réalisé par le PCF est une esquisse de « Journal d’actualité » alternatif aux infos dominantes de l’époque (Gaumont, Pathé) ; la fête, toujours, l’accordéon, la guitare, le violon, la java, la valse, et le foulard rouge ; un clin d’œil au Tour de France (et à la camionnette de L’Humanité), au travail paysan.

1945 : La Fête de L’Humanité à Vincennes met en scène la foule, énorme, vue d’en haut, d’en bas, de droite et de gauche, la mer humaine. Maurice Thorez y remet la carte du millionième adhérent à un mineur du Nord. 1945 encore : le Cross de L’Humanité. Le sport occupe toujours une place de choix dans tous ces rassemblements filmés.
1953 : L’image privilégie les militants le temps de la construction de la Fête, sous un soleil glorieux (le film est en couleur) ; ça cloue, ça peint, ça visse, ça épluche, ça boit, ça fume, c’est la grande fraternité des « constructeurs » de cette ville éphémère.

1954 : Le réalisateur Henri Aisner passe par la fiction, par l’intime pour évoquer les enjeux politiques de l’époque, l’engagement d’un militant parisien, l’entrée en résistance d’un « homme ordinaire » (en Normandie) et le combat d’une pétulante fermière berrichonne menacée d’expulsion par l’armée (d’occupation) américaine. Ce film, La terre fleurira (où apparaît notamment Paul Préboist), donne son titre au DVD. Musique de Jean Wiener.

1955 : Cette séquence, qui insiste sur le rôle du journal, offre « la valse de L’Humanité », musique de Jean Wiener et texte de Pierre Gamarra, sur laquelle danse la foule de la fête de 1954.

1960 : Spot publicitaire consacré à Pif le chien, titre fameux de la presse communiste.

1969 : Mai 1968 est passé par là, le changement d’optique ici est net. La parole est donnée aux participants de la Fête. L’image personnalise, portraits, gros plans. L’individu communiste s’invite sur l’écran. Et les gens prennent volontiers la parole. Il y a du bonheur dans ce dialogue à mille voix, dans cette écoute, cette marque de confiance, ce respect de la parole de l’autre. Superbes scènes de micro-trottoir, place à l’investissement personnel des militants, des citoyens et insistance sur la convivialité.

1978 : Documentaire (filmé par Claude Thiébaut) dans la rédaction de L’Humanité et à l’imprimerie, le soir des législatives de 1978.

1981 : Micro-trottoir donnant la parole aux festivaliers, lesquels font part de leurs espoirs et de leurs craintes, peu après l’élection de François Mitterrand.

Derrière ces images, sur un demi-siècle donc, le sens de la fête communiste, du bonheur communiste (lequel a bien d’autres facettes, certainement), bouge au fil des décennies.
Il y a toujours dans les ingrédients la fête et le peuple mais aussi, de plus en plus, à côté du collectif, le goût de l’individu, de sa parole. C’est à la fois le tous ensemble et le chacun compte, la foule et la citoyenneté. Celui qui a le mieux résumé cet état d’esprit est sans doute Jean-Jacques Rousseau (cité dans le DVD), qui écrivait en 1758 dans Lettre à d’Alembert sur les spectacles : « C’est en plein air, c’est sous le ciel qu’il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment du bonheur. [...] Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle, rendez-les acteurs eux-mêmes. Faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. »

*Gérard Streiff est journaliste et historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l'Institut d'études politiques de Paris.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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