La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La charte du Rojava

Cette charte s’appuie sur des idées tirées de l’idéologie politique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu’on peut résumer en deux points : le rejet de l’État-nation remplacé par le concept d’autonomie démocratique, et la défense du droit des femmes et plus généralement de la vie, ceci incluant une dimension écologique fortement présente dans la vision de la société ainsi proposée.

Durant l’automne 2014, l’histoire largement médiatisée de la résistance des forces kurdes des YPG (Unités de défense du peuple) pour empêcher la prise de la ville de Kobané par les jihadistes de Daesh a permis de changer le regard de l’opinion occidentale sur les Kurdes et leur combat. Mais bien souvent, reportages et articles se sont concentrés sur l’aspect militaire, tombant parfois dans la caricature, lutte du « Bien » contre le « Mal » ou « amazones » kurdes mettant en déroute les jihadistes, occultant en revanche presque complètement l’aspect politique de la lutte des Kurdes.
En effet, la résistance des YPG/YPJ (Unités de défense du peuple et des femmes) à Kobané est la résultante d’une histoire de trente ans de résistance du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan qui a beaucoup inspiré le mouvement kurde en Syrie. Depuis 1984, le PKK mène une lutte armée contre l’État turc. En parallèle de cette résistance, le PKK a défini un programme politique innovant sous l’impulsion de son leader Abdullah Öcalan, qui depuis son emprisonnement en 1999 travaille à repenser une théorie politique innovante, où il rejette le concept d’État-nation au profit d’une organisation de la société basée sur l’autonomie et la démocratie à toutes ses échelles.

Une organisation politique et sociale
La dynastie Assad, après avoir aidé le PKK au début des années 1980, ne tolérait pas les volontés d’émancipation du mouvement et réprimait sévèrement la population kurde. Une partie d’entre eux, appelés les « biddoun », n’avaient pas d’identité et donc pas d’existence officielle au sein de l’État, et de grands déplacements de population eurent lieu dans la volonté de diluer les Kurdes dans la population syrienne. Le PYD, Parti de l’union démocratique, kurde syrien, créé en 2003 et clandestin sous le régime de Bashar el Assad, s’est fondé sur les mêmes bases idéologiques que le PKK. Au milieu de l’année 2012, quand les YPG kurdes ont commencé à prendre le contrôle des grandes villes peuplées majoritairement de Kurdes au nord de la Syrie, en commençant par Kobané, ils ont été appuyés par une organisation issue de la société civile, le TEV-DEM (Mouvement pour une société démocratique). Celui-ci est aujourd’hui un acteur majeur de l’organisation politique et sociale du Rojava et consiste en un regroupement de partis politiques et d’associations de la société civile ayant décidé de s’unir autour du projet du Rojava. Si le PYD représente le parti politique majoritairement présent dans cette coalition, on y trouve aussi des mouvements progressistes arabes, assyriens, ou d’autres partis de la gauche kurde.
Après la prise en main du territoire par le TEV-DEM de mi-2012 à fin 2013, une étape a été franchie en janvier 2014 avec l’établissement dans les trois cantons du Kurdistan syrien, Afrin, Kobané et El Jazira, d’une administration autonome dont les principes directeurs sont décrits dans la charte du Rojava. Cette charte s’appuie sur des idées tirées de l’idéologie politique du PKK, qu’on peut résumer en deux points : le rejet de l’État-nation remplacé par le concept d’autonomie démocratique, et la défense du droit des femmes et plus généralement de la vie, ceci incluant une dimension écologique fortement présente dans la vision de la société ainsi proposée.
Chaque canton du Rojava est dirigé par une administration découpée en « ministère » : défense, justice, économie, affaires étrangères, etc. avec à sa tête un « premier ministre ». Cette administration rend des comptes à l’assemblée populaire du Rojava où siègent des représentants de chaque zone et de chaque communauté du canton, appointés par le TEV-DEM. Cette assemblée est dirigée par un président et deux vice-présidents, issus des trois grandes communautés présentes au Rojava qui sont les Kurdes, les Arabes et les Assyriaques. D’ailleurs les trois langues de ces communautés ont été déclarées langues officielles, et les documents administratifs et comptes rendus sont traduits dans ces trois langues. Mais d’autres communautés sont également présentes et représentées : Turkmènes à Gire Spi (Tel Abyad), Tchétchènes à Sere Kaniye (Ras al Ayn). Cette administration discute et prend des décisions à l’échelle du canton, en fonction des remontées qui lui ont été faites de la part des assemblées locales.

Proposer
à chaque échelle
un fonctionnement autonome

Ces assemblées locales sont présentes dans chaque village, et pour les grandes villes, elles peuvent représenter des regroupements de quartier. Elles se tiennent dans les Mala Gel, maisons du peuple, et ont pour but à l’échelle d’un grand quartier, ou d’un village, d’organiser la vie de la communauté. Elles font par exemple remonter les demandes aux mairies en matière d’urbanisme (route à réparer, électricité défaillante…), mais s’occupent aussi de régler les problèmes de conflits entre habitants. À terme, elles seront chargées en lien avec les Asayish, la force de police de l’administration autonome, d’organiser leur sécurité. Car c’est toute l’essence du modèle du Rojava : proposer
à chaque échelle un fon­ction­­nement autonome, et le plus local possible. Dans le cas de la justice par exemple, plutôt que de passer par des tribunaux, les maisons du peuple essayent de résoudre les conflits localement. Mais ceci ne peut évidemment s’improviser et passe par une phase de formation des intervenants à la Mesopotamia Law School (École de droit de Mésopotamie). Les cas des délits les plus graves, où les cas où les parties ne s’accordent pas sur la décision de la maison du peuple, peuvent ensuite passer devant un tribunal. Ainsi au Rojava, l’éducation est une composante essentielle de la pratique politique, indissociable de l’autonomisation. Chaque personne souhaitant prendre part à la vie publique peut recevoir une formation politique, mais aussi pratique, dispensée par différentes structures. Par exemple, les aspirants policiers au sein des Asayish ne reçoivent pas qu’une formation militaire et juridique, mais aussi une formation politique leur permettant de comprendre et de s’intégrer pleinement dans le projet du Rojava. Il ne s’agit pas en effet de reproduire les structures classiques d’un État-nation mais de créer la possibilité d’émergence d’un nouveau modèle de société. Comme le disent tous les officiels du Rojava, il faudra au moins une génération pour que, à travers l’éducation reçue, les principes de la révolution sociale en cours au Rojava soient assimilés par les esprits et puissent être appliqués largement dans la société.
À côté des maisons du peuple, les maisons des femmes (Mala Jin) s’occupent plus spécifiquement des questions liées aux femmes. Elles veillent à la fois au respect de la charte du Rojava en matière d’égalité des sexes, et luttent contre les violences domestiques, violences sexuelles, les mariages forcés, s’assurant que les forces de police (Asayis) interviennent et fassent respecter la loi. Elles organisent des formations pour les femmes concernant leurs droits, mais aussi sur le féminisme, ou des sujets relevant du planning familial.

Un axe majeur,
l’égalité homme/femme

La charte du Rojava est très claire en matière d’égalité homme/femme, et la libération des femmes constitue un des axes majeurs du programme social du Rojava. Celle-ci reconnaît les inégalités de genre inhérentes à la société patriarcale existant jusque-là et ayant une influence sur la société. Toutes les institutions adoptent ainsi un système de coprésidence : un homme et une femme. Loin de se limiter à un combat militaire, la lutte des femmes passe aussi par une forte implication dans l’organisation et la vie politique du Rojava. L’Académie des femmes leur permet de recevoir une formation politique et militaire leur donnant les outils qui leur permettent de prendre leur place dans la résistance du Rojava. Ces formations sont dispensées aux femmes de tous âges, dans le but de casser la segmentation de la société en classes d’âge. Par exemple, la maison des femmes de Qamishlo est codirigée par une femme d’une cinquantaine d’années, et une jeune femme d’une vingtaine d’années, qui mettent ainsi en commun leurs approches de la question des femmes. En matière économique, le développement des coopératives mis en place par l’administration locale, notamment des coopératives agricoles, a permis la création d’emplois pour les femmes et donc de les aider à atteindre l’indépendance économique nécessaire à l’émancipation. La dimension militaire, la lutte des femmes au sein des unités de protection de la femme (YPJ), est uniquement l’implémentation d’un principe de l’autonomie démocratique que le droit à l’autodéfense pour toute communauté est fondateur de son combat pour ses droits. Que les femmes prennent une part active à la défense du Rojava est également une manière de faire reconnaître leur rôle dans la société.
Les conseils de quartier, ou de village au sein des Mala Gel organisent donc la vie de la population. Mais les problèmes concrets liés à la gestion des villes sont réglés par une entité appelée Commune, dont le rôle peut être comparé à celui d’une mairie. Mais au lieu d’un maire elles sont dirigées par un conseil coprésidé, choisi par la population et qui travaille en lien étroit avec les autres conseils.
L’avenir politique du Rojava est incertain. La révolution en cours au Rojava n’en est qu’à ses débuts, et rencontre maintes difficultés. Après avoir commencé à appliquer son programme politique, le Rojava a créé une entité politique plus large, les Forces démocratiques syriennes, afin d’inclure de façon plus large les autres communautés du Nord de la Syrie, et recevoir de l’aide militaire étrangère. Le 17 mars 2016, le conseil constitutif du Rojava a publié une déclaration de fédéralisme, engendrant aussitôt de multiples attaques, dont un nouvel embargo de la part du KRG (Gouver­nement régional du Kurdistan d’Irak), empêchant la circulation des personnes et de l’aide humanitaire à destination du Rojava. Les attaques constantes des jihadistes de Daesh, l’embargo imposé par la Turquie qui ne supporte pas l’idée d’un contrôle territorial kurde à ses frontières, mais aussi par ses pions locaux, notamment le Kurdistan irakien dirigé par Barzani, sont autant d’obstacles rencontrés par les administrations locales. Difficile aussi de prévoir la posture que les alliés de circonstance, États-Unis et Russie, adopteront face à la volonté d’autodétermination du peuple du Rojava. Pour l’instant, pour ne pas froisser la Turquie, les États-Unis ont rejeté en bloc les demandes politiques de l’administration du Rojava, tout en continuant leur aide militaire. Enfin le régime syrien, qui jusque-là adoptait un silence pragmatique pour éviter d’ouvrir un conflit supplémentaire avec les Kurdes, a fait savoir qu’il n’accepterait pas d’autonomie du Rojava au sein de la Syrie. Au sein de la communauté kurde elle-même, il existe toujours des tensions entre une volonté de création d’un État-nation kurde (ce que ne soutient pas l’administration locale), et un fonctionnement fédéral sur un mode libéral (qui n’est pas non plus le programme de la charte du Rojava). Entre les deux, le processus d’autonomie démocratique tente de percer son chemin.
Une chose est sûre, ce processus de démocratisation en cours au Rojava est une initiative nouvelle, appelée à s’insérer dans un processus de paix plus global au Moyen-Orient et peut être à lui servir d’inspiration.

La charte du Rojava : http://www.kedistan.net/wp-content/uploads/2015/10/charte-tev-dem.pdf

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.