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Edward P. Thompson, historien radical, Philippe Minard*

La traduction récente de deux ouvrages majeurs (La guerre des forêts, et Les usages de la coutume) permet enfin au public français de mieux apprécier l’œuvre immense du grand historien anglais Edward Thompson, qui rendit toute leur place au peuple et aux luttes sociales dans l’histoire de son pays.

 Edward Palmer Thompson (1924-1993) est sans doute l’historien le plus célèbre de sa génération et l’un des plus cités dans le monde. Doté d’un immense charisme, d’un incontestable talent oratoire et d’une plume acérée, ce grand dévoreur d’archives était aussi un franc-tireur au plan professionnel : il a enseigné la littérature, la poésie et l’histoire dans des cours du soir pour adultes, mais n’a jamais soutenu de doctorat, et la plus grande partie de sa vie intellectuelle s’est déroulée en dehors de l’université. Son parcours est marqué du double sceau du cosmopolitisme et de l’engagement politique. Fils d’un pasteur méthodiste qui fut missionnaire en Inde, il adhère au Parti communiste de Grande-Bretagne en 1942, et combat en Afrique du Nord et en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale ; en 1947, il s’engage un moment comme volontaire au service de la nouvelle Yougoslavie socialiste.
Son premier livre (non traduit) est consacré à William Morris, l’écrivain fondateur de la Socialist League en 1884, qui est sans doute le plus romantique des révolutionnaires socialistes. Morris incarne un socialisme anti-industrialiste, soucieux de défendre l’environnement, l’art et le patrimoine architectural. Cette référence au romantisme et à l’utopie est cruciale pour comprendre la réflexion politique ultérieure de Thompson, en particulier quand il s’opposera au scientisme de certains marxistes althussériens.
En 1956, à la suite de la répression du soulèvement hongrois, il quitte le Parti communiste et devient l’un des fondateurs de la Nouvelle Gauche britannique, qui incarne le socialisme humaniste dans lequel il se reconnaît. En 1960, il participe à la fondation de la célèbre New Left Review, dont l’influence intellectuelle a été très profonde (et qui sera ensuite reprise par Perry Anderson). À la fin de sa vie, il a déployé une énergie considérable au sein du mouvement pour le désarmement nucléaire (CND).

L’histoire « par en bas »
Avec Eric Hobsbawm, E. P. Thompson a révolutionné la manière de faire de l’histoire dans les années 1960, à travers la formule de « l’histoire par en bas » : il s’agissait de rompre avec une histoire traditionnelle focalisée sur les institutions et les grands hommes, au profit d’une histoire des pratiques et des résistances populaires. En prenant au sérieux des comportements et des savoirs jusque-là considérés comme marginaux ou pulsionnels, ce courant historiographique a contribué à profondément renouveler l’histoire sociale et politique britannique. L’étude du peuple et de la culture populaire trouvait ainsi ses lettres de noblesse : « Je cherche à sauver de l’immense condescendance de la postérité le pauvre tricoteur sur métier, le tondeur de draps luddite, le tisserand qui travaille sur un métier à main, l’artisan "utopiste" », déclare Thompson dans La formation de la classe ouvrière anglaise.

Au commencement
est l’expérience

Ce grand livre, paru en 1963, et traduit très tardivement en français, en 1988 (mais aujourd’hui disponible au format poche), marque une rupture avec une vision mécaniste du marxisme des années 1950-1960, et un certain déterminisme empreint d’économicisme : cherchant à comprendre la genèse des classes sociales, il insiste sur la notion de processus, saisi à travers les catégories de la pratique. La transformation des rapports sociaux liés à la révolution industrielle, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, n’est pas le simple fruit des effets de l’industrialisation, mais aussi le résultat direct de l’action collective.
En mettant l’accent sur l’expérience vécue des individus et des groupes, Thompson redonne toute sa place à l’agir humain dans les processus historiques. Pour lui, les classes sociales n’existent pas en tant qu’entités séparées, posées à l’avance. Elles sont au contraire un processus en construction permanente, le produit de l’expérience des antagonismes vécus : « la classe est un rapport et non une chose ».

« J’entends par classe un phénomène historique unifiant un grand nombre d’événements d’origine variée et sans lien apparent, qui relèvent aussi bien du matériau brut de l’expérience que de la conscience […]. Je ne conçois la classe ni comme "structure" ni même comme "concept", mais comme une réalité qui se déroule dans les rapports humains […]. On peut parler de classe lorsqu’un groupe d’hommes, à la suite d’une expérience passée ou présente commune, ressentent et expriment l’identité de leurs intérêts, qui les rapprochent et les confrontent à d’autres hommes dont les intérêts sont différents des leurs, et le plus souvent opposés […].
La conscience de classe est la manière dont ces expériences se traduisent en termes culturels et s’incarnent dans des traditions, des idées, des systèmes de valeurs et des formes institutionnelles » (La formation de la classe ouvrière anglaise, Seuil, 1988, rééd. Points 2012).

Dès lors, Thompson peut conclure : « La classe est définie par les hommes à mesure qu’ils vivent leur propre histoire […]. La classe ouvrière se créa elle-même tout autant qu’on la créa ».

Cultures de résistance
Le second volet de l’œuvre de Thompson est consacré au monde rural du XVIIIe siècle. La guerre des forêts, son deuxième grand livre récemment traduit (La Découverte, 2014), est consacré à la longue traque des braconniers par les gardes-chasses dans les forêts royales anglaises. Le braconnage, les attaques contre les clôtures des parcs aux cerfs, tout comme le vol de bois, réprimés à partir de 1723 comme des crimes passibles de la peine de mort (rien moins que cela), sont analysés comme l’expression d’une résistance populaire face à la privation de droits collectifs ancestraux, que les enclôtures viennent anéantir. Les paysans réagissent ainsi à la restriction de leurs droits d’usage qu’induit l’affirmation croissante d’une conception individualiste nouvelle de la propriété foncière.
Cette protestation des dépossédés est au cœur des chapitres passionnants réunis dans le recueil publié par Thompson deux ans avant sa mort, et aujourd’hui traduit sous le titre Les usages de la coutume (EHESS-Seuil-Gallimard, 2015). On y retrouve l’idée directrice de toutes ses analyses : derrière les manifestations spectaculaires de la foule insurgée, derrière les actes de braconnage, derrière la violence des « luddites », ces ouvriers qui brisaient les machines, l’historien entend restituer les logiques d’action des acteurs, qui n’agissent pas sans raison ni rationalité. Thompson montre par exemple que les émeutes frumentaires du XVIIIe siècle ne sont pas les manifestations spasmodiques d’une colère aveugle, mais des actions résolues et contrôlées de taxation populaire : en imposant une vente forcée du blé à prix fixé, la foule manifeste son attachement à une « économie morale » qui veut que la communauté assure par elle-même à chacun les moyens de subsister, par des prix supportables, si les autorités ne le font pas.
De la même façon, l’attachement à la coutume traduit le sentiment très fort d’appartenance à une communauté solidaire, dotée de droits et de devoirs réciproques. L’accès aux terres communales, comme l’exercice de droits d’usage collectifs sur l’ensemble des terres, que l’on soit ou non propriétaire, découle d’un principe de solidarité communautaire : les plus pauvres trouvent dans ces droits coutumiers un indispensable complément de ressources qui leur permet de survivre. L’attachement aux communs, face à la montée de l’individualisme possessif, n’est pas la marque d’un état d’esprit archaïque, mais bien plutôt d’un esprit assumé de solidarité.
Historien passionné des rebelles, Thompson aura lui-même été toute sa vie un rebelle, réfractaire à toute forme d’orthodoxie. C’est pourquoi son œuvre nous parle tant aujourd’hui. 

*Philippe Minard est historien. Il est professeur d’histoire moderne à l’université Paris-8 Vincennes-Saint-Denis.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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