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La critique de la science depuis 1968, Renaud Debailly

Hermann

Par Pierre Crépel
Voici un ouvrage utile qui pourrait stimuler la réflexion. Avant 68, les intellectuels « engagés » avaient tendance à séparer « la science » (plutôt bonne et neutre) de ses « applications » (parfois utiles, parfois nuisibles, selon le rapport de forces entre les humanistes et les profiteurs). À partir de 68, l’auteur distingue deux périodes : d’abord celle des années 1970, liée à « une politisation particulière » assez radicale ; ensuite celle des années 1980, plus « dissociée des mouvements sociaux qui s’essoufflent alors ». Dans la première période, il insiste sur la critique de l’autorité et de la neutralité de la science ; dans la seconde, il voit des attitudes plus constructives avec des projets de vulgarisation (critique), des expériences (comme celle des « boutiques de sciences »), des contre-expertises. L’enquête est conduite en utilisant des archives, des rapports, des entretiens de témoins et d’acteurs. Parmi les personnes sollicitées, on note le biologiste Jacques Testart, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond.
L’attention est plutôt portée vers des mouvements relativement éphémères, beaucoup moins sur les syndicats et partis de gauche, implicitement considérés par l’auteur comme restés sur la lancée du milieu du siècle, ou prisonniers des revendications « matérielles » des chercheurs, voire naïfs sur la science neutre, se contentant de demander aux pouvoirs politiques de les laisser chercher librement et tranquillement.
Ce livre intéressant pose néanmoins, me semble-t-il, autant de questions que de réponses. D’abord, « la science », « les sciences », « la technoscience », la démarche scientifique (y compris en sciences humaines), l’expertise, tout cela est-il bien défini ? Pratiquer des « études sur les sciences » se réduit-il pour l’essentiel à la sociologie des sciences ? L’auteur voit un lien étroit entre ces études et une hostilité à la science en cours ? Peut-être, mais est-ce si sûr ? L’histoire, la philosophie, la didactique des sciences, la vulgarisation, la réflexion sur science et démocratie ont vu la participation d’acteurs très divers. Par exemple, la MIDIST (mission interministérielle de diffusion de l’information scientifique et technique), dans les années 1980, a joué un rôle important non évoqué ici. Son directeur, Jean-Pierre Kahane, rationaliste, est peu enclin à diluer la science dans la sociologie. Et quid des positions du CNPF (devenu MEDEF) dans leurs rapports aux sciences et techniques ? Ceux-ci n’ont jamais été « neutres » et désintéressés. Bien entendu, le sujet était vaste, l’examen de ces questions pourrait prolonger le débat.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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