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Étienne Cabet (1788-1856), le temps de l’utopie communiste, François Fourn*

Auteur du Voyage en Icarie, un roman utopique, Étienne Cabet fut l’un des premiers communistes français. Il exerça une certaine influence sur les ouvriers parisiens au milieu du XIXe siècle et fonda des colonies communistes aux États-Unis.

Ètienne Cabet, député, journaliste, militant républicain de premier plan, est condamné, en 1834, à cinq ans de prison pour un délit de presse. Il est reconnu coupable d’offense envers la personne du roi après la publication d’un article où il a dénoncé le refus d’accorder l’asile politique à des patriotes polonais en fuite. Il préfère l’exil à la prison.
En Angleterre, entre 1834 et 1839, il se convertit au communisme. Pour en exposer la doctrine, pour en argumenter la possibilité, pour convaincre la bourgeoisie et les travailleurs, notamment les femmes, de l’adopter, il rédige un roman, le Voyage en Icarie. Il raconte comment un pays, à peine imaginaire, grand comme la France, après une histoire révolutionnaire comparable, parvient à mettre en place le régime de la communauté des biens et à réaliser l’égalité absolue entre tous ses citoyens. Entre l’effondrement de l’ancien régime et la réalisation d’Icarie, la période transitoire décrite dans le roman est un récit de ce qui aurait pu advenir en France si Robespierre n’avait pas été vaincu en juillet 1794. Tout au long de son ouvrage, comme dans tous ceux qu’il a publiés depuis le début des années 1830, Cabet proclame son admiration pour Robes­pierre. Selon lui, il a sauvé la France au pire moment des guerres contre la Révolution.
Nonobstant l’affirmation que son communisme est une suite possible à l’œuvre commencée par les Montagnards en 1793, il est l’un des rares réformateurs sociaux du XIXe siècle non seulement à reconnaître mais à soutenir que ses propres propositions relèvent de l’utopie. Il prétend que l’idée de la communauté des biens lui serait venue en lisant Thomas More et non pas en discutant avec les révolutionnaires français arrivés nombreux à Londres, en 1835, après s’être évadés de la prison de Sainte-Pélagie. Ces jeunes républicains, fervents admirateurs de Babeuf et Buonarroti, ont participé aux événements insurrectionnels d’avril 1834 à Lyon ou à Paris. Pour Cabet, ces hommes qui attisent l’antagonisme de classe, qui préconisent la participation aux sociétés secrètes et fomentent des actions violentes pour déclencher une guerre civile sont des Enragés, des Hébertistes. Ils effraient l’opinion publique, ils nuisent à la propagande du communisme.
Il appelle, lui, les ouvriers communistes à gagner la confiance de la bourgeoisie en s’instruisant et en se moralisant. Il pose que le principe de la fraternité entre toutes les classes est un préalable à tous les progrès. Il publie, après son retour en France, une Histoire populaire de la Révolution française en quatre volumes, son Voyage en Icarie, puis une série de brochures dont l’une au titre très explicite, Comment je suis communiste, qui paraît au mois de septembre 1840. Six mois plus tard, en mars, il lance un journal, le Populaire de 1841 avec le projet d’évincer tous les autres organes du communisme.

Les communistes icariens
Il échoue. Il ne parvient jamais à imposer une direction unique aux divers courants qui se réclament de « l’école communautaire », beaucoup le tiennent pour un « endormeur ». Il parvient encore moins à convaincre la bourgeoisie réformiste que le communisme n’est pas la pire des horreurs : « Je le proclame bien haut, j’aime la propriété, qui est le fondement de toute moralité ; je ne suis pas communiste ; je hais les communistes », s’écrie, un jour, Ledru-Rollin, en 1841. En 1842, réunis en assemblée générale, les actionnaires du Populaire, pour l’essentiel des ouvriers parisiens, adoptent le nom de « communistes icariens » pour signifier leur renoncement à la violence et aux sociétés secrètes, mais cette proclamation n’émeut personne en dehors de leurs rangs. Cabet se plaint qu’une « conspiration du silence » entoure son prosélytisme communiste. La propagande légale et pacifique en faveur d’Icarie l’isole, le conduit dans une impasse politique. En 1846, il publie une nouvelle profession de foi qui atteste un repli sectaire, Le Vrai Christianisme suivant Jésus-Christ. Il soutient, dans cet ouvrage, que Jésus était communiste et incompris, comme lui. Il compare les persécutions contre les icariens à celles subies par les premiers chrétiens dix-neuf siècles plus tôt.
Pour financer et diffuser son journal, sous le couvert légal d’une activité en théorie commerciale, il parvient à mettre en place un mouvement politique remarquablement organisé et discipliné. Autour de lui, à Paris, il réunit, chaque dimanche, à son domicile, un premier cercle de militants ouvriers particulièrement dévoués, une douzaine d’hommes environ auxquels il dispense une solide formation politique. Les actionnaires du journal sont réunis plusieurs fois par an, à Paris, et forment un cercle bien plus large d’hommes et de femmes prêts à de nombreux sacrifices, notamment financiers. Leurs assemblées générales votent les décisions importantes concernant le mouvement icarien. Dans tous les départements français ou presque, à Londres, en Catalogne, en Suisse, en Algérie, Cabet entretient un réseau de correspondants chargés de vendre son journal et ses brochures. Ils sont des collaborateurs de confiance, ils veillent à la stricte orthodoxie des pratiques militantes loin de Paris. Les abonnements au Populaire sont souvent pris à plusieurs, chaque exemplaire du journal passe plusieurs fois de mains en mains, il est lu à haute voix chez le marchand de soupe, dans les arrière-cours, dans les ateliers pendant le travail. L’été, les icariens organisent des pique-niques à la campagne, ils chantent des hymnes communistes, ils s’émerveillent en plein air des promesses de la communauté. Pacifique, le communisme icarien est un mouvement familial, de manière délibérée, fortement féminisé.

Fonder Icarie
dans les terres « vierges » du Nouveau monde

Malgré toutes les précautions prises, en 1846, à Tours, un groupe d’icariens semble vouloir s’éloigner du correspondant local du Populaire, le docteur Desmoulins. Plusieurs d’entre eux se sont mêlés à des paysans émeutiers qui ont épouvanté la ville les 21 et 22 novembre. Le procès a lieu à Blois. Le 29 avril 1847, huit icariens sont reconnus coupables d’avoir participé à une société secrète. Quelques jours plus tard, le 9 mai, dans le Populaire, Cabet annonce qu’il veut partir en Amérique. Il appelle les icariens à une vaste émigration, à fonder Icarie dans les terres « vierges » du Nouveau Monde. Face aux prémisses de la tourmente révolutionnaire qu’il pressent, il prend peur, il choisit la fuite.
Les préparatifs du départ commencent aussitôt. Dès le 23 mai, les icariens apprennent qu’il leur faudra céder à la communauté tout ce qu’ils possèdent et que l’apport minimum est fixé à 600 francs, ce qui exclut du départ les ouvriers pauvres. Un contrat social est publié, dans lequel Cabet se nomme lui-même gérant unique de la communauté pendant les dix premières années. Une commission d’admission est constituée et une intense propagande d’argent est lancée avec efficacité.
En janvier 1848, Cabet annonce à ses disciples que le lieu choisi pour l’installation de leur nouvelle patrie se situe dans le nord du Texas. Le 3 février 1848, une première avant-garde de soixante-neuf « soldats de la Fraternité » quitte le port du Havre pour aller « fonder en Icarie le bonheur de l’Humanité ». Le 27 mars, en débarquant à la Nouvelle Orléans, ils apprennent qu’une révolution a eu lieu en France après leur départ, que la République a été proclamée. Après discussion, ils décident de poursuivre leur mission.
Quelques jours plus tard, ils sont en territoire comanche. Ils s’engagent dans un périple éprouvant à travers un pays mal cartographié, infesté de moustiques, sans route, sans pont, inaccessible aux chariots. Les premiers d’entre eux atteignent seulement le 8 mai les Cross Timbers où ils doivent installer la colonie d’Icarie, sur les bords de la Denton Creek, un affluent de la Trinity River. Cabet a obtenu la concession gratuite d’un million d’acres dans cette région à la condition de construire sur chacune des sections à prendre une cabane de rondins avant le 1er juillet. C’est une tâche impossible. Quelques loghouses seulement sont construites à la date prévue et elles sont inhabitables.
Dès le mois de juillet, les fièvres emportent les premiers pionniers, ils sont harassés par le travail qu’ils s’imposent, y compris en plein soleil. Quand les membres de la deuxième avant-garde, partis de Paris le 3 juin, arrivent sur le site à la fin du mois d’août, leur chef, Favard, ordonne un sauve-qui-peut immédiat, le repli en désordre, chacun pour soi. Deux mois plus tard, tous ne sont pas encore arrivés à rejoindre la Louisiane, plusieurs meurent en route.
Cabet n’est vraiment informé de la situation qu’en novembre. Depuis l’été, surtout après les événements de juin à Paris, hâté par les manifestations anticommunistes qui se multiplient en France, il a organisé les premiers « grands départs ». Au Havre ou à Bordeaux, cinq cents hommes, femmes et enfants ont embarqué pour Icarie sans savoir qu’elle n’existe plus. Les premiers navires arrivent à la Nouvelle Orléans vers la fin du mois de novembre. Un semblant de communauté est organisé pour parer au plus pressé. Cabet rejoint ses disciples en janvier 1849, ils sont fortement divisés, certains sont très hostiles. Soutenu par près de trois cents « persévérants », il décide de continuer.
Le 15 mars, les icariens arrivent à Nauvoo, sur la rive gauche du Mississippi, dans l’État de l’Illinois. La ville vient d’être abandonnée par les Mormons partis pour l’Utah. C’est là qu’ils commencent vraiment l’expérience de la communauté. Ils sont entre deux cent cinquante et six cents, selon les moments, occupés pour l’essentiel à des travaux agricoles. La vie dans la colonie est difficile. Les dissidences sont nombreuses, les conflits intenses. En octobre 1856, ne supportant plus son puritanisme tatillon, l’accusant d’aspirer à la dictature, la majorité des colons décide de chasser Cabet de la colonie. Il meurt, le mois suivant.
À Saint-Louis, les cent soixante icariens de la minorité qui lui sont restés fidèles tentent une nouvelle expérience communautaire jusqu’en 1864. En 1857, les membres de la majorité, s’ils se sont dressés contre les dérives autoritaires du fondateur d’Icarie à la fin de sa vie, sont restés convaincus par son projet initial d’expérimenter la démocratie absolue. Ils installent la colonie icarienne à Corning, dans l’Iowa. Leur communauté est dissoute en 1898, cinquante ans après le départ de la première avant-garde du Havre. Plus de cinq mille migrants français, allemands ou espagnols, des réfugiés politiques pour beaucoup, notamment après la Commune, ont séjourné dans l’une ou l’autre des colonies icariennes en Amérique.  

*François Fourn est historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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