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La littérature jeunesse, une littérature à part ? Marie-Florence Ehret*

Une littérature soumise à « une clause de moralité » qui pour autant se doit d’aborder tous  les thèmes de la vie auxquels les enfants et adolescents sont confrontés, dont l’originalité doit être défendue.

 Sous cet intitulé de littérature jeunesse se retrouvent des productions très différentes, de l’album illustré ne contenant qu’une cinquantaine de mots, à des romans de plusieurs tomes et milliers de pages comme les tomes de la saga Harry Potter. Bien des livres publiés il y a cinquante ans en littérature générale seraient aujourd’hui vendus comme « littérature jeunesse », le secteur étant commercialement plus porteur. Peu de vedettes ou de best-sellers, encore que ! Mais un fonds de roulement efficace qui garantit l’amortissement de tous les titres publiés ou presque, ce qui n’est pas le cas en littérature générale.

Un vrai métier
Comment devient-on auteur jeunesse ? Déjà auteurs pour certains, simples parents pour d’autres, c’est souvent pour ses propres enfants que l’auteur-jeunesse a écrit sa première histoire. Ce peut être être aussi sur l’initiative d’un éditeur, ou plus rarement par vocation pure. Et suffit-il d’aimer raconter des histoires pour devenir « auteur-jeunesse » ? Est-ce un métier à part entière ou un aimable hobby ? Pour les membres de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse en tout cas, c’est un vrai métier, dont ils prétendent vivre. C’est pour cela qu’ils se sont associés, il y a quarante ans maintenant.
La Charte est née en 1975 de la volonté d’écrivains qui souhaitaient défendre une littérature jeunesse de qualité, ainsi que leurs droits et leurs spécificités d’écrivains et de créateurs. Le petit groupe d’origine, auquel se sont joints les illustrateurs, dépasse aujourd’hui les mille membres, sans perdre son caractère convivial. Répartis dans toute la France et dans plusieurs pays francophones les Chartistes publient plus de mille cinq cents ouvrages par an et assurent sept mille journées d’intervention en milieu scolaire, en bibliothèque, auprès des jeunes et des professionnels du livre. Les critères d’adhésion à l’association sont rigoureux, mais la Charte n’entend pas se replier sur elle-même et intègre sans cesse de nouveaux membres. Elle contribue largement depuis sa naissance à faire de ce métier d’auteur et/ou illustrateur pour la jeunesse des métiers à part entière. Elle est actuellement à la pointe des luttes pour les revendications concernant les droits d’auteurs, dont on sait trop rarement que – très faibles en littérature générale – 10 à 12 % en moyenne – ils sont divisés par deux en littérature jeunesse.
« Sans auteurs pas de livres » rappelaient-ils à grands cris lors du dernier Salon de Montreuil, souhaitant remémorer ou apprendre aux lecteurs que ce livre qu’ils ont entre leurs mains ne rapporte à celui qui l’a écrit qu’un pourcentage infime de son prix. Rappelons d’abord que le prix de ce livre va être identique quel que soit le point de vente dans lequel il se rend (librairies, grande surface, site de ventes en ligne, etc.). Ceci grâce à la loi de 1981 sur le prix unique du livre imprimé, et s’appliquant depuis peu au livre numérique homothétique grâce à une loi récemment adoptée.
Le libraire, dont les frais de fonctionnement – loyer, frais de port, taxes, salaires – sont très lourds, touche 30 à 35 % du prix de vente hors taxe, le diffuseur-distributeur en retient quant à lui 20 à 30 %, l’éditeur (qui est parfois aussi diffuseur et distributeur) touche le solde, moins 5,5 % de taxe à l’État, soit environ 30 %. Il paye là-dessus les frais de fabrication, correction, maquette, impression, loyer et salaires des employés de sa maison.
Si l’auteur, ou auteur-illustrateur d’albums relève bien d’un métier particulier, celui « d’auteur jeunesse » ne diffère guère de celui d’auteur « tout court ». D’ailleurs de plus en plus nombreux sont ceux qui publient dans l’un et l’autre secteur, de même que nombre d’éditeurs ont développé un catalogue jeunesse. Et une nouvelle catégorie s’est fait jour dite « jeune adulte », plus commerciale que littéraire.
C’est le pourcentage de droit d’auteur concédé par les éditeurs qui séparent les plus clairement les deux types de publications. De 5 à 8 % en jeunesse (en moyenne) elle est de 8 à 12 % en littérature générale.

Une législation particulière
Plus délaissée des média – journaux, télévision, radio – la littérature jeunesse y est donc aussi moins soumise. Ce qu’elle perd en prestige, elle le gagne en liberté, n’ayant comme juges que les lecteurs et les prescripteurs (documentalistes, professeurs, parents).

Elle est cependant soumise à une législation particulière, la loi n° 49-956 du 16 juillet 1949, consolidée le 17 août 2010 qui interdit toute publication « présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes. » Elle ne doit comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. Une commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est chargée de veiller au respect de cette loi.

Écrire pour la jeunesse, c’est donc aussi accepter une « clause de moralité » qui laisse une large place à l’interprétation et au débat. On l’a vu récemment avec certaines tentatives de censure exercées par des politiques ou des associations de parents d’élèves contre des livres jugés « choquants ». Le charmant album de Claire Franek et Marc Daniau, aux Éditions du Rouergue, Tous à poil a ainsi soulevé l’ire de l’ancien ministre Jean-François Copé, qui s’est ridiculisé, tout en assurant bien malgré lui une publicité maximum audit album. Les polémiques se multiplient avec les inquiétudes liées à la « théorie des genres » et aux peurs qu’agitent certains idéologues à l’encontre des livres « de nos enfants ».
Face à cette censure, l’auteur trouve auprès de la Charte et de ses membres un soutien et une solidarité sans faille. Cette solidarité peut se manifester de différentes façons. Dénoncer la censure, la faire connaître, s’en moquer, et si besoin, assurer un soutien juridique à l’auteur qui en est victime.
Si quelques livres échappent à la règle, la plupart des romans jeunesses favorisent l’identification du lecteur à des personnages de son âge, dans un univers réel ou imaginaire, contemporain, passé ou futur. Si tous les genres sont permis, ce procédé se retrouve presque dans tous les romans destinés à une classe d’âge donnée. Et ne va pas sans contrainte pour l’auteur.
Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins impératif de ne pas démoraliser la jeunesse. Cela implique donc de donner aux romans qui lui sont destinés une fin sinon heureuse en tout cas positive, mais cela n’interdit en aucune façon de traiter des sujets les plus durs, comme la mort, la guerre, l’injustice, la violence etc. Peut-être même ces sujets sont-ils d’autant plus nécessaires que les enfants y sont confrontés, dans leur vie ou à travers des images et récits d’actualité dont l’horreur brute et sans issue imaginable est d’autant plus blessante. Nombreux sont les éditeurs qui défendent cette ligne, mais nombreux aussi sont ceux qui privilégient le déjà-vu, déjà-lu, le prêt-à-penser, le conformisme le plus commercial.
Il est à espérer que la pression économique qu’imposent les grands groupes éditoriaux ne détruira pas la multiplicité des petits éditeurs indépendants qui préservent la liberté et la diversité des auteurs, leur originalité et la multiplicité de leurs talents.

*Marie-Florence Ehret est auteur, membre
de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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