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Le parti ne fait que des propositions réalisables

Un parti révolutionnaire peut-il avoir une activité parlementaire ? Pour Engels, c’est une évidence et en même temps une nécessité, Bismarck ayant interdit aux socialistes toute autre activité. Reste à déterminer la nature précise de cette activité. Le parti révolutionnaire doit-il se contenter de condamner la politique du gouvernement ? Ne doit-il pas aussi formuler des propositions positives susceptibles d’être réalisées dans la situation présente ? Néanmoins si ces propositions sont réalisables dès à présent, sont-elles encore révolutionnaires ?

Nous ne devons faire que des propositions réalisables si nous voulons former des projets positifs. Je veux dire par là que ces propositions doivent être réalisables en substance, et peu importe alors que le gouvernement existant puisse les réaliser ou non. Je vais encore plus loin : si nous proposons des mesures – comme celles des coopératives – susceptibles de renverser la production capitaliste, alors ce ne doivent être que des mesures qui soient effectivement réalisables, bien que le gouvernement existant soit dans l’impossibilité de les réaliser. En effet, ce gouvernement ne fait que gâcher toutes les mesures de ce genre, et s’il les réalisait ce ne serait que pour les ruiner. De fait, aucun gouvernement de hobereaux1 ou de bourgeois ne réalisera jamais notre projet : il ne lui viendra jamais à l’esprit d’indiquer ou d’ouvrir la voie au prolétariat agricole des provinces orientales, afin qu’il détruise l’exploitation des hobereaux et des fermiers, en entraînant précisément dans le mouvement la population, dont l’exploitation et l’abrutissement fournissent les régiments sur lesquels repose toute la domination de la Prusse, bref afin qu’il détruise la Prusse de l’intérieur, et ce, jusqu’à la racine !
En toute occurrence, c’est une mesure que nous devons absolument proposer tant que la grande propriété foncière y subsiste, bien qu’il s’agisse d’une mesure que nous devrons réaliser nous-mêmes quand nous serons au pouvoir, à savoir transférer – d’abord en affermage – les grands domaines aux coopératives gérant la terre elle-même sous la direction de l’État, l’État demeurant propriétaire du sol. Cette mesure a le grand avantage d’être réalisable dans la pratique, en substance, mais aucun parti, en dehors du nôtre, ne peut s’y attaquer, autrement dit, aucun autre parti ne peut la galvauder.

Lettre d’Engels à August Bebel du 20-23 janvier 1885
in Karl Marx, Friedrich Engels, La Social-démocratie
allemande,
UGE, Paris, 1975, p. 192 sq
[traduction modifiée]

Le parti comme force de propositions.
Le parti social-démocrate allemand2 doit formuler des « projets positifs » qui ouvrent un autre horizon que celui du présent. Le but est de briser le consensus autour du discours de la bourgeoisie assurant qu’il n’y a pas d’alternative.
Engels précise néanmoins que si le parti doit formuler des propositions, celles-ci doivent être « effectivement réalisables », c’est-à-dire réalisables dans la situation présente. Une proposition ne peut jamais être séparée d’une analyse concrète du présent, des rapports de forces entre les classes, du développement des forces productives, de facteurs idéologiques divers, etc. D’où la méfiance à l’égard des formules creuses, utopiques au mauvais sens du terme, et finalement paresseuses, prononcées sans prendre en compte la situation concrète.
Cette position n’a rien d’un pragmatisme résigné s’accommodant du capitalisme et de ses méfaits. Engels ajoute en effet que ces propositions doivent être telles que « le gouvernement existant soit dans l’impossibilité de les réaliser ». Les propositions réalisables sont donc bien, dans telle situation donnée, des « mesures susceptibles de renverser la production capitaliste ».
Pourquoi Engels insiste-t-il sur cette exigence ? Formuler des propositions réalisables, mais que le gouvernement ne peut pas mettre en œuvre sans les défigurer, permet de jeter une lumière nouvelle sur sa politique. Elle se voulait la seule politique possible, le seul chemin raisonnable, elle apparaît bientôt pour ce qu’elle est : un parti pris de classe, un choix au service des intérêts de la bourgeoisie. Ce n’est donc pas la politique du gouvernement au pouvoir qui constitue la norme du possible – ce qui est réalisable s’évalue bien plutôt par une étude précise du développement économique et social.

Un exemple : proposer
le développement
des coopératives.

Parmi les « propositions réalisables » que peuvent faire les communistes, on trouve la mise en place des coopératives de production. Le mouvement coopératif avait pris de l’ampleur en Europe au cours du XIXe siècle et avait notamment été diffusé par le socialiste britannique Robert Owen (1771-1858). Marx et Engels ont été intéressés par le développement de ce mouvement et par les débouchés qu’il offrait. Ainsi, dans le Manifeste inaugural de l’Association internationale des travailleurs de 1864, Marx écrivait que les manufactures coopératives avaient « montré par des faits, non plus par de simples arguments, que la production sur une grande échelle et au niveau des exigences de la science moderne pouvait se passer d’une classe de patrons employant une classe de bras ». Cela ne signifie pas pour autant que la simple généralisation des coopératives de production suffise, à elle seule, à briser la domination du capital. À ce titre, le défaut du mouvement coopératif est de ne pas poser la question de la prise du pouvoir, et notamment du pouvoir d’État, et de s’imaginer qu’il est possible de bâtir une sorte « d’à-côté » du capitalisme. Au contraire, Engels considère, dans la suite de sa lettre, qu’il faut « donner aux coopératives une terre qui autrement serait exploitée de manière capitaliste ». Si les coopératives cherchent à faire concurrence au capitalisme, elles vont se heurter à des difficultés innombrables, précisément parce que la logique qui les anime n’est pas celle du profit. Au contraire, pour Engels, les coopératives ont vocation à remplacer la production capitaliste.
En effet, Engels considère que la gestion coopérative constitue une mesure de transition du capitalisme vers le communisme. C’est pour cette raison qu’une proposition de loi visant à transférer des pans entiers de la production existante vers la gestion coopérative, proposition communiste, ne peut pas être récupérée et « galvaudée » par un autre parti. En demandant que l’État organise la production coopérative de l’agriculture et soit propriétaire du sol, la social-démocratie allemande entend déjà rompre avec la logique capitaliste. C’est toujours à l’aune de cette exigence qu’un parti communiste doit, selon Engels, formuler son programme.

Au cœur des débats de la social-démocratie allemande
Avec le congrès de Gotha en 1875, les deux principaux courants de la social-démocratie allemande s’étaient unifiés, formant un parti révolutionnaire qui allait devenir à la fin du XIXe siècle l’une des principales forces politiques d’Allemagne. Avec la loi anti-socialiste mise en place par Bismarck en 1878, les sociaux-démocrates ne peuvent plus exercer légalement d’autre activité que parlementaire. Le rôle des députés sociaux-démocrates au Reichstag devient alors l’objet d’importantes discussions au sein du parti, auxquelles Marx et surtout Engels vont largement contribuer.

 

Par Florian Gulli et Jean Quétier

La Revue du projet, n°57, mai 2016

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