La revue du projet

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Arthur Rimbaud, Victor Blanc

« Qu’est-ce pour nous, Mon Cœur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris

Et toute vengeance ? Rien !... — Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! — Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! et l’océan frappé...

Oh ! mes amis ! — mon cœur, c’est sûr, ils sont des frères —,
Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !
Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours. »

Ce poème a été écrit quelques mois après la Commune, en plein triomphe de la bourgeoisie, pendant la réaction versaillaise (« les nappes de sang », « les mille meurtres » et le défilé des « Industriels, princes, sénats » le font entendre). Il y a quelque chose de définitif dans ce poème, un acte d’agression, le franchissement irrémédiable d’une ligne jaune prosodique, historique ; et, partant, politique. Pour prendre la mesure de cet acte, il faut quelques explications prosodiques. Le poème est écrit en alexandrins, vers de référence de la langue française depuis plusieurs siècles, que Mallarmé appellera « l’instrument héréditaire » et que les classiques ont porté à sa perfection. Pourtant, l’histoire de l’alexandrin au XXe siècle est une histoire mouvementée. Hugo, pour s’écarter du modèle racinien, dont les règles pouvaient sembler hiératiques (enjambements de vers à vers très rares, une césure, départageant deux hémistiches égaux, syntaxiquement autonomes, ne tombant pas sur un e muet), Hugo, donc a rénové l’alexandrin. « J’ai disloqué /ce grand niais / d’alexandrin. » Alors que l’alexandrin classique coupait généralement en deux chaque hémistiche pour arriver en tout à quatre groupes de trois syllabes, Hugo a inventé le trimètre romantique : trois groupes de quatre syllabes, comme dans l’exemple ci-dessus, ce qui revient fatalement à affaiblir la césure à l’hémistiche, sans pour autant l’effacer complètement.
Rimbaud arrive à la pointe de cette histoire du vers. L’alexandrin, sous sa forme classique qui perdure, ou romantique, est toujours le mètre de référence. Pourtant, à partir des années 1870, le vers entre en crise. Toute une génération de poètes cherche à fuir la virtuosité du vers hugolien vieillissant. Aucun jusqu’ici n’avait eu l’audace de Rimbaud. Il va user de toutes les solutions. Rimbaud maintient la forme de l’alexandrin, au moins dans sa « coque » de douze syllabes. Pour le reste, il ne reste plus grand-chose de la versification classique (« Les volcans sauteront ! et l’océan frappé… »), ou même hugolienne. La ponctuation morcelle le vers. Les césures tombent sur des e muets (« Périssez ! puissance /, justice, histoire, à bas ! »), voire, pire, au milieu d’un mot (« Nous la voulons ! Indu /striels, princes, sénats, »). Et tout cela de façon systématique, méthodique : « l’instrument héréditaire » est mis en pièces. À tel point qu’on peut dire que la césure n’existe plus dans ce poème : les digues sont coupées.
Cette frénésie contre l’alexandrin s’exerce en même temps que la rage du poète contre les ennemis de la Commune. L’ennemi de classe et l’ennemi prosodique sont assimilés l’un à l’autre : « alexandrin = ordre social ». La guerre contre l’ordre social est perdue, la bourgeoisie écrase la Commune dans le sang. Rimbaud voudrait mener la guerre autrement, ou, à défaut, fuir cette société réactionnaire avec les moyens qui sont les siens. En 1871, pour un poète comme Rimbaud, la guerre contre l’alexandrin semble être le moyen de venger la Commune, de déchiqueter ce qui représente la bourgeoisie dans le vers, pour se tailler un chemin – mais vers où ? « allons ! allons ! » Cette société étouffante, à laquelle s’ajoutent toutes les contradictions insolubles d’une vie, d’un esprit, sont déjà l’enfer d’Une saison en enfer. La peur panique de ne pas pouvoir le quitter.
Le dernier vers est à ce titre un constat amer et lucide. « j’y suis ! j’y suis toujours ! ». Dans cette société à laquelle il voulait échapper. La vengeance contre l’alexandrin n’a pas permis la fuite attendue. C’est un échec. Plus grave même, la victoire ne semble pas non plus acquise sur le plan de l’imaginaire – l’alexandrin. Si on admet l’équation « ordre social = alexandrin », si la situation se traduit par une défaite dans l’ordre social, alors elle doit se traduire par une défaite équivalente dans l’alexandrin. Comment interpréter le tout dernier vers du poème ? « Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours. ». Isolé et sans rime, il semble ne compter que neuf syllabes : comme si ces trois pieds de moins étaient l’aboutissement réussi du saccage de l’alexandrin. Mais je dirais que l’ordre social sait s’accommoder de beaucoup de choses. Il y a des astuces, des ficelles. Imaginons que ce vers soit lu avec trois diérèses difformes, absolument illégales en versification classique (mais le poème entier est une anomalie !) : ri-en, su-is, su-is… La façade au moins de l’alexandrin, le décompte métrique, serait sauvée. Certes, contre un tel poète, il n’était pas de victoire pleine et totale à espérer pour l’ordre social. Cet « alexandrin » n’en est pas vraiment un, il ne satisfait à aucune des règles classiques. Mais les apparences sont sauves : au prix d’un triplement dans le grotesque, on parvient aux sacro-saintes douze syllabes. Et ce vers, Quasimodo prosodique, devient alors symbole du résultat de la double lutte que Rimbaud mène contre l’alexandrin/la société. Un vers anormal, difforme, en décomposition. Une prosodie en transition. « j’y suis toujours » dans l’alexandrin, et c’est insupportable. Le vers hugolien n’est plus possible ; mais l’avenir poétique et politique est à (ré)inventer. Rimbaud, jusqu’au silence, continuera de chercher. Changer le vers, changer la vie.
Victor Blanc

Un certain nombre d’analyses contenues dans cet article sont issues de l’excellent livre de Jacques Roubaud, La Vieillesse d’Alexandre.

La Revue du projet, n° 58, juin 2016
 

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