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Reconstruire le front de la raison, Mickael Bouali*

Quand l’égalité fut remplacée par l’identité, le retour de la réaction dans le bassin Méditerranéen.

Encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par « retour ». Bien entendu, la réaction n’a jamais disparu, et les progrès sociaux acquis au siècle dernier l’ont été de haute lutte. Cela étant, le tournant opéré à la fin des années 1970, baptisé par ses promoteurs « révolution conservatrice » est, à bien des égards, à l’origine de la tragique situation du monde actuel. Thatcher et Reagan mènent alors l’offensive contre les pays socialistes, mettant à profit les sanglantes expériences sud-américaines, pour établir le nouveau dogme mondial dont le Consensus de Washington est l’aboutissement canonique. Le propos est entendu, et il n’y a pas lieu de le développer ici, s’ensuit la chute de l’URSS, le ralliement idéologique de la social-démocratie, la libéralisation mondiale des échanges financiers et l’avènement d’un marché tout puissant dont les tentacules se déploient, à mesure que de nouveaux pays sont convertis à l’horizon, au combien joyeux, de la globalisation capitaliste. Cet assujettissement de la sphère publique au « fondamentalisme marchand », selon les mots de Sophie Bessis, auquel aucun aspect de la vie humaine ne semble devoir désormais échapper, fournit aujourd’hui le cadre global du fonctionnement planétaire.

Assignation identitaire
Mais alors qu’elle évinçait toute alternative idéologique et économique – dont le marxisme représentait la quintessence – et qu’elle réussissait la standardisation des modes de consommation tout autour du globe, cette hégémonie du capitalisme a dans le même temps profondément atomisé le monde tout en produisant un fondamentalisme identitaire et religieux. Réaction au nouvel ordre mondial, ou complément logique, toujours est-il qu’avec ce transfert de la contestation dans le domaine du culturel et du religieux, dans une perspective identitaire, les apôtres du libre marché ont réussi à créer un glacis de sécurité autour du profit roi. Toute conception universelle de l’Humanité s’est alors vue disqualifiée à l’issue d’un double processus dont la Méditerranée fut l’épicentre.
D’une part, sans être aussi caricaturaux que Samuel Huntington, nombre de penseurs occidentaux réputés progressistes, maintiennent l’idée d’une dimension chrétienne de l’Europe, non plus sur une base religieuse mais culturelle, du fait de la sécularisation voire de la laïcisation de la plupart des États. C’est le « logiciel chrétien » de l’Europe d’un Régis Debray par exemple, ou la généralisation du concept très idéologiquement orienté de « judéo-chrétien » qui va, au cours des années 1970, supplanter l’antique expression de gréco-latine. Ce faisant, « ils désuniversalisent de fait les valeurs humanistes qu’elle est censée défendre en les rapatriant dans le giron de la chrétienté qui en serait la matrice » (Sophie Bessis, La double impasse. L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchands, 2014). Dans ce schéma, la Méditerranée devient une frontière étanche, et sa rive Sud subit une assignation identitaire qui n’a rien à envier à la pensée du XIXe siècle. Par assignation identitaire, il faut entendre « un processus au cours duquel une des composantes de l’identité des individus prend le dessus sur toutes les autres, à la suite de son interpellation dans le cadre d’un rapport de pouvoir » (Rachad Antonius, L’islam au Québec : Les complexités d’un processus de racialisation, 2008).
Et comme souvent dans ce genre de processus, cette assignation provoque en retour une auto-assignation volontaire en forme de renversement positif du stigmate, qui va largement mobiliser le répertoire du religieux afin de (re)constituer une nouvelle identité. « Des deux côtés, l’identité devient un élément structurant de toute personnalité collective et même individuelle, et non plus une construction mouvante tributaire d’un contexte précis et daté » (Sophie Bessis, L’Occident et les autres, 2000). Celle-ci joue alors le rôle autrefois dévolu au nationalisme traditionnel, celui de diviser les dominés dans des catégories qui ne permettent pas la remise en cause globale du système dans lequel ils évoluent.

Des fondamentalismes divergents
Non pas la nature mais le support de ce fondamentalisme diverge assez sensiblement d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Les causes en sont à rechercher dans la sphère historique. Cependant, les divergences n’en sont pas moins grandes entre un Vlaams Belang, farouchement islamophobe et anti-immigration en Belgique, et un Jobbik Hongrois, traditionnellement antisémite et anti-tzigane, mais dont les leaders se déclarent fascinés par l’Islam, tout en invoquant une filiation historique avec Attila et les Huns ; deux formations pourtant habituellement classées dans la catégorie extrême droite européenne. Bien plus, il importe d’envisager ces fondamentalismes dans une même perspective pour pleinement considérer les relations systémiques qui les unissent, de part et d’autre de la Méditerranée, et ainsi, ne pas rester prisonnier du piège culturaliste. Si le processus est analogue donc, le support, c’est-à-dire les référentiels mobilisés sont différents. À grands traits, sur la rive nord de la Méditerranée, c’est la nation, dans une acception ethniciste qu’on va agiter (attachement à une terre, défense d’une culture particulière, mise en exergue de sa langue) alors que sur la rive sud, c’est autour de la bannière religieuse qu’on va rassembler. Notons que dans un pays comme la Turquie, les deux référentiels sont simultanément activés à travers des formations politiques comme le MHP (extrême droite nationaliste) et surtout l’AKP (islamo-conservateur mais aussi nationaliste). En menant une guerre brutale au Kurdistan, l’AKP est d’ailleurs parvenu à doubler le MHP sur sa droite et lui a siphonné son réservoir électoral aux élections de novembre dernier.

Lutte idéologique au sein de la religion musulmane
À ce propos, il convient de ne pas essentialiser l’islam car, à l’instar de la théologie de la libération du catholicisme sud-américain, l’âpre lutte idéologique au sein de la religion musulmane aboutit à des conceptions progressistes, sur le plan social du moins, notamment sous l’influence du maoïsme. Citons ici Le Socialisme de l’islam de Moustapha Al-Sibai, fondateur des Frères Musulmans syriens ou encore l’œuvre de l’iranien Ali Shariati qui fut jadis qualifié d’islamo-marxiste. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, c’est la conception wahhabite, la plus rétrograde et réactionnaire qui est hégémonique. Trouvant ses origines dans le pacte de Nadjd, passé au XVIIIe siècle entre le religieux Abd al-Wahhab et le chef tribal Ibn Saoud, cette alliance politico-religieuse a considérablement accru son influence, au gré des succès de la dynastie Saoud, devenue royale, de ses alliances avec les grandes puissances occidentales dans le contexte de la guerre froide et de l’imposante manne financière qu’elle tire de ses gisements de pétrole.
En effet, à partir des années 1960, avec la création de la Ligue islamique mondiale, l’Arabie saoudite va exporter le wahhabisme, qui n’est qu’une forme particulière et institutionnalisée du salafisme, dans tout le monde musul­man, en finançant massivement la construction de mosquées, d’organisations de jeunesse ou d’écoles confessionnelles, de l’Afrique subsaharienne à l’Extrême Orient. Entre 1991 et 1996 par exemple, le royaume a financé la construction de 5 000 mosquées dans les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale et a acheminé, pour la seule année 1991, près d’un million de Coran dans la région. S’appuyant sur un puissant réseau de centres islamiques et d’organisations religieuses, telle l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui lui sont plus ou moins inféodés, d’organismes caritatifs et de chaînes satellitaires assurant la promotion de ses principes, l’Arabie saoudite fut le principal acteur de la ré-islamisation des sociétés arabes et moyen-orientales sur son propre credo.
En outre, les régimes nationalistes arabes, réputés laïcs, ont grandement facilité ce processus, d’abord en instrumentalisant les islamistes pour affaiblir leur opposition marxiste, puis en les réprimant tout en puisant dans leur corpus idéologique de quoi se relégitimer. Ainsi, Saddam Hussein qui ré-islamise le droit irakien au début des années 1980 et Hafez el-Assad qui lance la construction de plusieurs dizaines « d’écoles Assad » pour l’apprentissage du Coran sont ensuite imités par Ben Ali, qui fait annoncer à la télévision les heures de prière et ponctue chacun de ses discours officiels par des versets coraniques ou encore Moubarak dont les tribunaux font condamner en 1985 l’éditeur des Mille et Une Nuits pour « atteinte à la pudeur et corruption des mœurs des jeunes » ! Partout la répression des islamistes s’accompagne de leur victoire idéologique si bien qu’au début des années 2000, lorsque l’aventurisme militaire des États-Unis déstabilise durablement le Proche-Orient et que la crise économique se propage au bassin Méditerranéen, ils apparaissent comme les prétendants les plus crédibles au pouvoir. Les révolutions de 2011 achèvent le processus, et bien qu’ayant des causes socio-économiques tout à fait concrètes, elles sont très vite détournées et enfermées dans des thématiques identitaires. Seuls, ou en coalition, ces partis islamistes vont donc réussir à se hisser à la tête de tous les pays de la rive sud avant de subir, dans certains cas, une érosion fatale.
De l’autre côté de la mer, le constat est tout aussi inquiétant. La crise de la dette, prétexte à de brutales cam­pagnes d’austérité est l’occasion d’un formidable déchaînement de fondamentalisme marchand, quitte à plonger un pays comme la Grèce dans une situation de guerre et d’urgence humanitaire. À cette nouvelle théologie qui sature l’espace médiatique, et à son décalage de plus en plus manifeste avec la réalité, répond un fondamentalisme identitaire qui se généralise. Il s’incarne au sein de partis d’extrême droite de plus en plus puissants, parfois de passage au gouvernement à l’instar du FPÖ autrichien ou de la Ligue du Nord en Italie, parfois en simple soutien de celui-ci tel le parti de Geert Wilders au Pays-Bas entre 2010 et 2012, ou encore dans une opposition violente voire paramilitaire com­me le Jobbik en Hongrie et Aube Dorée en Grèce. Au surplus, cette prégnance de la dimension identitaire dépasse son cadre originel d’extrême droite à mesure que celle-ci progresse électoralement. Ainsi, en France, des thématiques inhérentes au Front national ont fait l’objet d’une récupération de plus en plus flagrante de la part de la droite et d’une partie de la social-démocratie, notamment à l’occasion du débat sur l’identité nationale de 2009 ou plus récemment, de la mise à l’honneur, par le gouvernement Valls de la déchéance de la nationalité. Enfin, tout un pan de la gauche radicale et d’organisations différentialistes comme le Parti des indigènes de la république (PIR) prennent le contre-pied de ce fondamentalisme en adoptant une position symétriquement inverse. Mais ce faisant, ils demeurent prisonniers du même cadre conceptuel et renforcent la réclusion identitaire et l’essentialisation des groupes qu’ils prétendent défendre. Et chacun des événements récents, des guerres civiles en Syrie et en Libye à l’afflux de réfugiés sur la rive nord de la Méditerranée, semblent ne devoir qu’amplifier de tels phénomènes.
Face à tous ces fondamentalismes, il est temps de « reconstruire le front de la raison » (Eric Hobsbawm) avec tous ceux qui œuvrent à l’universalisation des universaux selon le programme formulé par Sophie Bessis : « S’affranchir de l’Occident, en finir avec l’épisode colonial et ses queues de comète, combattre les entreprises néoimpérialistes, accéder à l’indépendance politique et à l’autonomie de la pensée ne signifie pas tout refuser d’un ailleurs honni. C’est choisir ce qui est propre à l’humain, s’approprier comme un “butin de guerre” ce qui fut en son temps formulé par d’autres et qui éveille chez soi un écho ». 

*Mickael Bouali est membre du comité de rédaction de La Revue du projet.

La Revue du projet, n°57, mai 2016
 

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