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Le succès de Podemos en Espagne : rompre avec les tabous de la gauche, Héloïse Nez*

Un message d’espoir, un discours simple qui part des problèmes quotidiens de la population (emploi, logement, accès à l’éducation et à la santé, etc.).

Podemos, créé le 17 janvier 2014 dans la continuité du mouvement des Indignés, a créé la surprise aux élections européennes du 25 mai 2014, en obtenant près de 8 % des suffrages et cinq sièges de députés. En 2015, il a gagné les plus grandes villes espagnoles (comme Madrid et Barcelone) au sein de « coalitions d’unité populaire » et s’est affirmé comme troisième force politique nationale, en remportant plus de 20 % des suffrages et 69 sièges de députés aux élections législatives du 20 décembre. Le succès de ce nouveau parti réside notamment dans sa capacité à « rompre avec certains tabous des mouvements sociaux et de la gauche », comme l’affirme Cano Germán, l’un de ses dirigeants nationaux, dans la Revista Tecknokultura (2015). Sa stratégie politique peut être résumée en trois idées simples et efficaces : se débarrasser du discours et des références traditionnels de la gauche minoritaire, affirmer la possibilité d’une alternative politique face à l’austérité, et construire la figure d’un leader charismatique par une utilisation stratégique de la télévision, des sondages et des réseaux sociaux. Comme le défend ironiquement Pablo Iglesias dans son livre Disputar la democracia (Akal, 2014) : « Si tu veux réussir ne fais pas ce que la gauche ferait ».

Un renouvellement du débat politique
La principale stratégie de Podemos consiste à dépasser le traditionnel clivage politique gauche/droite pour lui préférer un clivage haut/bas, qui oppose « le peuple » à « la caste » ou « les citoyens » aux « élites ». Le manifeste initial du parti propose ainsi, pour les élections européennes, « une candidature qui, face à des gouvernements au service de la minorité, du 1 %, revendique une “démocratie réelle” basée sur la souveraineté des peuples ». Podemos reprend ici le slogan « nous sommes les 99 % » du mouvement Occupy aux États-Unis. En Espagne, les Indignés avaient également mis en avant un clivage entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », pointant du doigt la responsabilité des banquiers, des élus et du patronat dans la crise économique, aux dépens de la population qui en subit les conséquences sociales.
Mais pourquoi refuser de se positionner sur l’axe gauche/droite, alors que la plupart des fondateurs de Podemos ont milité auparavant à Izquierda unida (coalition de gauche autour du Parti communiste espagnol) et que l’une de leurs sources d’influence, Syriza en Grèce, signifie « coalition de la gauche radicale » ? Le principal argument mis en avant par les dirigeants de Podemos est que cette opposition entre la gauche et la droite ne leur permet pas de remporter les élections. Elle serait surtout utile aux partis politiques majoritaires et aux média pour cataloguer un parti comme Podemos « d’extrême gauche » ou de « gauche radicale », afin de lui assigner une place marginale dans l’espace politique et électoral. De plus, ce clivage ne serait plus utile pour défendre aujourd’hui une alternative politique, le concept de « gauche » ayant perdu de son sens depuis que les socialistes au pouvoir ont renoncé au changement.
Jorge Lago, responsable national de « l’école itinérante » destinée aux cercles locaux de Podemos à l’été 2014, revient sur ce travail sur les mots et les concepts : « J’essayais de montrer qu’il y avait une manière de rendre intelligibles des discours auxquels on était habitués [dans les milieux militants] en les traduisant dans un langage plus inclusif […]. Par exemple, on peut parler d’anticapitalisme ou de démocratie économique, ce qui veut presque dire la même chose, mais il y a un terme qui fait fuir et pas l’autre » (entretien du 19 juin 2015). Le renouvellement concerne non seulement le vocabulaire, mais aussi les références et les symboles traditionnellement associés à la gauche, à l’instar des chansons ou des drapeaux. Cette stratégie, influencée par les écrits d’Antonio Gramsci et d’Ernesto Laclau, vise à dépasser la dimension identitaire des organisations de gauche pour construire un projet contre-hégémonique capable de rallier une majorité de la population et de transformer la réalité sociale.

Affirmer la possibilité d’une alternative
Une autre clé de la réussite de Podemos réside dans l’affirmation de sa capacité à gagner les élections et à ne pas être qu’un parti d’appoint dans des alliances politiques. Le nom choisi pour le parti (« Nous pouvons ») et le slogan repris du mouvement de lutte contre les expulsions de logement et des Indignés (« Sí se puede », « Oui, on peut ») mettent en avant cette possibilité réelle d’un changement, alors que les élus et partis au pouvoir disaient en permanence « on ne peut pas » (arrêter les expulsions de logement, en finir avec la corruption, faire une réforme fiscale, etc.). Cette formule, qui fait aussi écho à la campagne de Barack Obama pour les élections présidentielles de 2008 (« Yes, we can »), a été très mobilisatrice pour attirer de nouveaux militants et électeurs.
Pour Germán Cano, adhérent à Izquierda unida avant de s’investir dans la direction nationale de Podemos, « il faut comprendre aussi le contexte d’où nous venions, un contexte dans lequel nous étions vaincus et où notre tradition était la tradition de la défaite. » Ce professeur de philosophie raconte que la première campagne de Podemos, pour les élections européennes, est inspirée des techniques de marketing utilisées lors du référendum contre Pinochet en 1988 et qui font l’objet du film No (réalisé par Pablo Larraín en 2012) : « Des experts en publicité essaient de faire campagne pour le non à Pinochet avec des stratégies qui irritent la gauche traditionnelle, dans lesquelles le langage positif, l’autoaffirmation, l’espoir s’imposent face à une lecture rétrospective des crimes de la dictature. […] C’était le message, l’idée principale que nous devions transmettre. » Podemos choisit ainsi ce slogan pour les élections européennes : « C’était quand, la dernière fois que vous avez voté avec espoir ? »
Ce message d’espoir s’accompagne d’un discours simple qui part des problèmes quotidiens de la population (emploi, logement, accès à l’éducation et à la santé, etc.). Fondé sur la revendication de l’État social, ce discours s’articule autour de quelques concepts clés, comme la démocratie, la souveraineté et les droits sociaux. Le parti affirme ainsi la possibilité d’une alternative aux politiques d’austérité dans l’Union européenne. Son programme pour les élections législatives inclut, par exemple, « un plan de sauvetage des citoyens » financé par un impôt exceptionnel sur les banques ayant reçu des fonds publics et par une réforme fiscale qui augmenterait la progressivité des impôts sur le patrimoine, les revenus et les successions. L’une de ses propositions phares est « la loi 25 d’urgence sociale », qui consiste notamment à paralyser les expulsions de logement et à assurer l’approvisionnement en eau, électricité et gaz de tous les foyers.

Rôle du leadership
et de la communication

Le succès de Podemos réside non seulement dans ce discours combatif, mais aussi dans la figure du leader charismatique qui le porte médiatiquement. Comme l’explique Ariel Jerez, l’un des fondateurs du parti, la stratégie de communication de Podemos repose sur la conviction que « pour gagner, il faut utiliser les outils de l’ennemi » comme la télévision et les sondages (entretien du 18 juin 2015). C’est une rupture essentielle avec les Indignés qui refusaient la figure d’un leader et étaient très méfiants à l’égard des média. Lors des élections européennes, l’équipe de campagne choisit ainsi d’utiliser le visage de Pablo Iglesias comme logo sur les bulletins de vote. La décision est prise suite à un sondage réalisé par Carolina Bescansa, une professeur de sciences politiques membre de l’équipe dirigeante, qui indique que 50 % des enquêtés savent qui est Pablo Iglesias alors que seulement 8 % connaissent Podemos.
La construction de cette figure médiatique part du principe que la télévision constitue le principal espace de socialisation politique pour la majorité de la population. Cherchant à investir l’espace médiatique bien avant le lancement de Podemos, Pablo Iglesias présente à partir de 2010 La Tuerka, un programme de débats politiques retransmis initialement par une télévision de quartier. Le secrétaire général de Podemos indique, dans son livre, qu’il s’agit d’« une stratégie de combat politique » : « Pour la première fois […] la gauche s’exprimait dans son propre programme de débats et, ce qui est le plus important, depuis le tout début elle essayait de ne pas se parler seulement à elle-même. » Pablo Iglesias attire de cette manière l’attention de chaînes télévisées qui augmentent considérablement sa visibilité et sa popularité.
José Fernández-Albertos, auteur du livre Les électeurs de Podemos (Los libros de la Catarata, 2015), montre que la télévision « a joué un rôle central pour diffuser le message de la candidature [pour les élections européennes] jusqu’à des endroits où il aurait été impossible de le faire d’une autre manière, étant donné la faible structure organisationnelle du parti ». Podemos réussit à rallier des électeurs ayant des situations socioprofessionnelles très différentes, parmi les classes moyennes et populaires. La nouvelle formation parvient aussi à remobiliser des citoyens qui ne votaient pas ou qui ne votaient plus. Dans un contexte de montée de l’abstention partout en Europe, Podemos démontre ainsi une capacité de représentation d’un électorat qui ne se retrouvait pas dans les offres partisanes existantes, en particulier des jeunes qui sont ses principaux électeurs.

*Héloïse Nez est sociologue. Elle est maître de conférences à l’université de Tours.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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