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Le FN version 2016 Une extrême droite adaptée et inchangée

Si l’on en croit le discours médiatique ambiant, ainsi que la communication de Marine Le Pen, le « nouveau » Front national est arrivé. Pour les politologues Cécile Alduy ou Jean-Yves Camus, le FN de 2016 ressemble pourtant beaucoup à l’ancien. Dans ses fondamentaux, dans ses idées. Et même dans son personnel.

Par Gérard Streiff

 Une récente enquête Scien­ces Po/CEVIPOF, intitulée Sexualité et politique, montrerait que le premier parti des couples gays en France serait le Front national. L’étude, réalisée en décem­bre 2015/janvier 2016, ne porte pas sur l’ensemble de l’électorat gay, bien difficile à identifier ; mais une question de L’enquête électorale française. Comprendre 2017. Note n° 9, février 2016, posée à 21 000 personnes, portait sur « le genre du partenaire pour les répondants se déclarant en couple », couple marié ou non. Il était donc possible de distinguer un panel assez large. Le résultat surprend. Une légende, ou plutôt une idée reçue, voulait que la « communauté » gay penche plutôt à gauche. En raison notamment de la loi (de gauche) du mariage pour tous, et de l’opposition farouche et conservatrice de la Manif pour tous. Or l’enquête montrerait que les préférences politiques (aux régionales) des couples homos (mariés ou non) étaient globalement conformes aux tendances générales : d’abord le FN, puis les Républicains, puis le PS, puis la gauche au-delà du PS. Ainsi la formation d’extrême droite accueillerait en même temps les pires homophobes et le plus grand nombre d’électeurs homosexuels (en couple, répétons-le).
Résultat troublant, donc, mais confirmant le caractère attrape-tout redoutablement efficace du FN. De la même manière en effet se sont retrouvés sous sa bannière des partisans du « souverainisme » économique aux accents sociaux et ceux du libéralisme cher à Marion Maréchal Le Pen, opposée à l’augmentation du SMIC, aux 35 heures, favorable aux baisses des cotisations salariales, à la retraite tardive, etc.
En décembre dernier, le FN a pu d’abord rassembler sur un argumentaire simple : immigration, terrorisme, frontières, sécurité.
Argumentaire bien servi, si l’on ose dire, par l’actualité. Sur cet enjeu, on lira avec intérêt une autre note, Le FN en campagne. Analyse d’un discours décomplexé, fournie par L’Observatoire des radicalités politiques, animé par le politologue Jean-Yves Camus, et rattaché à la Fondation Jean Jaurès.
L’étude montre essentiellement deux choses : le discours du FN aux régionales fut essentiellement un discours anti-immigration (immigration = insécurité = guerre), un des plus vieux thèmes du FN ; et, concernant les candidatures aux régionales, quelques jeunes arbres cachaient une forêt de « vieux de la vieille » de l’ultra droite.

La note est signée Cécile Alduy. Elle est l’auteure d’un essai, Marine Le Pen prise aux mots (Seuil), où elle pistait déjà les mots du FN lors de la campagne de 2012. Trois ans après, entre octobre et décembre 2015, elle s’intéresse cette fois aux discours de Marine Le Pen (et à ses tweets officiels) pour les régionales. Et elle compare. Marine Le Pen a choisi cette fois une campagne courte, personnalisée, nationalisée (pas de débats avec les politiques locaux) et radicalisée. Le thème de l’immigration domine, il est question de « submersion migratoire », thème cher à son père dans les années soixante-dix, voire « d’immigration bactérienne ». Le thème de l’immigration est lié à celui d’identité : « C’est un marqueur identitaire qui permet de différencier plusieurs catégories d’habitants et de citoyens, plus ou moins légitimes à être français ». Un discours qui se radicalise, se décomplexe après le 13 novembre et occupe toute la place, les questions régionales, économiques ou sociales passant alors quasiment à la trappe. L’heure est à l’exaltation de la « grande famille nationale de France ». On en revient aux fondamentaux du FN, sécurité – identité – immigration.
Cécile Alduy s’intéresse particulièrement au discours de politique générale d’Ajaccio (28 novembre), un texte guerrier où l’enjeu économique est effacé. Même chose dans l’analyse des tweets officiels de Marine Le Pen durant ces régionales et des termes les plus fréquents : « Le premier terme qui appartient au champ lexical économique, ”entreprise”, apparaît seulement en 30e position, ”chômage” n’est que 51e, « État » 74e et ce sont à peu près les seuls termes économiques parmi les cent cinquante termes les plus fréquents. À l’inverse, dans le peloton de tête, on trouve « politique » (6e), ”migrants” (11e), ”peuple” (12e), ”frontières”  (13e), ”gouvernement” (19e), ”nation” (27e), ”islamiste” (31e), ”migratoire” (39e), ”sécurité” (40e), ”clandestins” (43e) »
Le « vieil » amalgame immigration-insécurité-guerre se trouve comme légitimé.
« Non seulement l’exclusion de Jean-Marie Le Pen n’a pas entraîné l’éradication de ses idées mais au contraire elles ont retrouvé de la vigueur tant le Front national, durant la campagne pour les régionales 2015, a renoué avec sa marque de fabrique originelle ».

Permanence du personnel
Un discours et des idées qui ne sont pas nouveaux, donc, et servis par des politiciens qui eux-mêmes fréquentent l’ultra-droite depuis des lustres. Certes le changement de leadership fut amplement mis en scène (le passage père/fille), certes la communication du FN mit en avant des jeunes cadres, Marion Maréchal-Le Pen (26 ans) ou Florian Philippot (34). Mais la note insiste sur la permanence du personnel politique qui structure l’organisation, et les candidatures. C’est le cas des têtes de liste : Pascal Gannat (Pays de Loire), encarté FN depuis 1984, ex-chef de cabinet de Le Pen ; Gilles Pennelle (Bretagne), encarté FN depuis 1984, ancien militant du groupe « philo-naz », Terre et peuple ; Jacques Colombier (Aquitaine-Limousin-Poitou-Charente), encarté depuis 1975, fidèle de Gollnisch ; Christophe Boudot (Auvergne-Rhône-Alpes), encarté depuis 1988. etc.
« On retrouvera, indique Cécile Alduy, en têtes de liste non seulement des apparatchiks du parti mais des historiques (Colombier adhère en 1975, Marine Le Pen, Pennelle, de Saint Just, Gannat dans les années quatre-vingt) et de très nombreux fidèles de Jean-Marie Le Pen (seul Philippot n’a jamais exprimé d’allégeance à son égard) ou de Bruno Gollnisch, d’anciens mégrétistes, et, avec Pennelle, un rescapé du ”néo-paganisme” de la Nouvelle droite. Les milieux catholiques traditionalistes et les soutiens à ”la Manif pour tous” sont également très représentés ».  

Rhétorique guerrière

Marine Le Pen mit en avant une rhétorique guerrière contre un « ennemi » ciblé, extérieur et intérieur : « Nous sommes en guerre contre tous ceux qui se revendiquent de cette idéologie macabre, qui se trouvent en Syrie, en Irak ou dans nos quartiers, dans nos rues et dans nos mosquées. » Or cette rhétorique n’est pas nouvelle, ces amalgames (quartiers = islamisme ; réfugiés = terroristes en puissance) non plus. En 1999 déjà, Jean-Marie Le Pen affirmait : « Certes, les Français de confession musulmane peuvent être des citoyens respectueux des lois et attachés à leur patrie française et beaucoup ont prouvé sous les plis du drapeau tricolore qu’ils l’étaient. Mais il faut bien reconnaître qu’une grande partie des musulmans de France est étrangère ou rebelle à l’intégration et qu’elle peut même être sensible aux influences qui sont exercées par certains pays ou certains mouvements étrangers dont on sait qu’ils ne répugnent pas à l’action terroriste ou aux comportements barbares. » Il dénonçait en 1994 « la France, base de repli de tous les terroristes battus ». Et Marine Le Pen, lors de la campagne de 2012, creusait ce sillon : « Combien de Mohamed Merah dans les avions, les bateaux qui chaque jour arrivent en France replis d’immigrés ? »
Observatoire des radicalités politiques,
note n°12, 11 décembre 2015

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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