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Maya Surduts, un féminisme de luttes

Maya Surduts, figure incontournable du féminisme français, vient de nous quitter le 13 avril 2016. La Revue du projet a souhaité lui rendre hommage en publiant un extrait d’un entretien, réalisé en 2013 par Margaret Maruani* et Rachel Silvera*, qui nous invite à suivre son parcours personnel et militant.

 Fille de juifs estoniens, intellectuels et communistes - nous sommes dans les années 1930 - elle sera une immigrée permanente. Enfant, elle a été ballottée de Riga à Paris, en passant par l’Isère et l’Afrique du Sud. Adulte, elle a vécu en Suisse, aux États-Unis, puis à Cuba avant de revenir à Paris dans les années 1970… Elle a été témoin de la seconde guerre mondiale, des déportations, elle a vécu et soutenu l’espoir de la révolution cubaine - et tout cela, avec une force de conviction incroyable. Toujours et partout, elle a été du côté des luttes : avec le FNL pendant la guerre d’Algérie, avec les mouvements Black lors de la Marche sur Washington avec la révolution cubaine pendant huit années. C’est au début des années 1970 qu’elle revient à Paris pour engager toutes ses forces militantes dans le féminisme. [...]

Rachel Silvera : En mai 1968 tu étais à Cuba ? Tu avais écho de ce qui se passait ?
Maya Surduts : J’étais là-bas et je n’avais aucune envie de rentrer. Ça ne m’intéressait pas. Parce que j’étais ailleurs, j’étais là-bas. Tout cela se termine donc en 1971, ils ne m’ont pas laissé sortir à la date prévue, le 1er avril. J’ai dû attendre ma sortie pendant trois mois sans aucune explication. Finalement, c’est moi qui ai fixé la date de mon départ. Je pense que là j’avais pris un gros risque mais ça a marché. En France, je suis entrée en 1972 à Révo (Révolution), qui était une scission de la Ligue communiste révolutionnaire. Je faisais des traductions en free-lance, mon insertion sociale était faible et j’avais quand même passé huit années à l’étranger. C’était l’époque de « l’établissement », les militants allaient s’établir à l’usine pour compenser la faible insertion en milieu ouvrier des militant-e-s d’extrême-gauche. Les filles établies me disaient que je ne servais à rien du tout et que je devais aller au MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), c’est comme ça qu’a commencé mon activité féministe.

Margaret Maruani : Qu’est-ce qui, fondamentalement, a fait de toi une féministe ? [...]
MS : Le MLAC n’était pas n’importe quoi pour moi, parce que j’avais eu quatre avortements. Il faut dire qu’à l’époque, on ne connaissait pas la contraception. J’ai eu une relation avec un étudiant en médecine, et il n’a rien dit quand je lui ai annoncé que j’étais enceinte. Il devait avoir peur, peur pour sa carrière. J’avais 17 ans, c’était en 1955, à l’époque ça ne rigolait pas. L’avortement par une « faiseuse d’ange », comme on disait, je l’ai éprouvé. Ça s’est fait sur une table de cuisine. J’aurais pu avoir une infection ou faire une hémorragie. Je n’habitais plus chez mes parents mais j’y allais le week-end. La femme m’avait posé une sonde et tout d’un coup j’ai « éliminé » chez mes parents et ma mère n’était pas là. Mon père était là, [...] Il n’a jamais eu un mot de travers, de reproche, et ça, je le dis et j’insiste. [...]. Ensuite, j’en ai fait un en Suisse, chez un médecin, le troisième aux États-Unis et ensuite à Cuba à l’hôpital. Voilà pourquoi ma proximité avec le MLAC. J’habitais Paris, à l’époque le MLAC ce n’était pas n’importe quoi. À Jussieu les amphis étaient bondés. [...]. On a poussé loin la désobéissance civile et ils ont mis un an et demi à faire une loi. Je pense que ce pays était resté attardé, qu’il n’avait pas véritablement rompu avec le pétainisme. Cela rejoint ma conviction que c’est un pays familialiste et c’est un pays qui reconnaît peu de droits aux femmes. Et même maintenant, on continue à se battre, tout le temps. Je n’ai jamais arrêté. Le MLAC luttait pour la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur corps, [...]. J’y suis entrée et je n’ai jamais quitté ce mouvement. À partir de là j’ai commencé à me poser des questions. Pendant longtemps j’ai considéré que les femmes violées étaient des putes, qu’elles l’avaient bien cherché. J’adhérais totalement à l’idéologie dominante, à tous les lieux communs… Je ne suis pas née avec le féminisme, même si ma mère a toujours fait ce qu’elle a voulu. [...]

RS : Pour toi, c’est vraiment l’avortement la contraception qui est à l’origine de ton engagement ? Et du mouvement des femmes en général ?
MS : L’élargissement du mouvement se fait après la loi. C’est le MLF qui est à l’origine de la lutte pour l’avortement, qui a posé les principes fondamentaux, les femmes doivent disposer de leur corps. Ensuite il y a eu le Manifeste des 343, le GIS (Groupe information santé), qui a introduit la méthode d’avortement par aspiration et qui a lancé le Manifeste des 331 médecins ayant déclaré avoir pratiqué des avortements. Le problème c’est que le MLF n’a pas su se doter de l’instrument privilégié de la lutte. Le véritable instrument, ça a été le MLAC, qui a pratiqué l’avortement et arraché la loi Veil. [...]

MM : Intellectuellement, philosophiquement même, comment es-tu passée de la lutte sur l’avortement, la contraception à un engagement féministe plus large ?
MS : Je vais vous donner un exemple de situation qui illustre bien des prises de position à caractère politique qui dépassent le strict cadre de la lutte pour l’avortement. Au printemps 1974, il y avait une loi en préparation, c’était une commission qui devait décider à la place des femmes. Personne n’était d’accord et une mobilisation nationale se préparait. Sur ce fait, Pompidou meurt. À la direction du MLAC, outre Monique Antoine et Claudine Bachet, il y avait Simone Iff, le Planning familial et l’extrême gauche… La majorité, au plan national, a décidé de mettre un terme à la mobilisation, de respecter la trêve électorale. Sur la région parisienne, il y avait soixante-dix comités MLAC, cinquante ont pris position pour la mobilisation, dix contre et dix se sont abstenus. Et nous sommes descendus à des milliers dans la rue. La loi dite Veil a été édictée le 17 janvier 1975 après un vote houleux, difficile. C’était une loi limitée et qui ne prévoyait pas le remboursement de l’acte. On avait la loi, mais on n’avait rien qui imposait son application. Normalement, dans tous les hôpitaux, il devait y avoir un centre d’IVG et ce n’était pas le cas. On a même occupé plusieurs hôpitaux : Cochin, Montreuil et à Marseille. Rien n’était prévu, mais on a eu des équipes formidables, une conception collective avec les rôles qui tournaient, une remise en question d’une certaine hiérarchie… Et surtout il fallait cesser de culpabiliser les femmes. Ailleurs, dans les pays où le droit formel à l’avortement était acquis, ça allait de pair avec le remboursement. En France, il a fallu redescendre dans la rue. Moi, je considère qu’au cœur de l’émancipation des femmes, il y a le droit à disposer de son corps et l’autonomie financière.

RS : Sur l’autonomie financière, peux-tu nous donner des exemples des grandes mobilisations dans les années 1970, 1980 ?
MS : Il y avait tout ce qui était autour des droits des femmes. On est allé au Salon des Arts ménagers, pour dire, par exemple, que Moulinex ne libère pas les femmes. En fait tout se tient. Le droit réel à l’avortement, tu ne l’auras pas tant que tu n’as pas les autres droits. Même pour avoir une contraception pour les mineures, les entraves, les difficultés sont énormes. Pour la première fois, dans la loi de 2001, nous avons obtenu une seule loi, et pas deux, pour l’avortement et la contraception. C’était un saut qualitatif considérable, mais pourquoi n’arrive-t-on pas à la faire appliquer ? En 1979, il y a eu le vote définitif de la loi, une manifestation nationale, la plus grosse manifestation, il y avait tout le monde. Mais un groupe a déposé le sigle MLF, alors qu’elles étaient minoritaires. Il y a eu, après ça, un rapprochement important entre le courant lutte de classes (dont je faisais partie) et le courant radical avec Christine Delphy. On a travaillé pendant un an pour obtenir la Maison des femmes, c’était en 1980-1981. [...] C’était un combat. Des tas d’associations, des revues y ont participé. On a célébré le 40e anniversaire du Deuxième Sexe à la Sorbonne, en 1989. En 1990, on apprend qu’il y a des opérations « commandos » contre l’avortement, à l’initiative de deux structures : la « Trêve de Dieu », dirigée par une femme, l’autre c’était « SOS Tout-Petits », dirigé par un membre du Front National. La CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) s’est constituée en octobre 1990 pour lutter contre ces commandos.

MM : La CADAC, ça regroupait qui ?
MS : C’était beaucoup plus large que ça ne l’est aujourd’hui, il y avait des représentants d’associations féministes, de syndicats, de partis, il y avait beaucoup de monde mobilisé. Moi j’étais une de celles qui animaient. Les filles de Colombes en étaient, des filles qui bossaient sur le terrain, qui se rendaient compte de la gravité des actions « commandos », il y avait des gens du Planning. [...]

RS : Et le CNDF ?
MS : La manifestation de 1995 était pour nous un risque, on ne savait pas, on n’avait pas réalisé dans quelle situation on se trouvait. Le 24 novembre 1995, c’était la mobilisation des cheminots. Et le 25 on était 40 000 dans la rue, à notre initiative. Un tiers d’hommes y ont participé et trois générations. Le mouvement social de 1995 a ouvert un espace, pendant des années, on a fait tout « tous ensemble ». Des actions fortes, unitaires. La porte s’est refermée en 1998. À l’issue de la manif du 25 novembre 1995, il fallait faire quelque chose et c’est ainsi qu’on a créé le Collectif national pour les droits des femmes.

MM : Qui regroupe qui ?
MS : Sur le papier beaucoup de gens : les partis, comme le PS que l’on a peu vu, le PC, les Verts, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) – pas Lutte ouvrière (LO), eux, ils apparaissent et disparaissent. Le seul moment où LO a vraiment été dans la lutte c’était au MLAC au moment de l’avortement. Ensuite les syndicats : la CGT, Solidaires et la FSU. Leur activité est majoritairement concentrée sur l’intersyndicale. Aujourd’hui, il y a aussi le Front de gauche. Il y a des associations généralistes comme la LDH, ATTAC… Suzy Rojtman et moi sommes les porte-parole. Les premières années, il y avait un monde fou.

RS : Depuis l’époque de la création, il y a eu des grands temps forts…
MS : Oui, en 1997, on a fait des Assises où il y avait 2 000 personnes. Elles ont été précédées par des états généraux locaux dans plusieurs endroits. Le Collectif a développé une grande activité sur le terrain des violences. Le thème des violences a émergé. On a déposé une loi-cadre, inspirée par la loi espagnole mais plus large puisqu’elle ne concernait pas seulement les violences conjugales. Nous avons recueilli 16 000 signatures que nous sommes allées porter au président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer. Du coup ils ont mis en place une commission d’évaluation sur six mois. Cela a donné lieu à la loi du 9 juillet 2010, ce n’est pas exactement la loi qu’on aurait voulue, mais tout de même…

RS : Ton activité principale, aujourd’hui, c’est d’être porte-parole du CNDF ?
MS : Et la CADAC aussi. Il faut poursuivre un vrai rapport de forces. Par exemple, on soutient les filles de Licenci’elles qui sont formidables, elles ont été licenciées par les Trois Suisses. Il va y avoir la loi-cadre sur les violences à retoiletter. Sur l’avortement, c’est la CADAC qui agit, qui se bat. Nous avons pris l’initiative de faire une manifestation le 6 novembre 2010 qui, pour la première fois, liait le droit à l’avortement et le démantèlement de l’hôpital public. Ce n’est pas évident, le secteur de la santé est un secteur difficile et pas très avancé sur le terrain du droit des femmes. Ce n’est pas parce qu’il est féminisé, au contraire, c’est comme dans l’éducation. Le problème qui se pose aujourd’hui est celui de faire avec le nouveau gouvernement. Le CNDF a été à l’initiative de réunions de la gauche de la gauche féministe pour débattre de l’ensemble de nos positions. On a invité toutes les différentes composantes du Front de Gauche, les anciennes de la Ligue, etc.

MM : Aujourd’hui, quelles sont les priorités pour toi ?
MS : Ne pas perdre sur le terrain de l’avortement. Et puis, il faut qu’on arrive à avancer sur l’emploi, c’est une situation qui se dégrade de jour en jour.

MM : Si on fait une rétrospective sur ta longue vie militante, quelles sont tes réussites et quels sont tes échecs
MS : La réussite c’est d’avoir été à l’initiative du Collectif des droits des femmes, la manifestation de 1995, la CADAC, les lois sur les violences, sur la loi-cadre. Ce qui pose problème c’est que notre mouvement contestataire et radical soit supplanté par d’autres moins radicaux. Je pense qu’il y a place pour tout le monde et qu’il est nécessaire d’avoir un courant pour qui la priorité c’est l’affrontement au pouvoir.

MM : Tu as peur d’un féminisme qui se dépolitise ? RS : Qui se dépolitise ou bien qui s’institutionnalise…
MS : Oui, c’est pareil. Se dépolitise ou s’institutionnalise, c’est la même chose. Si tu veux conserver un certain type de place dans le rapport au pouvoir, il ne faut pas aller au-delà.

MM : Toi, tu le définirais comment ton féminisme ?
MS : Un féminisme de luttes. 

*Margaret Maruani est sociologue. Elle est directrice de recherches  au CNRS.
Rachel Silvera est économiste.
Elle est maître de conférences à l’université Paris Ouest - Nanterre.

Extraits de « Maya Surduts, un féminisme de luttes », Travail, genre et sociétés, n° 29, janvier 2013, publiés avec l’aimable autorisation des éditions La Découverte.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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