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Le terrorisme, un faux ennemi, Alain Gresh*

Donner la priorité à la politique et à la diplomatie pour tenter de résoudre les problèmes de la région qui alimentent une machine infernale.

Depuis les attentats contre Charlie-Hebdo en janvier 2015 et ceux de Paris du mois de novembre, domine un discours politique et médiatique qui, au lieu de faciliter la compréhension et donc la lutte contre la violence, brouille les esprits et tend à promouvoir « une guerre sans fin contre le terrorisme ». Pour corriger son premier ministre Manuel Valls qui avait évoqué une « guerre des civilisations », le président français François Hollande a préféré dire que nous étions dans un combat « pour la civilisation » ; la différence entre les deux formulations ? Valls semble considérer que « nos ennemis » font partie d’une autre civilisation et François Hollande qu’ils sont purement et simplement des barbares.

Déconstruire le concept de « terrorisme »
Celui-ci n’est ni une idéologie, ni un concept qui permet de définir un ennemi et donc de comprendre ses objectifs. Résistants ? Combattants de la liberté ? Délinquants ? Barbares ? On sait que le qualificatif de « terroriste » est toujours appliqué à l’autre, jamais à « nos combattants ».
L’histoire nous a aussi appris que, parfois, les terroristes d’hier peuvent devenir les dirigeants de demain.
Est-ce étonnant ? Le terrorisme est avant tout un mode d’action. Rien ne relie les groupes d’extrême droite italiens des années 1970, les Tigres tamouls et l’Armée républicaine irlandaise (Irish Republican Army, IRA), sans parler de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et du Congrès national africain (African National Congress, ANC), ces deux derniers dénoncés comme « terroristes » par Ronald Reagan, par Margaret Thatcher et, bien sûr, par M. Benyamin Netanyahou, dont le pays collaborait étroitement avec l’Afrique du Sud de l’apartheid.
Au mieux, on peut inscrire le terrorisme dans la liste des moyens militaires. Et, comme on l’a dit souvent, il est l’arme des faibles. Figure brillante de la révolution algérienne, arrêté par l’armée française en 1957, Larbi Ben Mhidi, chef de la région autonome d’Alger, fut interrogé sur la raison pour laquelle le Front de libération nationale (FLN) déposait des bombes camouflées au fond de couffins dans les cafés ou dans les lieux publics. « Donnez-nous vos avions, nous vous donnerons nos couffins », rétorqua-t-il à ses tortionnaires, qui allaient l’assassiner froidement quelques jours plus tard. La disproportion des moyens entre une guérilla et une armée régulière entraîne une disproportion du nombre des victimes. Si le Hamas et ses alliés doivent être considérés comme des « terroristes » pour avoir tué quelques civils pendant la guerre de Gaza de l’été 2014, comment faut-il qualifier l’État d’Israël, qui en a massacré, selon les estimations les plus basses — celles de l’armée israélienne elle-même —, entre huit cents et mille, dont plusieurs centaines d’enfants ?
L’usage du concept de terrorisme tend à dépolitiser les analyses et par là même à rendre impossible toute compréhension des problèmes soulevés. D’où les discours sur la nécessaire éradication du « Mal », d’un affrontement binaire.

L’islam d’aujourd’hui est  différentd’un pays à un autre
Sommes-nous alors dans une « guerre de civilisations » ? Même si le concept est moins utilisé, il est sous-jacent : nous aurions affaire à un ennemi issu de « la civilisation musulmane » ou qui s’en réclame ; on trouverait au cœur de cette religion, supposée indivisible et immuable, tous les ingrédients qui ont permis aux tueurs d’agir à Paris ou à Bruxelles. On cherche dans le Coran ce qui pousserait à agir, on tend à réduire les musulmans à leur religion, on oublie les évolutions historiques qui font que l’islam d’aujourd’hui est bien différent d’un pays à un autre et bien différent aussi de ce qu’il était il y a un ou deux siècles. Certains réclament une réforme de l’islam, comme si c’était aux Occidentaux d’imposer leur vue, étrange vision d’une laïcité dont pourtant on n’arrête pas de se réclamer. En un mot, on « surislamise » le monde musulman : l’islam n’est pas une « grille d’analyse » globale qui nous permet de comprendre la logique et la stratégie du Hezbollah ou des Frères musulmans, de l’organisation de l’État islamique (OEI) ou de l’Arabie saoudite. Nous avons besoin de plus d’analyses politiques et moins d’exégèses du Coran, pourrait-on dire.
Cette essentialisation des musulmans, cette islamophobie imprègne désormais les média et les responsables politiques et elle définit les grilles d’analyse simplificatrices d’un Orient compliqué. Elle est devenue le point de rencontre entre la gauche et la droite comme en témoigne la création du Printemps républicain. Elle permet de faire oublier à la fois les problèmes sociaux et raciaux en France et de créer une unité nationale factice contre ceux qui « nous haïssent ».
Ils haïssent nos libertés, c’est pour cela qu’ils nous attaquent disait le président George W. Bush au lendemain des attentats du 11-Septembre. Ils veulent nous empêcher de déguster de la bière sur les terrasses des cafés parisiens, écrivaient des commentateurs au lendemain du 13 novembre 2015. Ils sont mus simplement par la haine de « notre » civilisation, de « notre » mode de vie. Il n’est donc pas nécessaire d’interroger les politiques occidentales dans la région et de voir comment elles ont contribué à créer des monstres. Il n’est pas nécessaire de s’interroger sur les conséquences de la non-solution du problème palestinien et de la complicité occidentale avec Israël. Rap­pelons-le, Israël a refusé des années durant le dialogue avec l’OLP ; désormais elle, comme les Occiden­taux refusent de parler au Hamas. Résultat : Al-Qaida commence à s’implanter en Palestine. Al-Qaida n’existait pas en Irak avant l’invasion de ce pays par les États-Unis en 2003 ; elle y est désormais implantée sous la forme de l’organisation de l’État islamique qui sévit aussi en Syrie.
Parler de la responsabilité des politiques impériales dans la région, évoquer les problèmes sociaux et les discriminations en France, amène le premier ministre à prétendre que tenter d’expliquer c’est déjà justifier les poseurs de bombes. Mais comment combattre un ennemi si on ne le comprend pas ?
La lutte contre l’organisation de l’État islamique est une lutte de longue haleine. Elle devrait donner la priorité à la politique et à la diplomatie pour tenter de résoudre les problèmes de la région qui alimentent une machine infernale. D’un autre côté, elle devrait s’attaquer en France et en Europe aux discriminations sociales et raciales qui amènent une partie de nos concitoyens à douter de leur citoyenneté. Cela sera long et difficile ? Sans aucun doute. Mais quinze ans de « guerre contre le terrorisme » n’ont abouti qu’à plus de désastres au Proche-Orient, plus de violence en Europe et une restriction sans précédent des libertés démocratiques.

*Alain Gresh est journaliste. Il est directeur du journal en ligne OrientXXI.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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